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avec laquelle on les exécute, finissent, d'une manière ou d'une autre, par s'attirer la méfiance, le mécontentement, puis enfin l'animadversion populaires. Le plus souvent, si la surveillance active et intelligente des agents de l'autorité ne découvre ou n'atteint pas toujours, aussitôt qu'elles se produisent, les ruses des vendeurs de mauvaise foi, c'est l'opinion publique dont l'intuition les décèle toujours assez heureusement, qui vient, au temps marqué, frapper ces industriels d'une flétrissure latente, il est vrai, mais parfois assez significative pour les faire tomber en discrédit, et pour donner, de cette façon, une sorte de satisfaction morale à la société pour le dommage qui lui a été causé dans la personne d'un ou de plusieurs de ses membres.

Pour rendre la surveillance plus efficace et pour faire de la probité commerciale une nécessité, sinon une vertu, que faudrait-il? Le concours de toutes les influences et de tous les intérêts. Au zèle éclairé des officiers de police judiciaire, il faut que vienne se joindre le contrôle effectif des consommateurs eux-mêmes, ainsi que leur exactitude à provoquer le redressement de toute erreur fortuite ou volontaire commise à leur préjudice. Personne n'a jamais douté que si les acheteurs usaient un peu plus largement de leurs droits à ce sujet, on verrait les fraudes diminuer; on verrait, par suite, se restreindre la liste déjà trop longue de ces procès scandaleux qui éclatent chaque jour devant les tribunaux de police. On essaierait moins souvent de tromper quand on n'essaierait plus impunément. En outre, si tous les acheteurs n'accordaient leurs préférences qu'aux marchands notoirement intègres, il y aurait, dans ce fait, un encouragement que tous les spéculateurs voudraient mériter, un encouragement qui, en définitive, tournerait à l'avantage des consommateurs eux-mêmes.

D'un autre côté, les Sociétés d'émulation n'ont eu de récompenses jusqu'ici que pour l'agriculture et pour l'industrie, en vue de leur perfectionnement matériel. En fondant parcillement des prix en faveur du commerce, on introduirait, dans le monde des affaires, une amélioration morale importante. L'honneur est égal pour l'agriculture, l'industrie et le commerce. Les richesses qu'on leur doit proviennent bien moins de leurs productions spéciales que du concours de leurs travaux réunis. Sans agriculture, point d'industrie; sans industrie, point de commerce; et réciproquement. Dès lors, à n'envisager la question que sous le côté purement matériel, on voit que le commerce a droit, aussi bien que l'agriculture et l'industrie, à la protection sympathique des hommes haut placés. Au surplus, les mœurs de notre époque étant données, on peut demander s'il n'y a pas autant de mérite à fournir une carrière commerciale aussi longue que laborieuse et irréprochable, qu'à apporter à tel ou tel procédé agricole ou industriel, des innovations plus ou moins heureuses, que l'état avancé des sciences facilite d'ailleurs.

En distribuant des primes à l'agriculture et à l'industrie, vous récompensez le talent exceptionnel, et vous faites bien. En accordant aussi des distinctions honorifiques à l'intégrité commerciale, vous agiriez non moins bien, attendu que-vous feriez faire à la civilisation un pas immense dans la voie des vertus sociales en général et de la probité commerciale en particulier. Du reste, n'est-ce pas, dans une certaine mesure, à l'espèce d'abandon où les Compagnies savantes et les Associations phi

