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servoient comme de voiles mystérieux, & jamais dans le dessein de remplir leurs Poëmes de menfonges. Ceux qui sans l'ornement de la Fiction mirent en Vers des sujets de Morale & de Physique, furent regardés comme Poëtes aussi bien que les autres. Alcée qui n'employoit jamais de personnage feint, a mérité que la Lyre fût appel. lée une Lyre d'or. Lucréce, quoiqu'il ne parle que de la Physique, se vante de parcourir les sen. tiers du Parnasse, avia Pieridum peragro loca.

Virgile ne demande aux Muses que la connoissance (1) des secrets de la Nature, des éclipses, des tremblemens de terre, &c. & dans le feltin de Didon, tandis qu'il met l'amour sur les genoux de cette Reine, il fait chanter à son Musicien, non des airs tendres, ni des Fables, (2) mais les merveilles de l'Univers.

Virgile étoit donc persuadé qu'un récit d'avantures fabuleuses n'étoit pas nécessaire à la Poësie, & il est grand Poëte dans ses Géorgiques , malgré le sentiment de Castelvetro , qui dans son Commentaire sur la Poëtique d’Aristote, prétend que la Physique ne peut être l'objet de la Poësie, qui a été inventée, ce sont les termes, non pour instruire, mais pour amuser les esprits grofiers de la multitude ignorante. Un homme fait peud'hon. neur à l'art même dont il donne les préceptes, quand il en parle de cette façon : il devoit penser que cet Ariftote dont il veut expliquer la Poëtique, fonde ses préceptes sur la nécessité d'instruire les hommes, & non fur celle de les amuser par des Fables. Mais je traiterai particuliérement cette matiere, lorsque dans la sui

(1) Me verò primum dulces ante omnia Musa....
Accipiant, coelique vias Ego fodera monftrent,

Defe&tus folis varios, lunaque labores.
Unite tremor terris , &c. Georg.
(2) Hic canit errantem lunam, folifque labores
Unde hominum genus, &c. Æn. I.

te j'examinerai la nature de la Poësie Didactique.

Les premiers Poëtes Chrétiens sont bien plus condamnables que leurs prédécesseurs , puisque quand ils adopterent les extravagances de la Mythologie moderne, ils ne purent les débiter com. me des vérités, elles sont trop contraires à la vraisemblance, ni comme des allégories, elles sont trop absurdes; mais ils sont presque excusables, lorsqu'ils ont affocié ces folies avec les vérités saintes; ils ne péchoient pas par mépris pour la Religion; telle étoit la simplicité de leur tems; ils imitoient ces Chevaliers de nos anciens Ro. mans qui étoient tout à la fois très galans & trèsdévots, & qui accordoient toutes leurs passions avec la Religion. Parce que Pétrarque vit Laure pour la premiere fois le jour du Vendredi faint, ce Poëte, d'ailleurs si sage, croit pouvoir pieusement relever cette circonstance. Il alloit, dit-il, Jans armes & Sans défense, imitant la consternation de la nature. Le jour que l'amour l'a 'attaqué, l'amour n'a pas eu de peine à triompber de lui. Après la mort de Laure, quoique devenu plus grave, il fait encore la même faute dans ses Trioinpbes: lorsqu'il voit l'Amour traînant à son char tous ses captifs, avec Heléne, Hermione, Junon, Jupi. ter, & tant d'autres, il voit aulli David, Salo. mon, Abraham, & ce bon Patriarche, qui, quoique trompé, dit-il, ne rëgretta pas les quatorze ens qu'il avoit servi pour obtenir Rachel.

La pieuse fimplicité de ces tems a fait tomber dans des fautes pareilles plusieurs Peintres, & quelques uns même des plus fameux. Les Peintres & les Poëtes devenus plus sages ont renoncé à cette alliance monstrueuse du lacré & du profane; mais ils ont toujours conservé la liberté d'introduire le's Divinités fabuleuses dans les sujets qui les peuvent recevoir; & je crois que les personnes qui leur en font un crime, poussent

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trop

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trop loin la févérité: je ne suis pas indulgent pour eux, mais je crois pouvoir dans cette occafion prendre leur parti contre deux illustres Ecri. vains: c'est ce que je vais faire dans une courte difgreffion.

8. Si les Poëtes peuvent aujourd'hui rappeller dans

leurs Vers les noms des Divinités Payennes.

