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phète aussi : et tant s'en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : Vous parlez comme les païens; qu'il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui.

LIV.

Je [ Dieu ] n'entends pas que vous soumettiez votre croyance à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses; et pour accorder ces contrariétés, j'entends vous faire voir clairement, par des preuves convaincantes, des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis , et m'attirer autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser; et qu'ensuite vous croyiez surement les choses que je vous enseigne, quand vous n'y trouverez d'autre raison de les refuser, sinon que vous ne pouvez pas vous-mêmes connaitre si elles sont ou

non.

LV.

Il n'y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu, l'ayant trouvé; les autres qui s'emploient à le chercher, ne l'ayant pas trouvé; les autres qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.

LVI.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur ceur; et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues et sur tant de principes , lesquels il faut qu'ils soient toujours présents , qu’à toute heure elle s'assoupit et s'égare, manque d'avoir tous ses principes présents. Le

sentiment n'agit pas ainsi; il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans les sentiments du cæur; autrement elle sera toujours vacillante.

LVII.

S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dans la Sagesse, n'est fondé que sur ce qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures : c'est le pis aller. Mais s'il y avait un Dieu à aimer, ils n'auraient pas concu cela, mais le contraire. Et c'est la conclusion des sages : il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu si nous le connaissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal; donc nous devons nous hair nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.

LVIII.

Quand nous voulons penser à Dieu, n'y a-t-il rien qui nous détourne, et qui nous tente de penser ailleurs ! Tout cela est mauvais, et né avec nous.

LIX.

Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables et indifférents et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle: nous naissons donc injustes, car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police , en économie, dans le corps particulier de l'homme. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés ellesmêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L'on doit tendre au général. Nous naissons donc injustes et dépravés.

LX.

Qui ne hait point en soi son amour-propre et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n'est si opposé à la justice et à la vérité ? car il est faux que nous méritions cela; et il est injuste et impossible d'y arriver, puisqúe tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion (que la chrétienne) n'a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.

LXI.

[Il y a une] guerre intestine de l'homme entre la raison et les passions. [Il pourrait jouir de quelque paix] s'il n'avait que la raison sans passions... s'il n'avait que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l'un qu'ayant guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.

Si c'est un aveuglement surnaturel de vivre sans) chercher ce qu'on est, c'en est un terrible de vivre mal en croyant Dieu.

LXII.

Il est indubitable que l'ame soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela.

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.

LXIII.

Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent et qui composassent un corps de membres pensants; car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d'y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu'ils seraient heureux, s'ils le sentaient, s'ils le voyaient ! Mais il faudrait pour cela qu'ils eussent intelligence pour le connaître, et bonne volonté pour consentir à celle de l'âme universelle. Que si, ayant reçu l'intelligence, ils s'en servaient à retenir en eux-mêmes la nourriture, sans la laisser passer aux autres membres, ils seraient non-seulement injustes, mais encore misérables, et se haïraient plutôt que de s’aimer : leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l'ame entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux qu'ils ne s'aiment eux-mêrnes.

LXIV.

Ètre membre est n'avoir de vie, d’être et de mouvement que par l'esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n'a plus qu'un être périssant et mourant.

Cependant il croit être un tout; et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n'ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s'égarer et s'étonne dans l'incertitude de son étre, et sentant bien qu'il n'est pas corps, et cependant ne voyant point qu'il soit membre d'un corps. Enfin, quand

il vient à se connaitre, il est comme revenu chez soi et ne s'aime plus que pour le corps; il plaint ses égarements passés.

Il ne pourrait pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l'asservir, parce que chaque chose s'aime plus que tout. Mais en aimant le corps il s'aime soi-même parce qu'il n'a d’être qu'en lui, par lui et pour lui : qui adhæret Deo unus spiritus est.

Le corps aime la main; et la main, si elle avait une volonté, devrait s'aimer de la même sorte que l'âme l'aime : tout amour qui va au delà est injuste.

Adhærens Deo unus spiritus est : on s'aime parce qu'on est membre de JÉSUS-CHRIST. On aime JÉSUS-CHRist parce qu'il est le corps dont on est membre. Tout est un. L'un est l'autre, comme les trois personnes.

Il ne faut aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avait toujours ignoré qu'il appartint au corps et qu'il y eût un corps dont il dépendit, s'il n'avait eu que la connaissance et l'amour de soi et qu'il vint à connaitre qu'il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d'avoir été inutile au corps qui lui a influé sa vie, qui l'eût anéanti s'il l'eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparait de lui ! quelles prières d'y être conservé ! et avec quelle soumission se laisserait-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu'à consentir à être retranché s'il le faut, ou il perdrait sa qualité de membre, car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est.

Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu'ils aient une volonté et qu'ils la conforment au corps.

LXV. La concupiscence et la force sont les sources de toutes

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