lantropiques ont laissé les questions qui se rattachent le plus directement à la moralité des transactions, qu'on peut attribuer les fraudes nombreuses contre lesquelles nous nous élevons? Une réaction est donc nécessaire dans le sens que nous indiquons, et, pour le moment, nous Jaissons aux hommes compétents le soin d'en découvrir le côté pratique. Tout ce que les lois exigent, ce que les mœurs recommandent, ce que la conscience inspire, se trouve renfermé dans cet axiôme si connu et si peu pratiqué: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fût fait. L'observation exacte et précise de cette maxime constitue la probité. Nous avons voué un culte particulier à cette vertu appliquée au commerce. Au contraire, dévoué au bien public, comme tout bon citoyen, nous détestons les tromperies mercantiles. Nous pensons que les intérêts légitimes de la société que, par nos fonctions nous sommes habitués à défendre, ne peuvent manquer de gagner, si l'on fait comprendre aux vendeurs eux-mêmes en quoi consistent leurs véritables intérêts particuliers, et si les hommes dévoués à la chose publique accordent enfin à cet important sujet toute l'attention dont il est digne. C'est guidé par cette double considération que nous avons rédigé le présent article et ceux qui suivront sur cette matière. Puissent-ils, en jetant un peu de lumière dans la conscience des personnes à qui ils s'adressent, contribuer à réduire le nombre des infractions et à faire entrer sérieusement la loyauté et la bonne foi dans les coutumes du commerce national.

II.

Les poids et mesures sont la base des opérations commerciales. Ils rendent exactement compréhensibles pour nous la capacité, la pesanteur, l'étendue et la valeur des objets.

Autrefois, on se servait en France d'une infinité de mesures dont la grandeur et les subdivisions, variant dans chaque pays et souvent d'un simple village à un autre, sans être soumises à aucune règle constante, présentaient les plus grandes irrégularités, et rendaient fort compliquées les opérations qui s'y rattachaient.

En 1789, cette époque des grandes rénovations sociales, l'Assemblée constituante, après les efforts non exécutés de plusieurs de nos rois, tenta la réformation des poids et mesures et posa les bases principales unitaires du système définitivement consacré pas la loi du 4 juillet 1837. Redire ici les bienfaits d'un système unique appliqué dans notre patrie, connu de 40,000,000 de français, régulateur de toutes les opérations de la vie, facilitant les transactions de tous les points de l'Empire par simple correspondance et sans qu'aucune erreur puisse se produire sans pouvoir être aussitôt relevée, ce serait vouloir démontrer la lumière.

Sans faire autrement non plus l'historique de cette institution, nous rechercherons tout d'abord à quel crime ou à quel délit correspondent les tromperies commerciales dues à un pesage ou à un mesurage infidèle. Les fraudes résultant de falsifications ou de désignations fallacieuses des marchandises, ayant, avec les précédentes, une connexité intime, nous en étudierons simultanément la nature et le degré de criminalité. Dans son énergique simplicité, la Bible dit : « Avoir deux poids est

une abomination aux yeux du Seigneur; la balance trompeuse n'est pas bonne (1). » Une loi romaine n'hésite pas à assimiler au vol l'usage de faux poids et de fausses mesures (2). Dans notre ancien droit français, l'action de léser les acheteurs, soit sur la quantité, soit sur la qualité; celle d'exposer en vente des objets de nourriture falsifiés ou corrompus, et de détenir quelques matières propres à opérer la falsification, étaient punies de peines plus sévères que le vol lui-même (3). Aujourd'hui, si la fraude commerciale n'est pas, au point de vue de la légalité, traitée sur le même pied que le vol proprement dit, les peines édictées contre elle par la législation nouvelle n'en revêtent pas moins, à un très-haut degré, ce caractère indélébile de flétrissure qui s'attache d'ordinaire aux actes blessant le plus profondément le sentiment intérieur des populations (4). Tromper en affaires de commerce, c'est donc, à tout considérer, un acte éminemment coupable auquel on peut, sans la moindre exagération, attribuer le vol pour équivalent. Il n'a généralement pour cause déterminante qu'une basse cupidité, et ce en quoi il blesse davantage la morale publique, c'est qu'il compromet le commerce honnête, s'attaque plus habituellement à la subsistance du pauvre et menace fort souvent la santé générale. Comment alors pourrait-il échapper à l'aversion et à la répugnance qu'il fait naître dans le cœur de tous les honnêtes gens (5)?