Lorsque la lecture des excellens Ouvrages de

l'Antiquité fit renaitre les Lettres dans l'Europe, ceux qui se formerent le goût sur ces écrits fe crurent obligés, quand ils écrivoient dans la Langue Latine, de n'employer que les mots au. torisés par les Auteurs du fiécle d'Augufte. Plufieurs même s'en firent une loi si étroite, que pour désigner les myfteres de notre Religion, its fe fervoient de termes consacrés aux mysteres du Paganisme. Ils conferverent les noms des Dieux dans les occafions où ces noms leur parurent néceffaires, comme ceux de Cérés & de Bacchus, pour désigner le pain & le vin. Un de ces Poë. tes exprimoit ainsi le mystere de la consécra. tion.

Deus Ætbere ab alto
Exiguum caftæ Cereris defcendit in orbem,

Un autres disoit en parlant de Jéfus - Chrifti table avec ses Apôtres : Tum Cbriftus fociis Baccbum Careremquc ministrat.

Dans une 'Tragédie de Buchanan, un Juif parle à faint Jean-Baptiste du Cerbere du Ténare, des Euménides. Tous ces noms parurent aux Poëtes les termes de leur langue, Mars fut toujours pour eux le Dieu de la Guerre, Vénus 'la

Déelle

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Déesse des Amours, & Minerve celle de leur art: comment pourroient-ils s'adreTer à Apollon & aux Muses s'ils se soumettoient à l'autorité de M. Bossuet & de M. Rollin, qui ont voulu proscrire ces noms fabuleux?

M. Bossuet fit un crime à Santeuil d'avoir nommé Pomone dans une Piéce de Vers sur les Jardins. Santeuil parut s'avouër criminel par refpect pour un fi grand Evêque, quoiqu'innocent devant les Muses, disoit-il, etiam absolventibus Musis. C'est avec plus de sincérité que M. Rollin, dans son Traité de la maniere d'étudier les Belles - Lettres, s'avoue coupable, & témoigne son repentir du même crime, où l'exemple des autres l'entraina dans la jeunesse. Employer ainsi, nous dit-il, les noms des ennemis dui Dieu véritable qui lui ont disputé long-tems la Divinité, c'est irriter le Dieu jaloux, & anéantir dans le langage le fruit de la victoire de Jésus-Christ.

Le nom de M. Rollin qui doit avoir tant de crédit sur tout le monde, en a un plus particulier sur moi. Elevé par lui, & accoutumé dès l'enfance à respecter son autorité, je n'ose ici le contredire, que parce que son scrupule ne me paroir pas fondé, & que je trouve que Boileau prend un sage milieu quand il dit: Ce n'est pas que j'approuve en un sujet Chrétien Un Auteur à la fois Idolâtre & Payen; Mais dans une riante & profane peinture De n'oser de la Fable employer la figure, D'ôter à Pan fa flute, aux Parques leurs ciseaux... C'est vouloir à l'esprit plaire sans agrément.

Nous devons donc distinguer les sujets qui ont rapport à la Religion, de ceux qui n'y ont aucun rapport. Les premiers sans être inême des sujets Chrétiens, fitot qu'ils ont le moindre rapport à la

Reli

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Religion, rejettent tous ces noms; les seconds les admettent aufli innocemment que poëtiquement. La sagesse de Boileau nous fert d'exeinple. Dans son Epitre à M. de Lamoignon sur les Plaisirs de la Campagne, il parle du blé, des fruits, & du vin, sous leurs noms poëtiques.

Attendre que Cérés ait fait place à Pomone... Quand Bacchus comblera de fes nouveaux bien•

faits...

Mais dans son Epttre à M. Arnaud il n'employe pas les même ternes. Leblé pour fe donner sans peine ouvrant la terre... La vigne offroit par-tout des grapes toujours

pleines. Le fujet du Lutrin n'intéresse pas la Religion, mais la suppose; l'action se passe entre des Chanoines dans une Eglife. Boileau n'y introduit ni Mars, ni Vénus, mais la Discorde, la Mollefle, Ja Volupté, la Charité. Il personifie nos vertus & nos vices : il personifie aussi l'Aurore. L'Aurore cependant d'un juste effroi troublée, Des Chanoines levés voit la troupe affemblée.

Mais ce n'est plus cette Aurore fabuleuse qui eft ridiculement nommée par le Dante, la Concebbina di Titon antico. L'Arioste plus hardi que le Dante ore nous dire que l'Aurore en sortant des bras de fon vieux épou.c, dont après tant d'années elle n'est point lalle, apperçut le disciple bien aimé de Júfus - Cbrift.

Lafciando gial Aurora il veccbio Sposa
Cb'ancor per lunga eta Mai non l'increbbes

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