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TAN

30 OCT 1957) VIBRARY

INTRODUCTION :

L'autorité de la raison, la distinction de l'esprit et du corps, la création continue, tout Descartes est dans ces trois points. Par le premier, il fonde la philosophie moderne; par le second, le spiritualisme moderne ; par le troisième , la famille de penseurs spiritualistes qui porte plus spécialement le nom d'école cartésienne. Dogmatique et positif dans sa méthode et dans sa métaphysique, puisqu'il admet la légitimité de nos facultés et la réalité des substances corporelles

· René Descartes, né, en 1596, à la Haye en Touraine, fils d'un conseiller au parlement de Rennes, servit quelque temps comme volontaire au siége de la Rochelle, et en Hollande sous le prince Maurice. Il quitta les armées pour se livrer uniquement à sa passion pour la philosophie. Obligé de quitter Paris, où il ne trouvait pas une liberté assez ample de philosopher, il se rendit auprès d'Egmont en Hollande, et il y resta vingt-cinq ans. L'université d'Utrecht, que l'influence de Régis, l'un des disciples de Descartes, avait rendue cartésienne dès sa fondation, devint son ennemie, grâce aux intrigues du recteur Voët, qui l'accusa d'athéisme, et lui rendit odieux et même dangereux le séjour de la Hollande. De retour à Paris, il n'y trouva qu'une demi-liberté et une protection équivoque, ce qui le détermina à se rendre aux instances de la reine Christine, qui l'appelait en Suède. Mais les honneurs qu'il y trouva, les respects dont il y fut entouré, ne purent préserver sa santé des atteintes du climat; il mourut en 1650. Son corps fut rapporté en France et inhumé dans l'église de Ste-Genevieve à Paris. Parmi les disciples qui contribuèrent le plus à répandre sa doctrine, il faut citer Clerselier, Rohault, de la Forge, Sylvain Régis, Geulincs, Clauberg. Malgré les précautions que Descartes avait prises pour ne pas blesser

et spirituelles et de leurs attributs, il est négatif dans tout ce qui touche à l'idée de la création et aux développements de cette idée fondamentale. Sur les rapports de l'âme et du corps, ou plus généralement de l'esprit et de la matière, ou plus généralement encore de Dieu et de la création, trois questions qui au fond n'en sont qu'une, sa philosophie et celle de son école est hypothétique et négative.

A chaque pas que fait Descartes dans la philosophie, il met aux prises deux principes, la raison et la foi, la matière et l'esprit , et, par sa théorie sur la création, la mécanique et la dynamique. C'est là seulement, dans la question des rapports, qu'il prend le parti étroit et négatif. Descartes a séparé les deux termes ; il a solidement démontré, profondément étudié chacun d'eux, et, après avoir excellé dans cette ouvre de séparation, il a échoué quand il a fallu combler l'intervalle.

la susceptibilité du clergé, précautions que Bossuet déclare excessives, ses livres furent mis à l'index ; il est vrai que ce fut avec la formule donec corrigantur. Les jésuites excitèrent la Sorbonne contre Descartes, et l'on demanda la proscription de sa philosophie, d'abord au parlement , qui refusa d'intervenir; ensuite au conseil du roi , qui la proscrivit en effet. L'ordre de l'Oratoire, d'abord favorable aux idées nouvelles, fut obligé d'y renoncer ; et l'attachement du P. Lami au cartesianisme lui valut dans cet ordre les mêmes persécutions qu'eut à souffrir dans la Compagnie de Jésus le P. André comme malebranchiste. La meilleure édition des cuvres de Descartes est celle qu'a donnée M. Cousin en 11 volumes in-80. Les principaux ouvrages de Descartes sont : le Discours de la Méthode , les Méditations, les Réponses aux Objections, le Traité des passions de l'âme, les Principes, les Règles pour la direction de l'esprit, la Recherche de la vérité par les lumières naturelles, une quantité considérable de lettres, divers traités de géométrie, etc. Le volume que nous publions pour la seconde fois renferme tout ce qui est nécessaire pour donner une connaissance complète de la philosophie de Descartes ; et le succès de la première édition, enlevée en moins de deux ans à trois mille exemplaires, prouve suffisamment que le cartésianisme est aujourd'hui aussi vivant et aussi puissant que jamais.

