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a 2 font 4, les idées des nombres sont réelles, mais l'égalité qui est « entre eux n'est qu'un rapport. « On ne voit donc point en Dieu les vérités, parce que ne sont que des rapports, et qu'un rapport n'est rien de réel.

Mais je ne sais comment cela s'accorde avec ce qu'il dit en la page 193 : « Personne ne peut douter que les idées ne soient des « êtres réels, puisqu'elles ont des propriétés réelles, et que les « unes différent des autres. » Car peut-on nier que les rapports n'aient aussi des propriétés réelles, et que les uns ne différent des autres ? N'y en a-t-il point d'égaux et d'inégaux, de plus grands et de plus petits ? Le rapport de 3 à 4 n'est-il pas égal au rapport de 15 à 20 ? Le rapport de 3 à 5 n'est-il pas plus grand que le rapport de 4 à 7, et le rapport de 5 à 11 plus petit que le rapport de 6 à 13? On ne peut donc pas dire qu'un rapport ne soit rien de réel. Que si on dit que ce n'est pas un étre réel, en prenant le mot d'être pour celui de substance, les nombres abstraits ne sont pas non plus des étres réels. Car, trois aunes en tant qu'aunes sont un être réel. Mais le nombre de 3, abstrait de toutes les choses nombrées, pour parler ainsi , n'est point un être réel, n'étant point hors de notre pensée ; et ainsi on ne voit pas que ce soit quelque chose de plus réel qu’un rapport. Pourquoi donc y aurait-il plutôt des idées de nombre que des idées de rapport?

Quoi qu'il en soit, selon ce qu'il dit en cet endroit, on ne voit point en Dieu ni les rapports ni les vérités, parce que ce ne sont que des rapports. Cependant, il semble dire le contraire dans les Éclaircissements (p. 535): «Je vois, dit-il, que deux fois deux font quatre, « qu'il faut préférer son ami à son chien; et je suis certain qu'il « n'y a point d'homme au monde qui ne le puisse voir aussi bien « que moi. Or, je ne vois point ces vérités dans l'esprit des autres, « comme les autres ne le voient point dans le mien : il est donc né« cessaire qu'il y ait une raison universelle qui m'éclaire et tout ce « qu'il y a d'intelligence. „N'est-ce pas dire que chacun de nous, ne voyant pas ces choses dans l'esprit des autres, nous les voyons tous en Dieu ? Or, il vient de dire que deux fois deux font quatre n'est qu'un rapport, et la préférence de mon ami à mon chien n'est qu'un rapport aussi. On voit donc les rapports en Dieu selon ce dernier endroit.

CHAPITRE XIII.

Qu'il a varié aussi dans l'explication des manières dont nous voyons les choses

en Dieu ; que la première était par les idées ; qu'il ne s'en est départi qu'en niant qu'il y ait dans le monde intelligible des idées qui représentent chaque chose en particulier, ce qui ne se peut nier sans erreur.

Il a encore bien plus varié en expliquant la manière dont il prétend que nous voyons les choses en Dieu. Après en avoir proposé une dans le chapitre vi de la deuxième partie du livre III, il s'en rétracte dans les Éclaircissements ; et il y prend un tour tout différent qu'il a cru meilleur, quoiqu'il soit incomparablement plus mauvais, et moins propre à nous faire entendre ce qu'il veut que nous croyons de l'union de notre âme avec Dieu pour voir en lui toutes choses 11.

On en jugera en comparant ensemble ces deux endroits : voici le premier (p. 200). Après avoir supposé deux choses très vraies : l'une « que Dieu a en lui-même les idées de tous les êtres qu'il a « crées», l'autre « que Dieu est très intimement uni à nos âmes « par sa présence», il en conclut « que l'esprit peut voir en Dieu a les ouvrages de Dieu, supposé que Dieu veuille bien lui découa vrir ce qu'il y a en lui qui les représente. » Remarquez cette condition, elle enferme deux choses : l’une, que Dieu veuille découvrir à l'homme ce qu'il suppose sans fondement lui être nécessaire pour connaitre les ouvrages de Dieu ; l'autre, que ce que Dieu lui doit découvrir pour cela, est ce qui en Dieu représente chacun de ses ouvrages, c'est-à-dire les idées selon lesquelles il les a faits, comme saint Augustin l'enseigne et saint Thomas après lui. On ne doute pas que si Dieu voulait découvrir à l'homme ses divines idées pen-, dant cette vie, ce ne lui fût un moyen de connaître les créatures très parfaitement; mais on nie qu'il n'ait point d'autre moyen de les lui faire connaître: et il y a bien des raisons qui font voir qu'il n'use point de ce moyen pour nous en donner la connaissance, surtout pendant cette vie. Car il faudrait pour cela qu'il se fit voir à nous face à face, comme il se fait voir aux bienheureux.

