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rations divines qui lui ordonnoient de s'attacher à la Musique, il avoit dans la prison composé des Vers en l'honneur du Dieu dont on célébroit la fête; mais qu'ensuite convaincu que pour être Poëte, il faut composer non des raisonnemens, mais des Fables, il avoit mis en Vers celles d'Esope, parce qu'il étoit incapable d'en inventer lui-même. Plutarque qui rapporte ces mêmes pa. roles de Socrate, les confirme en disant: On connoit en effet des sacrifices fans danse & Sans musique, mais on ne connoît pas de Poësie sans fable.

Les Poëtes, qui se sont yantés d'avoir été les premiers Législateurs, se sont aufli vantés d'avoir été les premiers 'Théologiens. Etranges Théo. Jogiens qui ont répandu fur la Terre, les avantu're scandaleuses de ces Dieux qu'ils avoient inven. tés. Homere qui les a chargés de tant de crimes, a par cette raison mérité l'indignation de Platon, dit Ciceron, merito displicuit viro gravi, divinoqum criminum Poëta confittor. Ces Dieux si mépri. sạbles dans Homere sont-ils plus estiinables chez les autres Poëtes? Qui peut fans horreur enten. dre Venus dans le prologue de l'Hyppolite d'Euripide, déclarer que pour se venger d'un mortel qui la méprile, & qui préfére le culte de Diane au sien, elle va perdre Phédre, quoiqu'innocente, & fidelle à son culte ?

Ni son respect pour moi, ni fa fidélité
N'appaiseront mon cœur contre un autre irrité:
Oui, Phédre périra malgré son innocence;
Ses jours ne me sont pas fi chers que ma ven.

geance.

Quoique tous les plaisirs soient faits pour ces Immortels, le nectar le plus doux pour eux est toujours la vengeance. Quelle est la cause du fa. crifice d'Iphigénie? Agamennon a tué par imprudence une biche consacrée à Diane: toute l'ar. mée sera punie de la faute de son Roi, si Diane n'est appaisée par le sang d'une Princesse innocente. Pourquoi Ulysse souffre-t-il tant de maux, & voit-il périr tous ses compagnons ? ils ont man. gé les boufs du Soleil. Que voit-on dans toute P'Enéïde ? La Reine du Ciel attachée comme une furie à persécuter un Héros fameux par la piété, pour un crime , si c'en est un, qu'il n'a pas mê. me commis: mais il est Troïen, & c'est un Tro. ien qui a donné le prix de la Beauté à la Déesse de la Beauté. Junon, indignée de ne l'avoir point eu, veut même, après la ruïne de Troie, perdre tout ce qui reste de Troïens. Ne vaut-il pas mieux ne pas parler de la Divinité, que de la présenter fous de pareilles images ?

crilice

Ne croyons point que les Poëtes ayent eu des. fein de nous instruire, ils n'ont voulu que nous amuser par des Fables : c'est leur profession. Un Poëte doit créer; son nom signifie créateur. Ainsi, abandonnant les préceptes aux Philosophes, & les faits aux Historiens, il invente des Fables.

Les Poëtes Chrétiens ont par cette ambition de créer, rencheri sur leurs prédécesseurs, en ajou. tant aux extravagances de l'ancienne Mythologie, celles de la Mythologie moderne. Ces châteaux enchantés; ces Magiciens; ces Fées; toutes ces avantures écrites, dit-on, par l'Archevêque Turpin; celles de Roland l'Achille moderne; celle d'Angélique moins fage que l'ancienne Heléne; celles des Paladins de la Cour de Charlemagne; les faits du Roi Artus, & des Chevaliers de la Table Ronde, ainsi que des Amadis; toutes ces Histoires fabuleuses, fondées sur quelques faits véritables, comme celles de la Mythologie ancienne, furent les productions de l'ignorance pencant la longue éclipse que fouffrit la lumiere des

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Leto

Lettres. Lorsque les Nations du Nord eurent répandu par-tout la barbarie, les Poëtes les adop. terent, & y trouverent un fonds très-favorable pour eux.

Les pro liges nouveaux furent plus étonnans que les anciens. Ce n'étoient plus des hoinmes protégés par les Dieux comme autrefois, inais des héros couverts d'armes enchantées : un seul homme mettoit en fuite une armée; rien ne résistoit à ces fameuses épées, Durandal , Béli. jarde : une lance d'or renversoit tout ce qu'elle touchoit; un anneau rendoit invisible ; & le ron d'un cor mettoit tout le monde en fuite. Quel ennemi terrible que ce géant dont parle l'Arioste! il ram asfoit dans le combat tous les membres qu'on lui coupoit, & les remettoit à leur place: quand on lui coupoit la tête, il la cherchoit sur le fable, & la remettoit sur son col; ou bien il couroit après l'ennemi qui l'emportoit, & vouloit crier au voleur, oubliant qu'il n'avoit pas sa bouche. la solide nourriture de l'esprit que la Poësie!

