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RÉFLEXIONS sur la mort de Charles Jer., roi

d'Angleterre, adressées à la Princesse Palatine,
sa nièce. .

(Tome Ier., Lett. XXVII.)
Sije ne connoissois pas la fermeté de votre ame,
je craindrois que vous ne fussiez extraordinaire-
ment affligée d'apprendre la funeste conclusion des
tragédies d’Angleterre; mais j'aime à croire que
votre altesse, accoutumée comine elle est aux dis-
grâces de la fortune, et s'étant vue elle-même de-
puis peu en grand péril de sa vie, n'aura pas été
aussi surprise, ni aussi troublée, en apprenant la
mort d'un de ses parens (1), que si elle n'avoit point
reçu auparavant d'autres afflictions. Et quoique
cette mort si violente semble avoir quelque chose
de plus affreux que celle qu’on altend dans son
lit, cependant, à le bien prendre, elle est plus glo-
* rieuse, plus heureuse et plus douce; en sorte que
ce qui afflige particulièrement en ceci le commun
des hommes, doit servir de consolation à votre
altesse. Car il y a beaucoup de gloire à mourir en
une occasion qui fait qu'on est universellement
plaint, loué et regretté de tous ceux qui ont quel-
que sentiment d'humanité. Et il est certain que

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(1) Charles 1°r. étoit oncle maternel de la princesse,

sans cette épreuve, la clémence et les autres vertus du roi dernier mort, n'auroient jamais été autant remarquées ni autant estimées qu'elles le sont et le seront à l'avenir par tous ceux qui liront son histoire. Je crois aussi que sa conscience lui a plus donné de satisfaction pendant les derniers momens de sa vie, que l'indignation, qui est la seule passion triste qu’on dit avoir remarquée en lui, ne lui a'causé de peine. Quant à la douleur, je ne la mets point en ligne de compte : elle est si courte, que si les meurtriers pouvoient employer la fièvre ou quelque autre des maladies dont la nature a coutume de se servir pour ôter les hommes de ce monde, on auroit sujet de les estimer plus cruels qu'ils ne sont, lorsqu'ils les tuent d'un coup de hache. Mais je n'ose m'arrêter plus long-temps sur un événement aussi funeste; j'ajoute seulement qu'il vaut beaucoup mieux être entièrement délivré d'une fausse espérance, que d'y être inutilement entretenu (1).

(1) Descartes, à la fin de cette lettre, donne à la princesse des conseils très-dignes d'un sage et habile politique. Il avoit engagé la princesse à recommander les intérêts de sa maison à la reine Christine. On travailloit alors au fameux traité de Westphalie : lui-même avoit écrit à cette reine, pour essayer de la rendre favorable à cette princesse ; l'un et l'autre n'avoient reçu aucune réponse. « Je ne peux deviner, di« soit-il à la princesse, d'autre raison de ce silence, sinon « que les conditions de la paix d'Allemagne n'étant pas si « avantageuses à votre maison qu'elles auroient pu être, ceux « qui ont contribué à cela, sont en doute si vous ne leur en « voulez point de mal, et s'abstiennent pour ce sujet de vous « témoigner de l'amitié. J'ai toujours été en peine, depuis la « conclusion de cette paix, de n'apprendre point que M. l'é« lecteur, votre frère, l'eût acceptée, et j'aurois pris la liberté « d'en écrire plutôt mon sentiment à votre altesse, si j'avois a pu m'imaginer qu'il mît cela en délibération. Mais parce « que je ne sais point les raisons particulières qui peuvent le « mouvoir, ce seroit témérité à moi d'en faire aucun juge- & « ment. Je puis seulement dire, en général, que lorsqu'il est « question de la restitution d'un Etat occupé ou disputé par « d'autres qui ont les forces en main, il me semble que ceux « qui n'ont que l'équité et le droit des gens qui plaide pour « eux, ne doivent jamais faire leur compte d'obtenir toutes « leurs prétentions, et qu'ils ont bien plus de sujet de savoir « gré à ceux qui leur en font rendre quelque partie , quelque « petite qu'elle soit, que de vouloir du mal à ceux qui leur « retiennent le reste; et quoiqu'on ne puisse trouver mauvais « qu'ils disputent leur droit le plus qu'ils peuvent, pendant « que ceux qui ont la force en délibèrent, je crois que, lors« que les conclusions sont arrétées, la prudence les oblige à « témoigner qu'ils en sont contens, quoiqu'ils ne le fussent « pas; et à remercier non-seulement ceux qui leur font rendre « quelque chose, mais aussi ceux qui ne leur ôtent pas tout, « afin d'acquérir par ce moyen l'amitié des uns et des autres, « ou du moins d'éviter leur haine : car cela peut beaucoup u servir dans la suite pour se maintenir, etc. ».

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Conseil pour les personnes qui apprennent des

événemens malheureux, donné à la Princesse · Palatine (1). .

(Tom. Ier., Lett. XXIV.). Je sais qu'il est presque impossible de résister aux premiers troubles que les nouveaux malheurs, excitent en nous, et même que ce sont ordinairement les meilleurs esprits dont les passions sont plus violentes, et agissent plus fortement sur leurs corps; mais il me semble que le lendemain, lorsque le sommeil a calmé l'émotion qui arrive dans le sang en de telles rencontres, on peut commencer à remettre son esprit, et à le rendre tranquille; ce qui se fait'en s'étudiant à considérer tous les avantages qu'on peut tirer de la chose qu'on avoit prise le jour précédent pour un grand malheur, et à détourner son attention des maux qu'on y avoit imaginés, Car il n'y a point d'événemens si fu-, nestes, ni si absolument mauvais au jugement du

(1) La princesse Elisabeth étoit l'aînée des filles de Frédéric, électeur palatia du Rhin. Ce prince ayant été élu roi de Bohème, fut obligé de s'enfuir de ce royaume, presa que aussitôt après en avoir pris possession, perdit le Palatinat, et mena, jusqu'à la fin de ses jours, une vie errante, avec sa famille qui étoit fort nombreuse."

peuple, qu'une personne d'esprit ne les puisse regarder de quelque biais, qui fera qu'ils lui paroîtront favorables. Et votre altesse peut tirer cette consolation générale des disgrâces de la fortune, qu'elles ont peut-être beaucoup contribué à lui faire cultiver son esprit, au point qu'elle a fait, ce qui est un bien qu'elle doit estimer plus qu'un empire. Les grandes prospérités éblouissent et enivrent souvent de telle sorte, qu'elles possèdent plutôt ceux qui les ont, qu'elles ne sont possédées par eux; et quoique cela n'arrive pas aux esprits de la trempe du vôtre, elles leur fournissent toujours moins d'occasions de s'exercer que ne font les adversités. Je crois que comme il n'y a aucun bien au monde, excepté le bon sens, qu'on puisse absolument nommer bien, il n'y a aussi aucun mal dont on ne puisse tirer quelque avantage avec le bon sens.

XV. :;CONDOLÉANCE et conseil à M.de Zuitlichen, père de M. Huyghens, sur la mort de sa femme.

(Tom. Ier., Lett. CVI.) Quoique je me sois retiré assez loin hors du monde, la triste nouvelle de votre affliction n'a pas laissé de parvenir jusqu'à moi. Si je vous mesurois sur le pied des ames vulgaires, la tristesse

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