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tion réfléchie, outre la perception directe, pour les bien connaître.

Tout ce que dessus étant supposé, je crois pouvoir démontrer la fausseté de l'hypothèse de ces étres représentatifs. Car pour cela je n'ai besoin que de faire deux choses. L'une, de prouver clairement et évidemment que tous les principes et toutes les preuves sur lesquels on a bâti cet édifice des idées n'ont aucun fondement solide. L'autre, de montrer que nous n'avons nulle nécessité pour connaitre les choses que Dieu a voulu que nous connussions de ces étres représentatifs, distingués des perceptions. Et c'est ce que j'espère que l'on verra par les démonstrations suivantes.

CHAPITRE VII.

Démonstrations contre les idées prises pour des elres représentatifs, distingués

des perceptions.

Propositions à démontrer. Notre esprit n'a point besoin pour connaitre les choses matérielles de certains étres représentatifs , distingués des perceptions, qu'on prétend être nécessaires pour suppléer à l'absence de tout ce qui ne peut être par soi-même uni intimement à notre âme.

Démonstration 1.

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Un principe qui n'est appuyé que sur une expression équivoque, qui n'est vraie que dans un sens, qui ne regarde point la question qu'on veut résoudre par ce principe, et qui dans l'autre sens suppose sans aucune preuve ce qui est en question, doit être banni de la véritable philosophie.

Or telle est la première chose que l'auteur de la Recherche de la Vérité prend pour principe de ce qu'il veut prouver touchant la nature des idées.

Il ne pouvait donc pécher plus ouvertement contre ses propres · règles, qu'en commençant par là son traité de la Nature des Idées. Et il ne peut l'avoir proposé comme indubitable que faute de l'avoir bien examiné, et pour s'être laissé prévenir d'un sentiment communément reçu par les philosophes, n'ayant pas pris garde que c'était un reste des préjugés de l'enfance, qui n'était pas mieux fondé que cent autres qu'il a rejetés.

On ne peut nier la majeure, et l'auteur de la Recherche de la Vérité le fera moins que personne, vu le soin qu'il dit partout que l'on doit prendre dans les sciences, de n'admettre pour vrai que

ce dont la vérité nous est clairement connue, et de ne s'en fier sur cela à l'autorité de personne.

Il ne reste donc à prouver que la mineure, ce qui est bien facile; ses paroles sont : « Tout le monde tombe d'accord que nous n'aper« cevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. » L'équivoque est dans ces mots, par eux-mêmes, car ils peuvent être pris en deux sens. La première, qu'ils ne se sont point connaître à notre esprit par eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ne sont point la cause que nous les apercevons, et qu'ils ne produisent point dans notre esprit les perceptions que nous avons d'eux : comme on dit que la matière ne se meut point de soi-même ou par soimême, parce qu'elle ne se donne point à soi-même son mouvement. Ce premier sens est vrai, mais il ne fait rien à la question qui est de la Nature des Idées, et non pas de leur origine. Il est clair aussi que ce n'est pas en ce sens qu'il a pris ces mots. Car, soutenant comme il fait que Dieu est l'auteur de toutes nos perceptions, il aurait dû mettre l'âme aussi bien que toutes les choses matérielles entre les choses que nous n'apercevons point par elles-mêmes, puisque selon lui c'est Dieu, et non pas notre âme, qui cause en notre esprit la perception par laquelle nous l'apercevons.

Il ne reste donc que le deuxième sens, dans lequel il a pu prendre ces mots par eux-mêmes, en opposant étre connų par soi-même (comme il croit que l'est notre âme quand elle se connait) à être connu par ces étres représentatifs des objets distingués des perceptions 7, dont nous avons déjà tant parlé. Or, les prenant en ce sens, c'est supposer visiblement ce qui est en question avant que de l'avoir établi par aucune preuve : et qu'il aurait reconnu sans peine devoir être rejeté comme faux, ou au moins comme douteux, s'il l'avait examiné par ses propres règles, et s'il avait philosophé dans cette matière, comme il fait dans les autres.

