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DE

BOILEAU

DESPRÉAUX.

TOME PREMIER.

A PARIS,

CHEZ VICTOR MASSON, LIBRAIRE.

1836.

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COMME c'est ici vraisemblablement la derniere édition de mes ouvrages que je reverrai, et qu'il n'y a pas d'apparence qu'âgé comme je suis de plus de soixante et trois ans, et accablé de beaucoup d'infirmités, ma course puisse être encore fort longne, le public trouvera bon que je prenne congé de lui dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu'il a ene d'acheter tant de fois des ouvrages si

peu dignes de son admiration. Je ne saurois attribuer un si heus reux succès qu'au soin que j'ai pris de me confor: mer toujours à ses sentiments, et d'attraper, autant qu'il m'a été possible, son goût en toutes choses. C'est effectivement à quoi il me semble

que

les écrivains nc sauroient trop s'étudier. Un ouvrage a beau être approuvé d'un petit nombre de connoisseurs, s'il n'est plein d'un certain agrément et d'un certain sel propre à piqner le goût général des hommes, il ne. passera jamais pour un bon ouvrage, et il faudra à la fin

que les connoisseurs eux-mêmes avouent qu'ils se sont trompés en lui donnant leur approbation.

Que si on me demande ce que c'est que cet agrément et de sel, je répondrai que c'est au je ne sais quoi, qu'on peut beaucoup mienx sentir que dire. A mon avis néanmoins, il consiste principalement à ne jamais présenter au lecteur que des pensées vraies et des expressions justes. L'esprit de l'homme est nas turellement plein d'un nombre infini d'idées con= fuses du vrai, que souvent il n'entrevoit qu'à demi; et rien ne lai est plus agréable que lorsqu'on lui offre quelqu'une de ces idées bien éclaircie et mise dans un beau jour. Qu'est-ce qu'une pensée neuve, brillante, extraordinaire ? Ce n'est point, comme se

le

persuadent les ignorants, une pensée que personne n'a jamais eue, ni dû avoir : c'est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer. Un bon mot n'est bon mot qu'en ce qu'il dit une chose que chacun pensoit, et qu'il la dit d'une manicre vive, fine, et nouvelle. Considérons, par exemple, cette réplique si fameuse de Louis douzieme à ceux de ses ministres qui lui conseillerent de faire punir plusieurs personnes qui, sous le regne précédent, et lorsqu'il n'étoit encore que duc d'Orléans, avoient pris à tâche de le desservir. « Un roi de France, leur répondit-il, ne venge

point les injures d'un duc d'Orléans ». D'où vient que ce mot frappe d'abord ? N'est-il pas aisé de voir que c'est parcequ'il présente aux yeux une vérité que tout le monde sent, et qu'il dit, mieux que tous les plus beaux discours de morale , « qu'un grand prince,

lorsqu'il est une fois sur le trône, ne doit plus agir « par des mouvements particuliers, ni avoir d'autre « vue que la gloire et le bien général de son état? »

Veut-on voir au contraire combien une pensée fausse est froide et puérile ? Je ne saurois rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir, que deux vers du poëte Théophile, dans sa tragédie intitnlée Pyrame et Thisbé, lorsque cette malheureuse amante ayant ramassé le poignard encore tout sanglant dont Pyrame s'étoit tué, elle querelle ainsi ce poignard : Ah! voici le poignard qui du sang de son maitre S'est souillé lâchement. Il en rougit, le traître. Toutes les glaces da nord ensemble ne sont pas,

à mon sens, plus froides que cette pensée. Quelle extravagance, bon Dieu ! de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d'un homme qui vient de s'en tuer lui-même soit un effet de la honte qu'a ce poignard de l'avoir tué! Voici encore une pensée qui n'est pas moins fausse, ni par conséquent moins froide. Elle est de Benserade, dans ses Métamorphoses en rondeaux, où, parlant du déluge envoyé par les dieux pour châtier l'insolence de l'homme, il s'exprime ainsi :

Dieu lava bien la tête à son image. Peut-on, à propos d'une aussi grande chose que le déluge, dire rien de plus petit ni de plus ridicule que ce quolibet , dont la pensée est d'antant plus fausse en toutes manieres, que le dieu dont il s'agit en cet endroit, c'est Jupiter, qui n'a jamais passé

les païens pour avoir fait homme à son image, l'homme dans la fable étant, comme tout le monde sait, l'ouvrage de Prométhée.

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