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car à présent j'y rencontre une très-notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. Et en effet, si quelqu'un , lorsque je veille, m'apparaissait tout soudain et disparaissait de même, comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d'où il viendrait ni où il irait, ce ne serait pas sans raison que je l'estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau et semblable à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme. Mais lorsque j'aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d'où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel elles m'apparaissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier le sentiment que j'en ai avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces choses-là, si, après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement pour les examiner, il ne m'est rien rapporté par aucun d'eux qui ait de la répugnance avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car de ce que Dieu n'est point trompeur il suit nécessairement que je ne suis point, en cela , trompé. Mais, parce que la nécessité des affaires nous oblige souvent à nous déterminer avant que nous ayons eu le loisir de les examiner si soigneusement, il faut avouer que la vie de l'homme est sujette à faillir fort souvent dans les choses particulières , et enfin il faut reconnaître l'infirmité et la faiblesse de notre nature.

CONTRE

LES MÉDITATIONS,

AVEC

LES RÉPONSES DE L'AUTEUR 1.

PREMIÈRES OBJECTIONS

FAITES PAR M. CATÉRUS, SAVANT THÉOLOGIEN DES PAYS-BAS,

SUR LES III, Ve ET VI• MEDITATIONS.

MESSIEURS,

Aussitôt que j'ai reconnu le désir que vous aviez que j'examinasse avec soin les écrits de M. Descartes, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de satisfaire en cette occasion à des personnes qui me sont si chères, tant pour vous témoigner par là l'estime que je fais de votre amitié que pour vous faire connaître ce qui manque à ma suffisance et à la perfection de mon esprit, afin que dorénavant vous ayez un peu plus de charité pour moi si j'en ai besoin , et que vous m'épargniez une autre fois si je ne puis porter la charge que vous m'avez imposée.

On peut dire avec vérité, selon que j'en puis juger, que M. Descarles est un homme d'un très-grand esprit et d'une très-profonde modestie, et sur lequel je ne pense pas que Momus lui-même pût trouver à reprendre. « Je pense, dit-il, donc je suis ; voire même » je suis la pensée même ou l'esprit. » Cela est vrai. « Or est-il » qu'en pensant j'ai en moi les idées des choses, et premièrement » celle d'un être très-parfait et infini. » Je l'accorde. « Mais je » n'en suis pas la cause, moi qui n'égale pas la réalité objective » d'une telle idée : donc quelque chose de plus parfait que moi en » est la cause, et, partant, il y a un être différent de moi qui v existe , et qui a plus de perfections que je n'ai pas. » Ou (comme dit saint Denys au chapitre cinquième des NOMS DIVINS ) il y a quelque nature qui ne possède pas l'être à la façon des autres choses, mais qui embrasse et contient en soi très-simplement et sans aucune circonscription tout ce qu'il y a d'essence dans l'étre, et en qui toutes choses sont renfermées comme dans la cause première et universelle.

| Les Objections ont été d'abord publiées en latin. Elles ont été mises en français par Clerselier, dont la traduction fut revue et corrigée par Descartes.

Mais je suis ici contraint de m'arrêter un peu, de peur de me fatiguer trop; car j'ai déjà l'esprit aussi agité que le flottant Euripe: j'accorde, je nie, j'approuve, je réfute, je ne veux pas m'éloigner de l'opinion de ce grand homme; et toutefois je n'y puis consentir. Car, je vous prie, quelle cause requiert une idée ? ou dites-moi ce que c'est qu'une idée ? Si je l'ai bien compris, « c'est la chose même » pensée en tant qu'elle est objectivement dans l'entendement. » Mais qu'est-ce qu'être objectivement dans l'entendement ? Si je l'ai bien appris, c'est terminer à la façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui, en effet, n'est qu'une dénomination extérieure et qui n'ajoute rien de réel à la chose. Car, tout ainsi qu'être vu n'est en moi autre chose sinon que l'acte que la vision tend vers moi, de même être pensé ou être objectivement dans l'entendement, c'est terminer et arrêter en soi la pensée de l'esprit ; ce qui se peut faire sans aucun mouvement et changement en la chose, voire même sans que la chose soit. Pourquoi donc rechercherai-je la cause d'une chose qui actuellement n'est point, qui n'est qu'une simple dénomination et un pur néant ?

Et néanmoins, dit ce grand esprit, «de ce qu'une idée contient v une telle réalité objective, ou celle-là plutôt qu'une autre, elle » doit sans doute avoir cela de quelque cause. » Au contraire, d'aucune; car la réalité objective est une pure dénomination ; actuellement elle n'est point. Or, l'influence que donne une cause est réelle et actuelle ; ce qui actuellement n'est point ne la peut pas recevoir, et partant ne peut pas dépendre ni procéder d'aucune véritable cause, tant s'en faut qu'il en requière. Donc j'ai des idées, mais il n'y a point de causes de ces idées; tant s'en faut qu'il y en ait une plus grande que moi et infinie.

Mais quelqu'un me dira peut-être : Si vous n'assignez point de

cause aux idées, dites-nous au moins la raison pourquoi cette idée contient plutôt cette réalité objective que celle-là ? C'est très-bien dit; car je n'ai pas coutume d'être réservé avec mes amis, mais je traite avec eux libéralement. Je dis universellement de toutes les idées ce que M. Descartes a dit autrefois du triangle : « Encore que » peut-être, dit-il, il n'y ait en aucun lieu du monde hors de ma » pensée une telle figure et qu'il n'y en ait jamais eu , il ne laisse » pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou o essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable et » éternelle. » Ainsi cette vérité est éternelle, et elle ne requiert point de cause. Un bateau est un bateau, et rien autre chose ; Davus est Davus, et non OEdipus. Si néanmoins vous me pressez de vous dire une raison, je vous dirai que cela vient de l'imperfection de notre esprit, qui n'est pas infini; car, ne pouvant par une seule appréhension embrasser l'univers, c'est-à-dire tout l'être et tout le bien en général, qui est tout ensemble et tout à la fois, il le divise et le partage; et ainsi ce qu'il ne saurait enfanter ou produire tout entier, il le conçoit petit à petit, ou bien, comme on dit en l'école, inadæquatè, imparfaitement et par partie.

Mais ce grand homme poursuit : « Or, pour imparfaite que soit » cette façon d'être par laquelle une chose est objectivement dans » l'entendement par son idée, certes on ne peut pas néanmoins » dire que cette façon et manière-là ne soit rien, ni par conséquent » que cette idée vient du néant. »

Il y a ici de l'équivoque; car, si ce mot rien est la même chose que n'être pas actuellement, en effet ce n'est rien , parce qu'elle n'est pas actuellement, et ainsi elle vient du néant, c'est-à-dire qu'elle n'a point de cause. Mais si ce mot rien dit quelque chose de feint par l'esprit, qu'ils appellent vulgairement être de raison, ce n'est pas un rien, mais une chose réelle, qui est conçue dislinctement. Et néanmoins, parce qu'elle est seulement conçue, et qu'actuellement elle n'est pas , elle peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut aucunement être causée ou mise hors de l'entendement.

« Mais je veux, dit-il, outre cela, examiner si moi , qui ai cette » idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu'il n'y eût point de » Dieu, ou, comme il dit immédiatement auparavant, en cas » qu'il n'y eût point d'être plus parfait que le mien , et qui ait mis » en moi son idée. Car, dit-il, de qui aurais-je mon existence ?

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