Il a bien prévu cette objection : et voici ce qu'il dit pour la prévenir (p. 200):

« Mais il faut bien remarquer qu'on ne peut pas conclure que « les esprits voient l'essence de Dieu de ce qu'ils voient toutes « choses en Dieu de cette manière; parce que ce qu'ils voient est « très imparfait et que Dieu est très parfait. Ils voient de la matière « divisible, figurée, etc., et en Dieu il n'y a rien qui soit divisible a ou figuré; car Dieu est tout être, parce qu'il est infini et qu'il « comprend tout; mais il n'est aucun être en particulier. Cepen« dant ce que nous voyons n'est qu'un ou plusieurs êtres en parti« culier, et nous ne comprenons point cette simplicité parfaite de « Dieu qui renferme tous les êtres. Outre qu'on peut dire qu'on « ne voit pas tant les idées des choses que les choses mêmes que « les idées représentent; car, lorsqu'on voit un carré, par exema ple, on ne dit pas que l'on voit l'idée de ce carré qui est unie à . « l'esprit, mais seulement le carré qui est au dehors. »

S'il pouvait y avoir quelque vraisemblance dans une opinion mal fondée, c'est tout ce qu'on pourrait dire de mieux pour ne rien attribuer à Dieu qui soit indigne de lui, supposé qu'il ait voulu se servir de ces étres représentatifs. Mais c'est mal connaître notre esprit que de s'imaginer qu'une idée qui serait en Dieu, et que notre esprit ne verrait pas, lui pût servir à connaître ce que cette idée représente. C'est comme qui dirait que le portrait d'un homme que je ne connaîtrais que de réputation, étant mis si proche ou si loin de mes yeux que je ne le pourrais voir, ne laisserait pas de me pouvoir servir à connaitre le visage de cet homme.

C'est peut-être aussi ce qui lui a fait abandonner cette voie pour en prendre une autre qui lui fait éviter cet inconvénient, mais qui le fait tomber en plusieurs infiniment plus grands, comme nous le verrons plus bas.

Mais je me contenterai de considérer ici que, voulant changer sa première manière de voir les choses en Dieu, il l'a fait en niant une chose très véritable qu'il avait reconnue auparavant. Car il avait assez fait entendre que cette manière consistait en ce que Dieu nous découvrait chacune de ses idées. Et c'est de quoi il ne veut plus demeurer d'accord dans ses Éclaircissements, comme il le déclare en ces termes (p. 548):

« Lorsque j'ai dit que nous voyons les différents corps, par la « connaissance que nous avons des perfections de Dieu qui les a représentent, je n'ai pas prétendu précisément qu'il y eût en « Dieu certaines idées particulières qui représentassent chaque « corps en particulier : » ce qui a rapport à ce qu'il avait dit auparavant : « Il ne faut pas s'imaginer que le monde intelligible ait « un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait, « par exemple, un soleil, un cheval, un arbre, intelligible, destiné « à nous représenter le soleil, un cheval et un arbre.»

Et moi, je dis qu'en êtant le mot de nous (car les idées de Dieu

ne sont pas pour nous rien représenter au moins tant que nous sommes en cette vie, mais c'est à Dieu même, selon notre manière de concevoir, qu'elles représentent ses ouvrages), ôtant donc ce mot de nous, je soutiens que ce n'est pas une imagination, mais une certitudeu que le monde intelligible a un tel rapport avec le « monde matériel et sensible, qu'il y a, par exemple, un soleil, un « cheval, un arbre, intelligible, qui représente un soleil, un cheval, « un arbre.» Et il est impossible que cela ne soit pas ainsi.

