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quelques endroits de son Discours, de croire l'une et l'autre; mais ce qui lui a fait tenir ce langage, n'en doutons pas, c'est la doctrine de Descartes sur les idées innées : et effectivement, quelques lignes plus bas , il dit : Sans doute Descartes s'est trompé sur les idées innées.

Si on en croit la troupe des philosophes les plus modernes qui combattent sous la bannière de M. d'Alembert, les idées innées sont des chimères, l'opinion de Descartes, qui les a soutenues, est une erreur grossière, un exemple mémorable de la foiblesse de l'esprit humain. Il n'est rien de si commun dans leurs écrits que ce langage. La plupart le répètent, sans avoir jamais pris la peine d'examiner la question, et même sans l'entendre. M. Thomas lui-même, dans l'Éloge de Descartes, p. 30, n'a pu se préserver du préjugé dominant: mais avec quels égards pour Descartes, et avec quelle noblesse de sentimens? « Ferai-je voir ce grand homme, « malgré la circonspection de sa marche, « s'égarant dans la métaphysique, et créant a son système des idées innées? Mais cette

« erreur même tenoit à la grandeur de son ( génie. Accoutumé à des méditations pro« fondes, habitué à vivre loin des bornes << des sens, à chercher dans l'intérieur de « l'ame ou dans l'essence de Dieu, l'origine, << l'ordre et le fil de ses connoissances, pou« voit-il soupçonner que l'ame fût entière« ment dépendante des sens pour les idées ? « N'étoit-il pas trop avilissant pour elle « qu'elle ne fût occupée qu'à errer sur le « monde physique pour y ramasser les ma«« tériaux de ses connoissances, comme le « botaniste qui cueille ses végétaux, ou à « extraire des principes de ses sensations, << comme le chimiste qui analyse les corps ? « D'ailleurs, peut-être que Descartes vit dans « les idées innées un pont de communi( cation entre l'ame et la matière; depuis « on a eu l'audace de rompre le pont; mais « qui maintenant pourra nous expliquer « comment se fait ce passage » ?

Enfin, pour rejeter avec dédain les idées innées, il suffit à un certain nombre des auteurs qu'on appelle philosophes (1), que

(1) M. de Laharpe disoit que le nom de philosophe, apen Locke les ait rejetées , et que Locke ait été proclamé par Voltaire et d'Alembert le créateur de la métaphysique, le démonstrateur de la physique expérimentale de l'ame. Mais pourquoi Locke est-il un auteur si précieux à nos philosophes modernes? pourquoi veulent-ils qu'on l'écoute comme un oracle? C'est parce que sa doctrine sur la génération de nos idées leur paroît favorable au matérialisme, parce qu'il a paru douter si Dieu ne pourroit pas donner à la matière la faculté de penser. L'auteur d'une excellente Apologie de la métaphysique, dirigée contre le jugement que d'Alembert a porté sur la métaphysique de Descartes, dans son Discours préliminaire de l'Encyclopédie, l'a reconnu comme nous. « Notre a siècle, dit-il (p. 19), témoigne pour Locke « une prévention dont on ne peut s'empês cher de reconnoître la 'source dans le li« bertinage même du siècle, et dans ce que « certains principes du philosophe anglois << ne favorisent que trop l'impiété, par des << conséquences que lui-même n'admettoit << pas; car tous ceux qui l'ont connu áttes« tent unanimement la sincérité de son chris « tianisme et son grand respect pour la reli« gion , respect dont plusieurs de ses écrits a sont des monumens certains. Mais il dou«« toit si la matière n'est pas capable de pen(( ser. Il nioit que nous eussions en nous les « principes innés de la morale. C'en est là « plus qu'il n'en falloit, pour le rendre l'i« dole de nos beaux esprits pyrrhoniens » Citons encore un trait de cette Apologie: << Dans la vérité, dit l'auteur de l'ouvrage « cité, Descartes étoit un de ces génies qui, « supérieur à son siècle, étoit né pour éclai« rer les siècles futurs. Son éloge est celui « de la métaphysique. Il ne l'a point créée, « mais il l'a éclaircie, approfondie, posée a sur une base immuable, et rendue plus ( accessible à des esprits ordinaires. Par elle << il a jeté les fondemens de la bonne phy(sique et de la saine morale; par elle, il a « solidement prouvé l'existence d'un Dieu, « la distinction de l'ame et du corps, l'im& matérialité des esprits, la dépendance << essentielle où est, dans toutes ses modifi« cations, la matière, de l'impression du << premier moteur, et par ce moyen il a fa<< cilité l'accord de la raison avec la foi. A « l'aide de cette science transcendante, il a << parfaitement senti l'usage de la géométrie << dans l'étude de la nature, et s'est ouvert « cette vaste carrière de la physique expéri« mentale, où d'autres venus ensuite ont « fait des progrès étonnans. Tous ceux qui « depuis lui pensent et raisonnent , lui doi« vent cet art précieux de penser et de rai(( sonner, qui nous a valu une foule d'ex« cellens ouvrages....... Se vante qui pourra « dans l'ordre de l'esprit, et dans un ordre << purement humain, d'avoir fait de si ( grandes choses)..

pliqué à ces messieurs, comme il l'est aujourd'hui, étoit un sobriquet.

Revenons aux idées innées. Ce n'est point ici le lieu d'exposer fidèlement le sentiment de Descartes, communément très-mal entendu, et de le défendre contre les attaques de Locke. Pour rendre les admirateurs de ce dernier plus réservés et plus modestes, qu'ils sachent que Leibnitz, ce génie bien supérieur à Locke, même en métaphysique,

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