INDÉPENDANCE DE LA PHILOSOPHIE.

Le commencement de la philosophie pour Descartes, c'est le doute ; cela scul est toute sa méthode. C'est la proclamation du droit de libre examen. L'avenir de la philosophie était attaché à ce principe. Faire une revue exacte de toutes les idées qui se sont introduites dans l'esprit sans examen et sans contrôle ; rapporter les diverses notions de l'esprit aux facultés qui nous les ont données; discuter la légitimité de ces facultés, et ne l'admettre que sur des raisons invincibles ; en général, prendre pour criterium de la vérité la clarté et l'évidence des conceptions, n'est-ce pas rejeter en principe toute autorité, pour ne conserver que celle de la raison, ou, ce qui revient au même, subordonner toute autre autorité à celle-là'?

Lorsque Descartes se résout à douter de toutes ses idées jusqu'à ce qu'il les ait rapportées à leur source, et de toutes ses facultés jusqu'à ce qu'il ait éprouvé s'il existe des raisons invincibles d'y ajouter foi, il consomme la ruine de l'ancienne philosophie ; et lorsqu'après avoir ainsi tout ébranlé il s’arréte devant l'autorité de la conscience, et déclare qu'il s'y soumet par nécessité, qu'il ne peut plus feindre que cette faculté le trompe, qu'elle échappe à tous les motifs de scepticisme que l'histoire et l'imagination lui peuvent fournir, alors il établit le fondement de la spéculation moderne. Je pense , donc je suis ; dans ce principe, qui résiste seul au doute méthodique , Descartes place tout ensemble la pro- • scription de toute autorité étrangère, et un acte de foi à l'autorité de la raison. Cette autorité reconnue donne lieu aux trois formules suivantes : « Ne rien admettre pour vrai qui ne soit clairement et distinctement conçu comme vrai. – Ne retenir une conclusion quand on a oublié les prémisses, c'est-à-dire quand on se souvient qu'on l'a trouvée évidente sans apercevoir actuellement son évidence, que si d'abord on a prouvé que nos facultés naturelles, appliquées à leur objet propre et dans la juste mesure de leur extension, ne peuvent nous tromper. — Admettre la distinction réelle entre deux substances sur cet unique fondement qu'elles peuvent être conçues exister séparément l'une de l'autre. »

1 « Jl faut chercher sur l'objet de notre étude, non pas ce qu'en ont pensé les autres ni ce que nous soupçonnons nous-mêmes, mais ce que nous pouvons voir clairement et avec évidence ou déduire d'une manière certaine. C'est le seul moyen d'arriver à la science. »

(Règle 3 pour la direction de l'esprit.)

RAPPORTS DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA FOI.

La philosophie, d'abord servante, puis auxiliaire de la foi, devient ainsi sa rivale ; et la question de savoir des deux principes lequel doit céder dans un conflit nait tout aussitôt, ou du moins acquiert une nouvelle importance. Bayle, Leibniz, Malebranche, tous les philosophes du dixseptième siècle, ont étudié cette question capitale; ils ne l'ont pas fait, ils n'ont pas pu le faire avec assez d'indépendance et d'impartialité. La religion et la philosophie ne diffèrent pas seulement, comme on l'a cru, par leur origine; et c'est une pensée plus brillante que juste de ne voir dans la révélation qu'une anticipation de la Providence sur les découvertes à venir de l'esprit humain. D'autres différences naissent entre la religion et la philosophie, de la différence même de leur origine : la révélation, qui prononce au nom de Dieu sur le sort de l'humanité, n'a d'autre borne que nos besoins et la volonté de Dieu; la philosophie, qui s'adresse à la raison, a nécessairement pour limites les limites memes de notre intelligence. Leur but est le même, car elles viennent l'une et

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