Car le monde intelligible n'est autre chose que le monde matériel et sensible, en tant qu'il est connu de Dieu et qu'il est représenté dans ses divines idées. Et, par conséquent, il est impossible qu'il n'y ait pas un parfait rapport de l'un à l'autre, et que tout ce qui est matériellement dans le monde matériel ne soit pas intelligiblement dans le monde intelligible. C'est cela même que l'on doit entendre par les idées qu’on admet en Dieu, et qu'on ne peut pas n'y point admettre, dit saint Augustin; puisque pour les nier, il faudrait croire que Dieu eût créé le monde sans raison et sans connaissance : de sorte que Platon, ajoute ce saint, a pu être le premier qui a donné le nom d'idée à ce que nous devons concevoir avoir été en Dieu, lorsqu'il a pris le dessein de créer le monde; mais ce qu'il a entendu par ce mot a toujours été reconnu par tous ceux qui ont eu une véritable connaissance de Dieu. Or de cela même que les idées sont en Dieu la forme et l'exemplaire selon lequel il a créé chacun de ses ouvrages, parce qu'il n'y en a aucun, pour petit qu'il soit, qu'il n'ait créé avec une connaissance distincte de ce qu'il faisait, il faut bien nécessairement qu'il y ait des idées particulières qui lui représentent non-seulement le soleil, un cheval, un arbre, mais le plus petit moucheron et le plus petit globule de la matière.

C'est une vérité que l'on ne peut contester. Saint Augustin l'établit en plusieurs endroits. Dans la quarante-sixième question des quatre-vingt-trois que nous venons de citer, après avoir dit que les idées sont les formes, les notions, les raisons selon lesquelles Dieu a créé toutes choses, il déclare expressément que chaque chose a été créée selon son idée particulière. Le latin exprime mieux sa pensée qu'on ne peut faire en français : Quis audeat dicere Deum irrationabiliter omnia condidisse? Quod si rectè dici et credi non potest, restat ut omnia ratione sint condita : nec eâdem ratione homo quâ equus; hoc enim absurdum est existimare. Singula igitur propriis sunt creata rationibus. Has autem rationes ubi arbitrandum est esse, nisi in mente Creatoris?

Saint Thomas à son ordinaire a suivi saint Augustin comme son maitre. Il fait une question des idées dans la première partie de sa Somme. C'est la quinzième qui n'a que trois articles. Il prouve dans le premier qu'il y a des idées en Dieu; dans le deuxième qu'il v a plusieurs idées, et dans le troisième que chaque chose a son idée particulière, et qu'il n'en faut excepter ni la matière ni les individus, comme Platon semble l'avoir fait. Mais il est bon de voir de quelle sorte il explique dans l'art. 2, comment il peut y avoir plusieurs idées en Dieu; quoique l'idée soit la même chose que l'essence de Dieu, et que Dieu n'ait qu'une essence; parce que cela nous servira à démêler beaucoup les choses que l'auteur de la Recherche de la Vérité a fort embrouillées.

« Il est facile, dit-il, de concevoir en Dieu plusieurs idées, « sans que cela répugne à sa simplicité. Il ne faut que considérer a que l'idée d'un ouvrage est dans l'esprit de l'ouvrier comme ce « qui est conçu (sicut quod intelligitur), et non comme la forme • par laquelle il le conçoit (et non sicut species, quâ intelligitur, « quce est forma faciens intellectum actu), c'est-à-dire comme la « perception même qui est la cause formelle, pour parler ainsi, de « ce que l'esprit aperçoit actuellement son objet. Car l'idée d'une a maison est dans l'esprit de l'architecte comme une chose qu'il « connait, et à la ressemblance de laquelle il doit faire la maison « matérielle qu'il a entrepris de bâtir. Or, il n'est pas contre « la simplicité de l'entendement divin qu'il connaisse plusieurs « choses, mais il serait contre sa simplicité qu'il les connût par plu« sieurs perceptions. Et ainsi, il y a plusieurs idées en Dieu comme a conçues de Dieu. (Unde plures ideæ sunt in mente divina ut intel« lectæ ab ipso.) Et on jugera que cela doit être ainsi, en considé« rant que Dieu connait parfaitement son essence, et que par « conséquent il la connait en toutes les manières qu'elle peut être « connue. Or, elle le peut être non-seulement en elle-même, mais w aussi en tant qu'elle peut être participée par les créatures, selon « quelque sorte de ressemblance.

« Et chaque créature a sa propre forme ou nature, selon qu'elle « participe en quelque chose à la ressemblance de l'essence divine. « En tant donc que Dieu connaît son essence, comme imitable par « une telle créature, il la connait comme étant la propre notion a ou raison, ou la propre idée, de cette créature. Et ainsi des u autres. On doit donc admettre en Dieu plusieurs notions ou rai« sons de plusieurs choses. Et c'est ce qui fait qu’on admet en * Dieu plusieurs idées, »

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