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d'ordinaire, doit être reçu sans examen. Il n'en doute point. Il le prend pour un de ces premiers principes qu'il ne faut qu'envisager avec un peu d'attention pour n'en point douter. Il ne se met donc point en peine de nous le persuader par aucune preuve. Il lui suffit de nous dire «qu'il croit que tout le monde en tombe d'accord. »

Cependant, vous voyez qu'après nous avoir fait entendre, dans le premier chapitre de tout son ouvrage, que l'idée d'un objet était la même chose que la perception de cet objet, il nous en donne ici toute une autre notion. Car ce n'est plus la perception des corps qu'il en appelle l'idée : mais c'est un certain étre représentatif des corps, qu'il prétend être nécessaire pour suppléer à l'absence des corps, qui ne se peuvent unir intimement à l'âme, comme cet étre représentatif, qui pour cette raison est « l'objet immédiat et le plus « proche de l'esprit, quand il aperçoit quelque chose. » Il ne dit pas qu'il est dans l'esprit, et qu'il en est une modification comme il devait dire, s'il n'avait entendu par là que la perception de l'objet, mais seulement qu'il est le plus proche de l'esprit, parce qu'il regarde cet étre représentatif comme réellement distingué de notre esprit aussi bien que de l'objet.

Cela se voit encore en ce qu'il dit dans la parole suivante, que l'âme et tout ce qui est dans l'âme, comme ses pensées et ses manières de penser, se voit sans idées : ce qui serait une contradiction visible, si par l'idée d'un objet, on n'entendait autre chose que la perception de cet objet. Car ce serait dire que l'âme s'aperçoit sans s'apercevoir, et qu'elle se connaît sans se connaître. Il est donc clair qu'il a voulu marquer par là qu'afin que l'âme se connaisse elle n'a pas besoin d'un étre représentatif qui supplée à son absence, parce qu'elle est toujours présente à soi-même.

Enfin, ce qu'il dit à la fin du chapitre montre assez que ce qu'il entend par ce mot d'idée en cet endroit ne peut être la perception de l'objet, mais un étre représentatif, qui tient la place de l'objet dans la connaissance des choses matérielles, à cause qu'elles sont absentes, et que l'âme ne peut voir que ce qui lui est présent.

« Je parle principalement ici des choses matérielles, qui certai« nement ne peuvent s'unir à notre âme de la façon qui est néces« saire, afin qu'elle les aperçoive; parce que, étant étendues et « l'âme ne l'étant pas, il n'y a point de proportion entre elles. Outre a que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la gran« deur des cieux, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps « de dehors, que par des idées qui les représentent. C'est de quoi « tout le monde doit tomber d'accord (a). « On ne pourrait parler avec plus de confiance, quand on n'aurait à proposer que des choses aussi claires que des axiomes de géométrie. Aussi poursuit-il du même tón :

« Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que les « idées que nous avons des corps et de tous les autres objets que « nous n'apercevons point par eux-mêmes, viennent de ces mêmes * corps et de ces objets : ou bien que notre âme ait la puissance « de produire ces idées : ou que Dieu les ait produites avec elle en « la créant, ou qu'il les produise toutes les fois qu'on pense à « quelque objet : ou que l'âme ait en elle-même toutes les perfec« ţions qu'elle voit dans ces corps : ou enfin qu'elle soit unie avec « un être tout parfait , et qui renferme généralement toutes les « perfections des êtres créés. »

Si ces prétendus étres représentatifs des corps n'étaient pas de pures chimères, j'avouerais sans peine qu'il faudrait qu'ils se trouvassent dans notre âme par quelqu'une de ces cinq manières. Mais comme je suis persuadé qu'il n'y a rien de plus chimérique, j'ai le dernier étonnement de ce que notre ami, qui a détruit tant d'autres chimères semblables, ait pu donner dans celle-ci.

La conclusion a le même air de confiance, mais accompagnée de quelques termes modestes, dont ne laissent pas de se servir ceux qui sont le plus persuadés qu'ils n'avancent rien qui ne soit de la dernière clarté.