Car, si , au lieu de nous renvoyer à ce prétendu monde, qu'il dit être d'accord de ceci et de cela, il s'était consulté soi-même, et avait considéré attentivement ce qui se passe dans son esprit, il y aurait vu clairement qu'il connaît les corps, qu'il connaît un cube, un cône, une pyramide, et que, se tournant vers le soleil, il voit le soleil : je ne dis pas que ses yeux corporels le voient; car les yeux corporels ne voient rien, mais son esprit par l'occasion que ses yeux lui en donnent. Et si, passant plus avant, comme il le devait, pour observer ses règles, il s'était arrêté sur cette pensée : Je connais un cube; je vois le soleil, pour la méditer et considérer ce qui y est enfermé clairement, je suis assuré que, ne sortant point de lui-même, il lui aurait été impossible d'y voir autre chose que la perception du cube, ou le cube objectivement présent à l'esprit, que la perception du soleil, ou le soleil objectivement présent à l'esprit , et qu'il n'y aurait jamais trouvé la moindre trace de cet étre représentatif du cube ou du soleil, distingué de la perception, et qui aurait dû suppléer à l'absence de l'un et de l'autre. Mais que, pour l'y trouver, il aurait fallu qu'il l'y eût mis lui-même par un vieux reste d'un préjugé dont il n'aurait pas eu de soin de se dépouiller entièrement. C'est-à-dire qu'il ne l'y aurait trouvé que comme les défenseurs des formes substantielles les trouvent dans tous les corps de l'univers, parce qu'ils se sont imaginé qu'elles sont propres à expliquer ce que l'on remarque dans ces corps, et qu'on ne le pourrait pas faire sans cela. Puis donc que cette manière de philosopher, par ce qui est ou n'est pas enfermé dans les notions claires que nous avons des choses, lui est une raison convaincante de rejeter, comme une invention de gens oisifs, la supposition d'une forme substantielle dans tous les corps en la manière que l'entendent les philosophes de l'école , ce lui en devrait être une aussi de rejeter, comme une pure imagination encore plus mal fondée, la supposition fantastique de ces étres représentatifs des corps qui ont eté inventés par la même voie que les formes substantielles, et dont la notion est encore plus obscure et plus confuse que celles de ces formes.

CHAPITRE VIII.

Démonstration II.

Ce n'est pas philosopher avec justesse, en traitant d'une matière importante, que de prendre d'abord pour un principe général dont on fait dépendre tout ce que l'on dit dans la suite, ce qui, non-seulement n'est pas clair, mais ce qui est tout contraire à ce qui nous est si clair et si évident, qu'il nous est impossible d'en douter.

Or, c'est ce qu'a fait l'auteur de la Recherche de la Vérité dans son traité de la Nature des Idées.

On ne peut donc philosopher avec moins de justesse qu'il a fait dans cette matière, ni d'une manière plus opposée à celle qu'il a suivie dans presque toutes les autres.

Il n'y a que la mineure à prouver.
Ce qu'il a supposé d'abord comme un principe clair et indubi-