Or, la probité commerciale ne serait-elle pas suffisamment préservée des attentals immérités dont elle est si fréquemment l'objet, si cette considération était toujours présente à l'esprit des commerçants, si, par conséquent, l'honneur était la règle constante du négoce, comme il devrait être aussi l'unique mobile de toutes les personnes qui demandent à la spéculation les moyens de subvenir aux necessités de la vie, de satisfaire des besoins que les progrès de la civilisation ont fait éclore, ou de se ménager des jouissances correspondant à leur position sociale.

Vouloir se créer un certain bien-être ou s'assurer des ressources utiles pour les mauvais jours, cela ne renferme en soi rien de blâmable. C'est, au contraire, une ambition avouable qui puise sa justification dans un sentiment inné placé par la nature même au fond de l'âme de tous les hommes. Le désir de s'enrichir promptement pour jouir de suite s'explique aussi, jusqu'à un certain point, par les mœurs, les aspirations, les tendances prédominantes du temps où nous vivons. Mais pour atteindre ce but, est-il permis de manquer à sa conscience, de commettre des injustices, d'attenter à l'hygiène publique, et, pour employer l'expression qui convient, de pratiquer le vol? La morale universelle répond formellement non à cette question. La religion chrétienne va plus loin: elle oblige à restitution le prévaricateur de ses commandements à ce sujet, et elle n'assure de pardon qu'autant que toute iniquité a été réréparée en ce qui est matériellement praticable. Un travail honnête et persévérant, au reste, procure aussi, outre l'estime publique, une cerLaine aisance qui, pour être plus tardive n'en est que plus sûre, et qui,

(1) Proverbes, chapitre XX, verset 23. Deutéronome, chapitre XXV, versets 13 et suivants, (2) Digestes, de Fortis, L. 52, paragraphe 22.

3) Muyard de Vouglans.

(4) Alphonse Karr.

(5) Victor Emion,

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pour être moins brillante, n'en est que moins sujette aux convoitises et aux attaques des envieux et des méchants. Les jouissances qu'on trouve dans les biens laborieusement mais légitimement acquis, ne sont-elles pas, d'ailleurs, les plus douces, les plus pures, les plus stables? La déconsidération et les remords, par contre, s'ils n'empoisonnent pas toujours, ne paralysent-ils pas souvent les plaisirs dus à une fortune fondée sur le détournement, sur le larcin, et, prononçons encore le mot, sur le vol? L'exécution stricte et attentive de ce que prescrivent l'honneur et la probité est donc, en ceci comme en tout, la scule chose qui nous laisse l'estime entière de nous-mêmes, la seule qui nous mette en sérieuse possession de la considération de nos concitoyens, la seule qui, conséquemment, nous départisse la plus grande somme de félicité relative à laquelle il soit permis d'aspirer ici-bas.

« Mais, diront certains trafiquants, si nos voisins, vendant plus que «< nous, réalisent ainsi de plus beaux et de plus faciles bénéfices, c'est « que, extorquant sur la quantité ou sur la qualité, à l'insu de leurs <«< clients, il leur est possible de livrer leur marchandise à un prix en « apparence inferieur à celui auquel nous vendons nous-mêmes la nôtre; «d'où, ajouteront-ils, nous croyons pouvoir conclure que, pour sou<< tenir avantageusement la concurrence, il nous est permis de procéder « d'une manière analogue, de faire, après tout, ce que font nos heureux <«< rivaux. » Nous n'aurons pas de peine à faire ressortir la fausseté de cette déduction ni à démontrer qu'elle ne saurait prévaloir contre la logique du plus vulgaire bon sens. En effet, comme le mérite, les fautes étant tout-à-fait personnelles, en vertu de quel principe les exactions des uns autoriseraient ou excuseraient-elles, devant la justice et la morale, les déprédations des autres? Notre conduite est ce qu'elle est ellemême, sans nulle dépendance et sans nulle relation avec celle d'autrui. Nous sommes coupables par cela seulement que nous avons commis le mal, et le nombre de nos complices ne saurait atténuer le degré de culpabilité de la faute où nous sommes tombés. Tous les hommes qui font le bien, quel que soit le sentiment auquel ils obéissent, pourront seuls s'attribuer le mérite de leurs actions; de même, tous ceux qui font le mal, quelle que soit l'impulsion à laquelle ils cèdent, n'auront le droit d'accuser qu'eux-mêmes des conséquences de leurs turpitudes. L'honneur, sous l'égide duquel tous les membres de la grande famille humaine doivent placer exclusivement leurs actes, est absolu. Il a sa source éternelle dans la règle inaltérable de notre conduite. Le temps, le lieu, les circonstances ne sauraient le faire varier. Dès lors, personne ne se peut croire exempt de l'accomplissement des devoirs qu'il impose à chacun de nous, à savoir suivre rigoureusement les lois humaines et divines, respecter les mœnrs, observer les usages de la société, et ne perdre de vue, dans aucune de nos démarches, les principes de l'équité naturelle. De vous, négociants, c'est plus spécialement la probité commerciale qu'il exige, et cela en tout, partout et toujours. Ainsi, sans vous préoccuper autrement de la manière dont on agit autour de vous, vous devez viser sans cesse à donner à vos affaires une direction dont l'honneur soit nécessairement le jalon préliminaire, vous renfermer dans une calme dignité, persévérer dans le bien et attendre, sans méfiance comme sans illusion, que les évènements viennent, en leur temps, rendre jus

