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OU

DE L'ÉDUCATION

PAR

J. J. ROUSSEAU.

SANABILIBUS AEGROTAMUS MALIS; IPSAQUE NOS

IN RECTUM NATURA GENITOS, $I EMENDARI

VELIMUS, JUVAT. Sen. DE IRA, L. 2, c. 13.
NoN, CE N'EST PAS UNE MALADIE INCURABLE.

LA NATURE, QUI NOUS A FAIT NAITRE POUR
LA VERTU, SECONDERA NOS EFFORTS SI NOUS
VOULONS NOUS REFORMER.

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OU

· DE L'ÉDUCATION..

LIVRE TROISIÈME.

UOIQUE jusqu'à l'adolescence tout le cours de la vie soit un temps de foiblesse, il est un poipt, dans la durée de ce premier agė, où, le progrès des forces ayant passé celui des besoins, l'animal croissant, encore 'absolument foible, devient fort par relation. Ses besoins n'étant pas tous développés, ses forces. actuelles sont plus que suffisantes pour pourvoir à ceux qu'il a. Comme homme il seroit très foible, comme enfant il est très fort.

D'où vient la foiblesse de l'homme ? De l'inégalité qui se trouve entre sa force et ses desirs. Ce sont nos passions qui nous rendent foibles, parcequ'il faudroit pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature; diminuez donc les desirs, c'est comme si vous augmentiez les forces : celui qui pent plus qu'il ne desire en a de reste ; il est certainement un être très fort. Voilà le troisieme état de l'enfance, et celui dont j'ai maintenant à parler. Je continue

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à l'appeler enfance faute de terme propre à l'expri.. mer; car cet âge approche de l'adolescence, sans être encore celui de la puberté.' . ..,

A douze ou treize ans les forces de l'enfant se développent bien plus rapidement que ses besoins. Le plus violent, le plus terrible, ne s'est pas encore fait sentir à lui; l'organe même en reste dans l'imperfection, et semble, pour en sortir, attendre que sa volonté l'y force. Peu sensible aux injures de l'air et des saisons, il les brave sans peine; sa chaleur naissante lui tient lieu d'habit; son appétit lui tient lieu d'assaisonnement; tout ce qui peut nourrir est bon à son age; s'il a sommeil, il s'étend sur la terre et dort; il se voit par-tout entouré de tout ce qui lui est nécessaire; aucun besoin imaginaire ne le tourmente; l'opinion ne peut rien sur lui; ses desirs ne vont pas plus loin que ses bras : non seulement il peut se suffire à lui-même, il a de la force au-delà de ce qu'il lui en faut; c'est le seul temps de sa vie où il sera dans ce cas. .

Je pressens l'objection. L'on ne dira pas que l'enfant a plus de besoins que je ne lui en donne, mais on niera qu'il ait la force que je lui attribue: on ne songera pas que je parle de mon éleve, non de ces poupées ambulantes qui voyagent d'une chambre à l'autre, qui labourent dans une caisse, et portent des fardeaux de carton. L'on me dira que la force virile ne se manifeste qu'avecla virilité; queles esprits vitaux, élaborés dans les yaisseaux convenables, et

répandus dans tout le corps, peuvent seuls donner aux muscles la consistance, l'activité, le ton, le ressort d'où résulte une véritable force. Voilà la philosophie du cabinet; mais moi, j'en appelle à l'expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer, biner, tenir la charrue, charger un tonneau de vin, mener la voiture tout comme leur pere: on les prendroit pour des hommes, si le son de leur voix ne les trahissoit pas Dans nos villes même, de jeunes ouvriers, forgerons, taillandiers, maréchaux, sont presque aussi robustes que les maîtres, et ne seroient guere moins adroits si on les eût exercés à temps. S'il y a de la différence, et je conviens qu'il y en a, elle est beaucoup moindre, je le répete, que celle des desirs sougueux d'un homme aux desirs bornés d'un enfant. D'ailleurs, il n'est pas ici question seulement de forces physiques, mais sur-tout de la force et capacité de l'esprit qui les supplée ou qui les dirige.

Cet intervalle où l'individu peut plus qu'il ne desire, bien qu'il ne soit pas le temps de sa plus grande force absolue, est, comme je l'ai dit, celui de sa plus grande force relative. Il est le temps le plus précieux de la vie; temps qui ne vient qu'une seule fois; temps très court, et d'autant plus court, comme on verra dans la suite, qu'il lui importe plus de le bien employer. ;

Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés et de forces qu'il a de trop à présent, et qui lui manquera

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