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Oculofque, nunc buc pavida, nunc illuc jacit,
Interque matrem Virgineinque bærent adhuc
Sifpenfa matris gaudia, & trepidus pudor.
Videt micantes igre cælesti genas
Suique fimiles .... ille complexum petens
Įt é pudico dulce subridens finu
Matrem fatetur: illa non nollet quidem
Et elle sentit; casta sed pietas tenet,
Totiesque matrem fan&ta virginitas fubit,

, Quoties amori vela permisit suo, &c.

Les exemples de beaux Vers sur des sujets saints sont plus rares que les beaux tableaux sur de pareils sujets, parce que les Poëtes n'ont ordinai. rement fait des Vers Chrétiens, qu'après avoir épuisé leur feu dans des fujets très-différens; au lieu que les grands génies qui reffufciterent la peinture en Italie, consacrerent leurs talens à des sujets de piété pour la décoration des Eglises, & pour contenter les Papes dont ils attendoient leur récompense. La Poësie peut traiter les mêmes sujets avec succès. Le Paradis perdu en est un exemple. On peut reprocher de grands défauts à Milton, mais on n'a rien à lui reprocher sur les meurs : il a tâché de rendre au Poëme Epique cette majesté que le Tafle n'a pas assez respectée. Si la peinture de la tendresse se trouve dans Mila ton, c'est celle de la tendresse conjugale dans l'é. • tat d'innocence. Si l'on y trouve aussi la peinture de nos affreuses pallions, de l'orgueil, de la vengeance, de la colere, elles y sont dépeintes dans les auteurs mêmes de ces paflions, dans ces mal. heureux esprits qui les allument en nous; & cette peiņture ne peut que nous en inspirer l'horreur.

Toin. V.

B

AR

ARTICLE I I.

Réponse à la seconde accusation. La Poësie peut plaire sans nourrir l'esprit de Fables de

Fittions. Comme les hommes ont autant de froideur pour la vérité que d'ardeur pour le mensonge, les Poëtes, qui pour les rendre attentifs à l'instruc. tion, non contens de les attirer par les charmes de l'Harmonie employent encore les attraits de la Fiction, ne sont point condamnables quand ils ont recours à des Fictions innocentes; mais ils font encore plus estimables quand ils sçavent plaire sans ce secours, & la Poësie n'en a pas besoin, puisque dans son premier âge elle ne l'employa pas. Elle ne parla au peuple de Dieu que de la Divinité: elle en voulut aulli parler aux autres peuples; & ce fut cette union qu'elle eut avec keur Religion, qui la rendit amie des Fables, qui compofoient le corps de leur Religion. Ces Fables respectables au peuple par leur antiquité, pouvoient paroître égaleinent respectables aux Poë

tes, qui chez des peuples infectés du mensonge, * respiroient le même air, & se croyoient obligés de composer des Hymnes à l'honneur de ces Dieux, dont ils trouvoient le culte établi: ils pouvoient aussi mépriser intérieurement ces Fables & ces Dieux ; mais ils devoient dans leurs écrits respecter la Religion établie: & comment les Poëtes n'auroient-ils pas suivi le torrent, puisqu'il entraina tant de graves Philosophes ?

Les Divinités fabuleuses ne sont donc pas forties du cerveau des Poëtes, comme on dit que Minerve sortit du cerveau de Jupiter. Quelques

unes

unes de ces Divinités font si anciennes, qu'il est impossible d'en découvrir l'origine d'une maniere certaine, & nous sommes contraints d'avouër à la honte de notre Raison, que la naissance de l'Ido. latrie a suivi de près celle du Monde. On adora d'abord les Aftres; le culte des Héros morts coinmença bien-tôt après, & l'histoire des avantures merveilleuses de ces hommes divinisés, fut un mélange de mensonges & de vérités obscurcies; c'est ce mêlange que le Chancelier Bacon appelle le reste précieux d’un meilleur tems , & le souffle agréable d'un vent éloigné qui entra tout à coup dans les flutes (1) Grecques. Ce vent éloigné ve. noit de l'Egypte qui répandit les Fables dans la Gréce, où elle trouverent un climat si favorable, que quoiqu'elles y fuflent transplantées, elles y prirent bientôt une nouvelle naissance. Hérodote avoue que les Grecs reçurent des Egyptiens la connoissance des douze grands Dieux.

