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les dénominations légales, on constate, avec regret, que, dans le commerce en détail, dans les campagnes encore plus que dans les villes, parmi la classe ouvrière encore plus que parmi la classe aisée, la savante simplicité du système métrique est méconnue ou abâtardie d'une assez singulière façon. En effet :

Le mesurage des bois de construction et d'insdustrie se fait encore presque généralement au pied cube, et, dans la vente des bois de chauffage, c'est aussi presque toujours la corde qui est la mesure effective et de compte.

Dans les centres manufacturiers de second ordre, principalement, les dimensions des produits de l'industrie continuent à s'apprécier le plus souvent en pieds, pouces et lignes.

Les poids légaux ont été introduits dans toutes les bonnes pharmacies; mais l'usage des poids médicaux a été maintenu dans beaucoup d'officines. Cependant cet usage disparaîtra un jour, si, comme on doit l'espérer, les formules du nouveau Codex qui s'élabore en ce moment sont exprimées en poids décimaux seulement.

Dans les transactions de producteurs à commerçants, l'emploi des anciennes dénominations prévaut parfois dans la fixation du prix des denrées; dans les transactions de commerçants à commerçants, on ne recourt habituellement qu'aux mesures légales dans le règlement des comptes, de même que dans le mesurage effectif des marchandises; mais dans les transactions de commerçants à consommateurs, nous voyons reparaître tout le cortège des appellations prohibées.

Dans la vente des étoffes au détail, le mètre, il est vrai, est la mesure effectivé; mais très-fréquemment c'est l'aure qui est la mesure de comple.

Il en est de même dans la vente des marchandises qui se pèsent: les poids réels sont bien le gramme et ses composés, mais souvent on part de la livre, subdivisée en demies, en quarts et en onces, pour calculer le montant de la livraison.

Bien que les paiements ne puissent s'effectuer qu'au moyen des monnaies décimales, on compte rarement, dans les boutiques, autrement

que par sous.

Enfin, pour nous en tenir là, nous ajouterons que l'annonce verbale, par cri, de marchandises vendues avec des dénominations d'anciennes mesures, retentit encore tous les jours sur la voie publique.

Cette manière de procéder, si ostensiblement en opposition avec la loi décimale, se maintient non-seulement parce que le système métrique n'est encore connu qu'imparfaitement de bon nombre de consommateurs, mais surtout parce que les vendeurs y trouvant avantages et profits dans bien des cas, se prêtent fort complaisamment à cette pratique irrégulière. Pourquoi, en effet, le détaillant renoncerait-il bénévolement à un mode où, par exemple, au lieu de donner 250 grammes pour un quart de kilog. qu'on lui demande (ancienne demi-livre), il ne remet généralement que 2 hectog. de marchandise; où, au lieu de donner 125 grammes pour un huitième de kilog. (ancien quart de livre), il ne délivre jamais que 120 grammes? etc., etc.

Voilà où en est encore la partie morale de l'institution qui nous occupe. Ce n'est pas là un bilan très-satisfaisant. Mais que faire?

Parmi les plus grandes difficultés à surmonter ici, il faut compter l'ignorance des masses; leur imagination s'effraie en présence de toutes ces dénominations décimales dont le système métrique est hérissé. Il n'y a qu'un enseignement spécial, méthodique et complet, une expérience déjà longue et l'exemple de l'administration qui puissent éclairer les populations sur le mécanisme d'une institution dont la simplicité n'apparait qu'après certaines études. Or, populariser le système métrique, c'est rendre à la classe ouvrière, aux vendeurs comme aux acheteurs, à la société tout entière, un service réel et inappréciable. Quiconque est dans le cas de posséder ou d'échanger de l'argent contre des marchandises, doit connaître les mesures; sans cela, c'est comme s'il ignorait la valeur du numéraire. A quoi sert, en effet, de savoir que telle pièce de monnaie vaut 50 centimes, si on se laisse donner seulement la valeur de 40 centimes en denrées? En résumé, les poids et mesures, purement appliqués et suivant toute la rigidité de leurs principes constitutifs, sont destinés à régler équitablement l'échange de toutes les choses nécessaires à la vie contre de l'argent, et comme il n'est personne qui n'ait occasion de faire cet échange, il n'est personne non plus qui ne doive pouvoir le faire en toute sécurité.