« Nous ne saurions voir les objets qu'en l'une de ces manières. « Examinons quelle est celle qui semble la plus vraisemblable de « toutes sans préoccupation, et sans nous effrayer de la difficulté « de cette question : peut-être que nous la résoudrons assez c'ai« rement; quoique nous ne prétendions pas donner ici des démona strations incontestables pour toutes sortes de personnes, mais « seulement des preuves très convaincantes pour ceux au moins « qui les méditeront avec une attention sérieuse, car on passerait a peut-être pour téméraire si l'on parlait autrement. »

Et moi, Monsieur , je ne crains point de passer pour téméraire en vous disant deux choses. L'une que ces idées, prises pour des étres représentatifs, distingués des perceptions, n'étant point nécessaires à notre âme pour voir les corps, il n'est par conséquent nullement nécessaire qu'elles soient en elle par aucune de ces

(a) Liv. III, deuxieme partie, ch. 1, p. 190.

cinq manières. L'autre que la moins vraisemblable de toutes ces manières, et par laquelle on peut le moins expliquer comment notre âme voit les corps, est celle que notre ami a préférée à toutes les autres.

CHAPITRE y.

Que l'on peut prouver géométriquement la fausseté des idées, prises pour des

êtres représentatifs. Définitions, axiomes, demandes, pour ssrvir de principes à ces démonstrations.

Je crois, Monsieur, pouvoir démontrer à notre ami la faussetó de ces étres représentatifs, pourvu qu'il se veuille rendre de bonne foi à ce qu'il a lui-même dit tant de fois que l'on devait observer pour trouver la vérité de la métaphysique, aussi bien que dans les autres sciences naturelles, qui est de ne recevoir pour vrai que ce qui est clair et évident, et de ne se point servir de prétendues entités, dont nous n'avons point d'idées claires, pour expliquer les effets de la nature , soit corporelle, soit spirituelle. Je tenterai même de le prouver par la méthode des géomètres.

DÉFINITIONS.

1. J'appelle âme ou esprit la substance qui pense.
2. Penser, connaitre, apercevoir, sont la même chose.

3. Je prends aussi pour la même chose l'idée d'un objet et la perception d'un objet. Je laisse à part s'il y a d'autres choses, à qui on puisse donner le nom d'idée. Mais il est certain qu'il y a des idées prises en ce sens, et que ces idées sont ou des attributs ou des modifications de notre âme.

4. Je dis qu'un objet est présent à notre esprit, quand notre esprit l'aperçoit et le connaît. Je laisse encore à examiner s'il y a une autre présence de l'objet préalable à la connaissance, et qui soit nécessaire, afin qu'il soit en état d'être connu. Mais il est certain que la manière dont je dis qu’un objet est présent à l'esprit, quand il en est connu , est incontestable, et que c'est ce qui fait dire qu'une personne que nous aimons nous est souvent présente à l'esprit, parce que nous y pensons souvent.

5. Je dis qu'une chose est objectivement dans mon esprit, quand je la conçois. Quand je conçois le soleil, un carré, un son, le soleil, le carré, ce son, sont objectivement dans mon esprit, soit qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas hors de mon esprit.

6. J'ai dit que je prenais pour la même chose la perception et l'idée. Il faut néanmoins remarquer que cette chose, quoique unique, a deux rapports, l'un à l'âme qu'elle modifie , l'autre à la chose aperçue, en tant qu'elle est objectivement dans l'âme; et que le mot de perception marque plus directement le premier rapport, et celui d'idée le dernier. Ainsi la perception d'un carré marque plus directement mon âme comme apercevant un carré : et l'idée d'un carré marque plus directement le carré, en tant qu'il est objectivement dans mon esprit. Cette remarque est très importante pour résoudre beaucoup de difficultés qui ne sont fondées que sur ce qu'on ne comprend pas assez que ce ne sont point deux entités différentes, mais une même modification de notre âme, qui enferme essentiellement ces deux rapports; puisque je ne puis avoir de perception qui ne soit tout ensemble la perception de mon esprit comme apercevant, et la perception de quelque chose comme aperçue, et que rien aussi ne peut être objectivement dans mon esprit (qui est ce que j'appelle idee) que mon esprit ne l'aperçoive.