Non contens de débiter de pareilles folies, les Poëtes s'aviserent d'en faire un horrible mélange avec la gravité de la Religion Chrétienne. Per. suadés que tout leur est permis, ils oublierent qu'Horace met des bornes à cette permission, fed non ut placidis coeant immitin. Quel mêlange moins permis que celui de la vérité Tainte, & du mensonge burlesque! Après qu'on a dans le Tafle ac. compagné à une procession Godefroy qui chante les Litanies, on est transporté dans le palais d'Armide; & lorsqu'on voit Renaud au sortir de ce palais aller à confesse, on voit Pierre l'Hermite fon Confesseur lui donner l'absolution de tous les péchés qu'il y a commis; absolution qu'il donde sans délai, & sans examiner si le cour de son · pénitent est lincérement changé. On tâche d'excuser les Poëtęs Payens en don

nant

nant à leurs fictions extravagantes le nom d'Allée gories; mais peut-on excuser de même nos Poë. tes ?. L'Allégorie de la Jérusalem délivrée, quoi. qu'expliquée par le Tasse lui-même, est ridicule. Les défenseurs du Camoens ont beau nous dire que par Vénus qui protége les Portugais, il faut entendre la Religion Chrétienne, qu'ils devoient établir dans les Indes, & que Bacchus leur ennemi, est le démon: ce sérieux de l'explication ne fauve pas l'extravagance de la fiction. C'est par une allégorie également absurde, qu'ils veulent expliquer cette lle enchantée, & plus voluptueuse que le palais d’Armide, où se fait l'union des Portugais avec les Néréithes. On ne peint point la vertu sous les couleurs du vice.

Nulle allégorie ne peut justifier le mêlange que fait l'Arioste du sacré & du profane. Lors. qu’Astolphe est emporté dans les airs sur son cheval ailé, qui peut s'attendre à le voir arriver au Paradis terrestre? il y est reçu comme un hôte d'importance par Elie & par Enoch, qui après avoir donné d'abord d'excellente avoine à l’Hippogrife, donnenc au mattre des fruits fi délicieux, que le bon Paladin trouve que nos premiers peres ne furent pas fi coupables, lorsqu'ils fuccomberent à la tentation d'en manger.

Di tal sapor, cb' & suo giudicio, senza
Senfa, non sono i duo primi parenti

Se per quei fur' poco ubedienti. C'est avec la même hardiesse que ce Poëte compare l’Ange Gabriël, qui a oublié one partie de la commission que le Pere Eternel lui a donnée, & un bon domeitique qui à plus de zéle que de memoire. L'Ange fe rappelle les ordres, & va chercher la Discòrde. I la trouve qui préside à un Chapitre de Moines, assemblés pour une élec

tion;

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tion; pendant que les Moines se jettent à la tête leurs Bréviaires, l'Ange prend le bâton de la Croix, & le casse sur la tête de la Dir. corde.

Qui croiroit trouver cette même profanation des choses saintes dans le Marini ? Son Poëme sur les Amours de Vénus & d'Adonis n'a aucun rapport avec la Religion Chrétienne : dans ce Poëme cependant, Vénus en parcourant l'Asie, verse des larmes à la vue de ces beaux pays, dont un jour le Turc s'emparera , pour y établir le Croissant sur les débris de la Croix. Quel sujet de larmes pour Vénus!

Cette alliance du sacré & du fabuleux se trouve chez presque tous les Poëtes, & les plus sages ont du moins conservé toujours les noms des Divinités Payennes. Neptune , Jupiter, Vénus, Bac. chus, Apollon, reviennent sans cesse dans leurs Vers: pourroit-on les empêcher d'invoquer Apollon, & les Muses ? Leur interdire tous ces noms, ce feroit leur interdire la Poësie: elle est donc bien frivole.

Voilà les deux accusations qu'on fait contre el. le, & que j'ai mises dans toute leur force. Je vais y répondre. SS

sis

ARTICLE I.

Réponse à la premiere accusation. La Poësie peut platre sans corrompre les ceurs par des pein

tures dangereuses. Il suffit pour justifier la Poësie, de rappeller son premier age. Il fut très-glorieux pour elle, mais à la vérité il ne fut pas long. Le plus ancien & le plus sublime de tous les

Pro

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