tice à vous et à vos confrères coupables. C'est alors que, gagnant toute la confiance qui vous est due et recueillant intégralement les bénéfices d'un honorable passé, vous aurez la satisfaction de vous voir entourés de l'estime générale, de voir votre industrie et vos travaux fructifier ét se développer d'une façon d'autant plus rémunératrice et plus satisfaisante que les entreprises et les opérations des autres auront été plus illicites, et que, par une conduite sans reproche, par des procédés d'une sincérité non équivoque, par des relations d'une franche cordialité, vous aurez su préserver votre propre réputation de toute atteinte fàcheuse et destructive. (A suivre).

LITTÉRATURE.

Simples Récits de Village,

PAR ME DE JUSSIEU, DE CHAMBÉRY,

MARIANNE.

L'un des sens qui manque, non pas totalement, mais le plus aux paysans, c'est le sens poétique. Hélas! est-il si commun parmi nous! et comment veut-on que les pauvres gens puissent admirer la naturc! en ont-ils le temps? Peuvent-ils, lorsqu'ils rentrent le soir, brisés de fatigue et de lassitude, entendre les mille bruits de cet immense concert dont ils font aussi partie sans s'en douter? Peuvent-ils comprendre la beauté d'une soirée d'été? C'est à peine s'ils ont le temps de respirer un peu la fraîcheur avant de s'endormir et de réparer leurs forces épuisées. S'ils regardent le ciel, c'est pour voir si la pluie va venir féconder la terre; s'ils font attention aux nuages, ce n'est certes point pour admirer leurs formes bizarres, c'est pour regarder s'ils ne sont pas d'une teinte qui présage la grèle, ce fléau dévastateur qui emporte si souvent leur pain de l'année, l'espoir de leurs travaux pénibles.

Et cependant, tous saluent avec joie le printemps et comprennent ses charmes, quand bien même il ramène avec lui les fatigues. Je ne suis jamais allée à la campagne, au mois de mai, sans que tous ne m'aient dit « Ah! Mademoiselle, que vous faites bien d'arriver, tout est si beau maintenant! Voyez comme les prés sont pleins de fleurs, comme les blés sont verts! Si vous vous levez de bonne heure, allez donc un peu dans les bois; c'est là que vous entendrez les oiseaux, le rossignol, le merle, le pinson,.... ils y sont tous !

Il ne faut pas croire non plus qu'on ne trouve pas des åmes tendres et douées de beaucoup de sensibilité à la campagne; de ces cœurs qui s'ouvrent à de beaux sentiments, et chez lesquels l'instinct poétique se révèle; c'est rare, mais j'en ai connu seulement, elles sont difficiles à découvrir, ces natures-là, et presque toujours elles sont timides et renfermées en elles-mêmes.

Marianne était une pauvre femme que le malheur avait frappée de bonne heure. Elle avait perdu son père quand elle était au berceau,

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