table, est que notre esprit ne pouvait connaitre que les objets qui sont présents à notre ame8. Et c'est ce qui lui fait dire : « Nous « voyons le soleil, les étoiles et une infinité d'objets hors de nous, a et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte du corps, et qu'elle a aille , pour ainsi dire, se promener dans les cieux, pour y con« templer tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux« mêmes, et l'objet immédiat de notre esprit, lorsqu'il voit le « soleil, par exemple, n'est pas le soleil, mais quelque chose qui • est intimement uni à notre âme, et c'est ce que j'appelle idée. » Un homme qui parle de la sorte, suppose manifestement, comme un principe clair et incontestable, que notre âme ne saurait apercevoir les objets qui sont éloignés du lieu où elle est. Et c'est de là qu'il conclut que le soleil, étant éloigné du lieu où est notre âme, il faut, afin que notre âme voie le soleil, ou qu'elle aille trouver le soleil, ou que le soleil la vienne trouver. Le premier, avec raison, ne lui paraît pas vraisemblable. a Car il n'est pas vrai~ semblable, dit-il, que l'âme sorte du corps , et qu'elle aille se « promener dans les cieux. » Il faudrait donc que ce fût le soleil qui la vint trouver. Mais il y a encore plus d'inconvénient à vouloir que le soleil sorte de sa place pour aller trouver les âmes qui le veulent voir. Que faire à cela; il nous sera donc impossible que nous voyions le soleil ? Nous y trouverons un remède (disent les philosophe de l'école, aussi bien que l'auteur de la Recherche de la Vérité) et o: nous doit savoir bon gré de l'avoir trouvé; car sans cela tout était perdu. Les hommes auraient eu beau dire qu'ils voient le soleil, nous leur aurions prouvé démonstrativement que ce sont des rêveurs, et qu'il est impossible qu'ils le voient. L'argument aurait été concluant : Notre âme ne saurait voir que les objets qui lui sont présents ; cela est indubitable. Or, le soleil est éloigné de notre âme de plus de trente millions de lieues, à ce que dit M. Cassini. Il faudrait donc, avant qu'elle le pût voir, ou qu'elle s'approchất de lui, ou qu'il s'approchất d'elle. Or, vous ne croyez pas que votre âme soit sortie de votre corps pour aller trouver le soleil, ni que le soleil soit sorti du ciel pour s'unir intimement à votre âme : vous rêvez donc quand vous dites que vous voyez le soleil. Mais ne vous fâchez pas, nous vous allons tirer de cet embarras, et nous vous donnerons le moyen de le voir. C'est qu'au lieu du soleil, qu'il n'y aurait pas d'apparence de faire sortir si : ouvent du lieu où il est (ce serait trop d'embarras), nous avons trouvé fort ingénieusement un certain étre représentatif qui tient sa place, et qui suppléera à son absence en s'unissant intimement

à nos âmes. Et c'est à cet étre représentatif du soleil (quel qu'il soit et de quelque part qu'il vienne, car c'est de quoi nous ne sommes pas encore d'accord entre nous) que nous avons donné le nom d'idée ou d'espèce.

Mais, raillerie à part, il est certain que notre ami a supposé par ce qu'il dit en cet endroit aussi bien que dans tout le reste de son traité de la Nature des Idées : Que notre âme ne peut voir, ni connaitre, ni apercevoir (car tout cela est la même chose) les objets éloignés du lieu où elle est , tant qu'ils en demeurent éloignés.

Or, non-seulement je doute de ce prétendu principe, mais je soutiens qu'il est faux de la dernière fausseté, parce qu'il est evident de la dernière évidence que notre âme peut connaître une infinité de choses éloignées du lieu où elle est, et qu'elle le peut parce que Dieu lui en a donné le pouvoir. La preuve en est facile.

Par le huitième axiome, la conséquence est nécessaire de l'acte au pouvoir, c'est-à-dire qu'il est certain que, qui fait une chose (prenant largement le mot de faire, selon la onzième définition), a le pouvoir de la faire, et par conséquent que l'on doit dire qu'il a cette faculté, selon la douzième définition, et qu'il la tient de l'auteur de sa nature quand c'en est une dépendance, selon la treizième.

Or, par la cinquième demande jointe à la neuvième définition, il m'est certain que mon âme a vu une infinité de fois le soleil, les étoiles, et les autres ouvrages de Dieu et des hommes, qui n'étaient pas des spectres, mais de véritables hommes, et créés de Dieu comme moi.

Donc je suis certain que mon âme a la faculté de voir toutes choses; et que, comme c'est une dépendance de la pensée qui est sa nature, elle la tient de Dieu qui est l'auteur; c'est-à-dire que c'est Dieu qui, l'ayant faite une substance qui pense, qui voit, qui connaît, lui a donné aussi la faculté de voir toutes les choses que je viens de dire.

Or, toutes ces choses, le soleil, les étoiles, les hommes qui m'ont entretenu, et généralement tous les corps de la nature, hors celui. qui est joint à mon âme, sont éloignés du lieu où est mon âme.

Donc mon âme a la faculté de voir des corps éloignés du lieu où elle est; et Dieu, en la créant, lui a donné cette faculté, parce que c'est une dépendance de sa nature, selon la dernière définition.

Je ne vois pas ce qu'on peut répondre à cela : et on en sera

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