Cependant, par sa nature complexe, l'enseignement du système métrique n'est pas chose facile dans la plupart des écoles, où le maître n'a souvent sous la main rien de ce qui peut l'aider à rendre ses explications saisissantes, palpables. On ignore trop généralement ce qu'il faut à un instituteur d'esprit inventif, de ressources ingénieuses, pour suppléer au manque d'instruments et pour remplir convenablement son importante mission. Or, si la loi rend obligatoire, sous peine d'amende, l'usage exclusif des mesures métriques, il en résulte nécessairement pour l'administration le devoir strict de mettre la connaissance du système à la portée de tous les citoyens. On peut donc désirer vivement que chaque commune soit pourvue d'un bureau public de pesage et de mesurage, ou, au moins, que toute école primaire soit munie des principaux étalons de mesures et de poids; il doit être permis de réclamer, à cet effet, l'intervention officicuse du Gouvernement, et son concours libéral à l'égard des communes dont la situation financière ne permet pas de pourvoir à cette dépense. Disposant d'une collection de poids et mesures, les instituteurs y trouveraient un grand secours, qui leur épargnerait bien des études laborieuses, des redites fatigantes, des peines et des ennuis de toutes sortes, peut-être bien aussi des impatiences dues parfois autant aux défauts ou à l'imperfection de la méthode suivie qu'à la paresse ou à la dureté de certaines petites intelligences.

LITTÉRATURE.

Simples Récits de Village,

PAR M DE JUSSIEU, DE CHAMBÉRY.

(Suite).

LA CORBEILLE DE JONC.

(A suivre).

T*** est un délicieux petit hameau situé dans une vallée étroite et

resserrée entre de hautes montagnes; c'est comme un petit nid enfoui dans le feuillage. La première fois que le basard y dirigea mes pas, je fus charmée par sa position cachée, mystérieuse et poétique. J'étais toute jeune fille alors, et j'aimais les longues courses, les promenades sans but; je n'en pouvais faire que rarement, aussi me plaisaient-elles bien davantage. Quand, pendant plusieurs jours, j'avais dù me contenter de respirer l'air à l'ombre des grands arbres qui entouraient la maison que j'habitais, et que j'avais enfin quelqu'un pour partager mes excursions aventureuses, ma joie était bien grande! Je prenais un sentier inconnu à travers les bois et je le suivais sans me préoccuper du lieu où il me conduirait, m'arrêtant seulement chaque fois qu'un nouveau paysage s'offrait à mes regards. Le jour où j'arrivai de cette manière à T***, j'étais ravie. Depuis longtemps je suivais un petit sentier dans les bois de pin, et, à chaque instant, des tapis de mousse se présentaient à mes regards et j'entrevoyais, au travers des clairières, mes belles montagnes bleues derrière lesquelles se couchait le soleil. Bientôt nous arrivâmes à un chemin qui traversait le bois une véritable route en haut de la colline, bordée d'un côté par de grands arbres et de l'autre par une prairie qui descendait dans la vallée, au fond de laquelle coulait un large ruisseau, dont l'eau vive et transparente laissait voir le fond, tout parsemé de petits cailloux rougeâtres. Nous suivimes le chemin qui montait toujours et s'éloignait de la vallée; enfin il rentra dans le bois. Où allons-nous ainsi, disions-nous tout inquiètes, car il était tard et nous étions fort éloignées de la maison; mais nous ne nous arrêtions point. Ce chemin était charmant, au milieu des bois, où des milliers d'oiseaux chantaient, et dont les arbres se dessinaient si bien sur le ciel tout doré par les rayons du soleil couchant. Au bout de quelques minutes de marche, notre sentier ressort du bois, et à nos pieds nous découvrons un tout petit village, formé de quelques rustiques maisons dont la fumée bleuatre montait lente et tranquille à travers le feuillage. De chaque côté il était encadré dans les flancs de la montagne, recouverte de sapins à l'aspect sévère, et enfin, tout au fond du tableau on apercevait les hautes cimes des monts d'Auvergne, entourées d'une vapeur légère et dorée; le paysage était délicieux, un peu mélancolique : on eût dit un ermitage, et dans mon imagination d'enfant, il me semblait que ces cabanes devaient être habitées par de pieux solitaires. Nous restâmes quelques instants émues et silencieuses, contemplant avec un charme indéfinissable ce tableau qu'un peintre eût été heureux de rencontrer. Une vieille femme vint à passer, portant un petit fagot de bois sur ses épaules; le bruit de ses sabots nous tira de notre rêverie, et nous lui demandâmes bien vite le nom du village dont la position pittoresque nous enchantait si fort. C'est T***, Mesdemoiselles, répondit la bonne femme, Je le connaissais de nom, mais pas autrement, et je n'avais jamais songé à aller le visiter; je préférais infiniment y être arrivée de cette manière. Nous rentrâmes donc toutes fières de notre découverte, ma compagne et moi, et nous promettant bien de revoir ce site qui nous avait séduites toutes deux.