7. Ce que j'entends par les étres représentatifs, en tant que je les combats comme des entités superflues, ne sont que ceux que l'on s'imagine être réellement distingués des idées prises pour des perceptions. Car je n'ai garde de combattre toutes sortes d’êtres ou de modalités représentatives : puisque je soutiens qu'il est clair, à quiconque fait réflexion sur ce qui se passe dans son esprit, que toutes nos perceptions sont des modalités essentiellement représentatives.

8. Quand on dit que nos idées et nos perceptions (car je prends cela pour la même chose) nous représentent les choses que nous concevons et en sont les images, c'est dans tout un autre sens que lorsqu'on dit que les tableaux représentent leurs originaux et en sont les images, ou que les paroles prononcées ou écrites sont les images de nos pensées. Car, au regard des idées, cela veut dire que les choses que nous concevons sont objectivement dans notre esprit et dans notre pensée. Or, cette manière d'étre objectivement dans l'esprit est si particulière à l'esprit et à la pensée, comme étant ce qui en fait particulièrement la nature, qu'en vain on chercherait rien de semblable en tout ce qui n'est pas esprit et pensée. Et c'est , comme j'ai déjà remarqué, ce qui a brouillé toute cette matière des idées de ce qu'on a voulu expliquer par des comparaisons, prises des choses corporelles, la manière dont les objets sont représentés par nos idées, quoiqu'il ne puisse y avoir sur cela aucun vrai rapport entre les corps et les esprits.

9. Quand je dis que l'idée est la même chose que la perception, j'entends par la perception tout ce que mon esprit conçoit, soit par la première appréhension qu'il a des choses, soit par les jugements qu'il en fait, soit par ce qu'il en découvre en raisonnant. Et ainsi, quoiqu'il y ait une infinité de figures dont je ne connais la nature que par de longs raisonnements, je ne laisse pas, lorsque je les ai faits, d'avoir une idée aussi véritable de ces figures que j'en ai du cercle ou du triangle, que je puis concevoir d'abord. Et, quoique peut-être ce ne soit aussi que par raisonnement que je suis entièrement assuré qu'il y a véritablement hors de mon esprit une terre, un soleil et des étoiles, l'idée, qui me représente la terre, le soleil et les étoiles, comme étant vraiment existant hors de mon esprit, n'en mérite pas moins le nom d'idée que si je l'avais eue sans avoir eu besoin de raisonner.

10. Il y a encore une autre équivoque à démêler ; c'est qu'il ne faut pas confondre l'idée d'un objet avec cet objet conçu, à moins qu'on n'ajoute en tant qu'il est objectivement dans l'esprit. Car être conçu, au regard du soleil qui est dans le ciel, n'est qu'une dénomination extrinsèque, qui n'est qu'un rapport à la perception que j'en ai. Or ce n'est pas cela que l'on doit entendre, quand on dit que l'idée du soleil est le soleil même, en tant qu'il est objectivement dans mon esprit. Et ce qu'on appelle étre objectivement dans l'esprit n'est pas seulement être l'objet, qui est le terme de ma pensée, mais c'est être dans mon esprit intelligiblement, comme les objets ont accoutumé d’y.être; et l'idée du soleil est le soleil, en tant qu'il est dans mon esprit, non formellement comme il est dans le ciel, mais objectivement, c'est-à-dire en la manière que les objets sont dans notre pensée, ce qui est une manière d'être beaucoup plus imparfaite que n'est celle par laquelle le soleil est réellement existant, mais qu'on ne peut pas dire néanmoins n'être rien et n'avoir pas besoin de cause.

11. Quand je dirai que l'âme fait ceci ou cela et qu'elle a la faculté de faire ceci ou cela, j'entends par le mot de faire la perception qu'elle a des objets, qui est une de ses modifications, sans me mettre en peine de la cause efficiente de cette modification, c'est-à-dire si c'est Dieu qui la lui donne ou si elle se la donne à elle – même; car cela ne regarde point la nature des idées , mais seulement leur origine, qui sont des questions toutes différentes.

12. J'appelle faculté le pouvoir que je sais certainement qu'a une chose, ou spirituelle ou corporelle, ou d'agir, ou de pâtir,

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