La Fable, pareille à la Renommée, qui passant de bouche en bouche s'accroit par ses mensongs, fua per mendacia crescit, n'eut pas de peine à s'accroître chez un Peuple né menteur. La fu. reur de faire des Dieux s'empara des hommes. Jupiter recevoit tous les jours à la table quelque nouveau venu: la mer, les rivieres, les fontaines, les forêts eurent leurs Divinités : chaque arbre eut la sienne: les Mures allerent s'asseoir sur Je Parnasse, & Apollon se mit à leur tête. Les Poëțes ne firent que fortifier le crédit de Fables plus anciennes qu'eux, en les embellissant de nouveaux ornemens. (2) Ils n'ont pas inventé les choses, dit Lactance; mais aux cbofes déjà faites

ils (1) Relliquia facra, Eu aura tenues meliorum temporum qua in Gracorum fiftulas inciderunt.

(2) Non enim res ipfas finxerunt Poëta, fed rebus geftis addiderunt quendam colerem, Lad.

ils ont ajouté une certaine couleur. Des opinions répandues leur ont donné matiere à les errichir de fictions: ils n'ont pas inventé, par exemple, un Tartare, & des Champs Elisées; cette opiDion venoit de l'Egypte: la trouvant établie, ils ont fait une description des Enfers; ils ont mis un Cerbere à la porte; ils y ont établi un Roi des Ombres, des Juges, des Furies, & différens fupplices : c'est ce que dit Ovide dans la douziéme Elégie du troisiéine Livre, & ce que j'ai dit après lui dans le II. Chant du Poëme de la Religion, pour montrer le mêlange que les Poëtes ont fait du mensonge & de la vérité. Pluton fut leur ouvrage, & leurs mains, je l'a

voue, Etendirent jadis Ixion sur sa roue, &c.

Héliode qui trouva un grand nombre de Dieux honorés dans son pays, rassembla les prétendus titres de leurs Divinités, & tâcha de débrouiller leurs obscures généalogies. Homere embellit son Poëme du récit de leurs avantures, & se servit de ces Dieux qu'il méprifoit peut-être fecrétement, & qu'il vouloit rendre inéprisables comme des perfonnages allégoriques.

On sçait combien les Orientaux ont toujours aimé les Allégories, les Paraboles, & les Énig. mes. Cet amour passa comme les faufles Divinités de l'Egypte dans la Gréce. Les Philosophes même faisoient un grand usage de Fables allégoriques. Platon nous en a laissé quelquesunes.

Les Poëtes, qu'on nommoit les Sages par excellence, & qui n'écrivoient pas pour le profa. ne vulgaire, renfermoient des vérités sous des voiles. Voilà ce qui a fait dire que la Poësie ne devoit pas être sans Fables. Les esprits éclairés pénétroient le fens mystérieux de ces Allégories, que les esprits grofliers prenoient de la lettre. Ceux qui ont voulu fi long-tems après, comme Porphire & Madame Dacier, percer ces antiques obscurités, ont fouvent perdu leur peine; mais quoique nous ne puissions pas toujours lever ces voiles, nous devons assez estimer Homere pour être convaincus qu’un aussi grand génie ne s'amusoit pas à entasser contes sur contes. Quelquesunes de ces Allégories, dont la vérité morale est claire, comme celle de Circé & celle des Sirenes, nous prouvent que toutes fes fictions font allégo. riques ; & lorsqu'Homere fe fervoit des Dieux de cette maniere allégorique , il faisoit entendre aux personnes éclairées, ce qu'il pensoit de ces Dieux.

Les Poëtes avoient, comme les Philosophes, un peuple superstitieux à ménager: ils n'euflent pas osé contredire des opinions anciennes. Mais Virgile fait assez entendre ce qu'on doit penfer de fa description des Enfers, lorsqu'il fait sortir E. née de ces Enfers par la porte d'yvoire, c'est-aldire, par celle des fonges faux, & lorsque dans le vestibule des Enfers il dépeint un orme antique, vaste retraite des fonges.

In medio ramos , annosaque bracbia pandit
Ulmus, opaca, ingens, quam fedem fomnia vulgo
Vana tenere ferunt, foliisque fub omnibus bærent.

: Cet orme antique & épais eft l'image de la Religion Païenne, & de la Poëfie d'Homere & de Virgile. Les Songes, & les Allégories y habitent par-tout , & font cachées dans tous leurs Vers, comme dans les feuilles de cet orme, foHisque sub omnibus bærent.

Il eit donc certain que les Poëtes en racontant les avantures des Dieux, ou les racontoient coinme véritables, fi quelques-uns d'eux ont été assez fimples pour penser comme le peuple, ou s'en

ser.

B 3.

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