Quelques jours après cette promenade, je parlais de T*** à une paysanne qui me disait : « C'est un vilain séjour, Mademoiselle, c'est trop éloigné du bourg, voyez-vous. On est là retiré, il faut marcher beaucoup

pour aller aux foires et à la ville, et comme il n'est pas sur une grande route, on n'y voit jamais passer de voitures ni d'étrangers. » Je n'étais pas du tout de l'avis de ma villageoise, mais je ne la contredisais pas et la laissais parler. « C'est à T***, continua-t-elle, que demeure notre vannier; c'est un homme fort habile; il fait de jolies corbeilles, mais il est un peu fou, le pauvre garçon, et il mène une vie bien extraordinaire. Il s'est bâti une maison sur la lisière du bois, tout éloignée du village; là, il vit seul, cultivant quelques terres qu'une vieille tante lui a laissées. Il ne veut pas se marier, il sort fort peu de chez lui, ne va jamais au cabaret, et passe tout son temps à tresser des paniers, à prier le bon Dieu et à pleurer souvent. Il n'a pas toujours été ainsi, il était gai autrefois; il a été soldat et a fait tout son temps de service, mais depuis plus de dix ans, je crois qu'on ne l'a pas vu rire. Du reste, il n'est pas méchant, le pauvre maniaque, et il est toujours prêt à rendre service. Si ce n'était son humeur chagrine et sauvage, on ne le croirait pas simple comme il est, car s'il parle peu, il ne déraisonne jamais. C'est dommage qu'un brave garçon comme ça ait la tête dérangée ! »

J'écoutais attentivement ma conteuse et n'avais garde de l'interrompre, son récit m'intéressait vivement, et je sentais en mon cœur une véritable compassion pour ce pauvre homme que l'on croyait fou et qui ne l'était peut-être pas. Hélas! n'a-t-on pas l'habitude de traiter de folie toute douleur qu'on ne comprend pas, tout désespoir qu'on ne peut consoler, toute rêverie d'un cœur malade et tout désir d'une âme ardente!.... Il me semblait qu'il devait y avoir un mystère dans la vie du pauvre vannier et peut-être quelque sombre histoire; quand j'en parlais, on riait de mes idées extravagantes et de ma sympathie pour une espèce de fou.

J'ai toujours trouvé qu'on traitait cruellement ceux que la raison abandonne; il est certain que lorsqu'un être est en proie à une démence furieuse, il faut prendre tous les moyens possibles pour l'empêcher de faire le mal; mais que de folies douces et innocentes que l'on condamne à une réclusion perpétuelle et pour lesquelles on a peu de pitié et d'intérêt! Bien souvent, le meilleur traitement pour ces cerveaux malades, ce serait des soins affectueux et éclairés; on ne songe qu'aux moyens physiques. Ne ferait-on pas mieux de s'occuper de cette intelligence dont il reste encore quelques rayons et que l'on pourrait raviver? Si notre âme immortelle, véritable souffle divin, ne quitte notre corps qu'à la fin de notre vie, ne devons-nous pas croire que le malheureux aliéné a toujours son âme renfermée dans son corps, temple sacré qu'on devrait respecter!

Je pensais donc souvent au vannier de T*** qu'on disait fou, ce dont je désirais bien m'assurer, mais c'était assez difficile. Je résolus néanmoins de le tenter, et pour y parvenir, je me promis de retourner à T***, de m'y informer de sa demeure et de me rendre chez lui, sous prétexte de lui commander quelques petites corbeilles pour cueillir des fruits. Je fis part de ce projet à la compagne habituelle de mes promenades, jeune femme plus àgée que moi, mais fort peu raisonnable encore, et qui partageait ma curiosité à l'égard du vannier. Mon amie avait une nature peu poétique, peu sentimentale, mais comme elle s'ennuyait à la campagne, elle cherchait tous les moyens de se distraire; elle aimait

aussi beaucoup les longues courses et ne se fatiguait jamais sous ce rapport, nous nous entendions à merveille, d'autant plus que je ne lui faisais jamais part de toutes mes rêveries, et que je marchais souvent silencieuse à ses côtés, sans qu'elle m'en fit aucun reproche, ce dont je lui savais un gré infini.

Notre plan bien arrêté, nous attendimes une belle soirée pour le mettre à exécution. La route de T*** nous parut tout aussi délicieuse que la première fois que nous l'avions parcourue, et l'aspect du hamcau excita encore mon admiration. Mon amie Marthe, elle-même, se retrouva sous le charme de ce point de vue, et elle me disait à chaque instant en vérité, ma chère, ce site est ravissant, et ce petit village est admirablement situé. Quelle mystérieuse retraite !.... je voudrais y passer huit jours chaque année pour y réfléchir un peu.

Comment? huit jours seulement !

Eh! n'est-ce pas assez? huit jours de réflexion, mais c'est un siècle! et tout en riant nous approchions de T***.

On nous eût bientôt indiqué la demeure du vannier, qui se nommait Samuel Livon, et nous ne tardâmes pas, en effet, à découvrir sa maisonnette sur la lisière du bois, tout au fond de la vallée. Il fallut monter encore un peu pour y arriver et traverser un petit champ très-bien cultivé qui lui appartenait; tout-à-fait en haut et devant la maison, il y avait un petit parterre où fleurissaient des roses, des œillets, quelques liserons, un beau chèvre-feuille et deux énormes ceps de vigne grimpaient le long des murs. Cette pauvre maison n'avait qu'un étage, mais elle avait un aspect d'ordre et d'arrangement qui existe bien rarement dans les habitations villageoises de nos pays. Un gros chien noir, couché devant la porte, se mit à aboyer à notre arrivée et nous fit un peu peur, mais à sa voix, Samuel parut sur le seuil de sa porte et rappela son fidèle gardien.

Le vannier paraissait avoir cinquante ans; il était grand mais un peu courbé; ses cheveux blonds étaient beaucoup plus longs que ceux des paysans, et son visage, quoique hålé et flétri, n'était point désagréable : l'expression en était sérieuse et triste, et je ne trouvais pas dans ses grands yeux un peu enfoncés ce feu et cette animation qui existent presque toujours chez les hommes dont le cerveau est malade; il n'avait pas non plus le regard vague et indécis des idiots; rien, en un mot, ne dénotait en lui l'absence de l'intelligence.

Il portait un chapeau de paille qu'il ôta en nous voyant, et il nous dit d'une voix grave et sonore : Est-ce moi, Samuel le vannier, que vous cherchez, Mesdames?

Oui, Monsieur, lui dis-je de mon air le plus gracieux, et malgré moi j'éprouvais une sorte d'émotion. Marthe le comprit au son de ma voix, et s'avançant d'un ton plus assuré, elle ajouta : Nous sommes venues vous demander si vous n'auriez pas quelques corbeilles toutes faites à nous vendre.

J'en ai, répondit Samuel : si vous voulez bien entrer chez moi, je vous les montrerai.

Marthe entra la première et je la suivis; Samuel nous offrit silencieusement deux chaises de paille fort propres, puis il sortit pour aller chercher ce qu'on lui avait demandé. Nous en profitâmes, Marthe et

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