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de chez vous pour vous entretenir d'une certaine chose, il comtemple vôtre main, vous avez-là, dit-il, un beau rubis: est-il Bas. lais ? il vous quitte & continuë fa route: voilà l'affaire importante dont il avoit à vous parler. Se trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux d'avoir pû se dérober à la Cour pendant l'automne, & d'avoir passé dans ses terres tout le tems de Fontainebleau ; il tient à d'autres d'autres discours, puis revenant à celui-cy, vous avez eu , ' lui dit-il , de beaux jours à Fontainebleau, vous y avez fans doute beaucoup chassé. Il commence ensuite un conte qu'il oublie d'achever, il rit en lui-même, il éclate d'une chose qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, il chante entre les dents, ilsiffle, il seren verfe dans une chaise , il pousse un cry plaintif, il baaille, il fe croit seul. S'il te trouve à un repas, on voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette ; ilest vray que ses voisins en manquent, auffibien

que de couteaux & de fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtems. On a inventé aux tables une grande cueillere pour la commodité du service; il la prend, la plonge dans le plat, ’emplit, la porte à fa bouche , & il ne fort pas d'écounement de voir répandu sur son linge & sur ses habits le porage qu'il vie it d'avaler. Ji oublie de boire pendant tout le dîner; ou s'il s'en

fou.

lit

souvient, & qu'il trouve que l'on lui donne 'trop de vin, il en flaque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il boit le reste tranquillement , & ne comprend pas pourquoy tout le monde éclate de rire, de ce qu'il a jetté à terre ce qu'on lui a versé de trop. Il est un jour retenu au

pour quelque incommodité, on lui rend visite; il y a un cercle d'hommes & de femmes dans la ruelle qui l'entretiennent, & en leur presence il fouleve fa couverture & crache dans ses draps. On le mene aux Chartreux, on lui fait voir un Cloître orné d'ouvrages, tous de la main d'un excellent Peintre ; le Religieux qui les lui explique, parle de faint Bruno, 'du Chanoine & de fon avanture, en fait une longue histoire & la montre dans l'un de ses tableaux: Menalque qui pendant la narration est hors du Cloître, & bien loin au delà, y revient enfin, & demande au Pe. re si c'est le Chanoine ou faint Bruno qui eft damné. Il se trouve par hazard avec une jeune veuve, il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est mort; cette femme à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglotte, & ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu'elle conduit depuis la veille de la fiévre qu'il se portoit bien, jufqu'a l'agonie. Madame, lui demande Me nalque qui l'avoit apparemment écoutée

avec attention, n'aviez-vous que celuy-la? Il s'avise un marin de faire tout hâter dans fa cuisine, il se lève avant le fruit, & prend congé de la compagnie; on le voit ce jourlà en tous les endroits de la ville', hormis en celui où il a donné un rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de diner , & l'a fait fortir à pied, de

peur que son carosse-ne le fift attendre. L' tendez-vous crier, gronder , s'emporter contre l'un de ses domestiques, il est étonné de ne le point voir, ou peut-il être, ditil', que fait-il, qu'est-il devenu ? qu'il ne se presente plus devant moy, je lechasse dés à cette heure; le valet arrive , à qui il demande fierement d'où il vient il lui répond qu'il vient de l'endroit où il l'a envoyé, & il lui rend un fidele compte de la commission. Vous le prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas'; pour un ftupide, car il n'écoute point , & il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il parle tout seul, il est süjet à de certaines grimaces & à des mouvemens 'de tête ins volontaires ; pour un homme fier & incivil, car vous le faluez, & il passe sans vous regarder, ou il vous regarde fans vous rendre le falut; pour un inconsideré, car il parle de banqueroute au milieu d'une famille où il y a cette tache ; d'execution & d'échafaut devant un homme dont le

pere y a monté; de roture devant les roturiers

qui sont riches, & qui se donnent pour nobles. De même il a dessein d'élever auprés de soy un fils naturel, fous le nom & le personnage d'un valet ; & quoy qu'il veuille le dérober à la connoiffance de fa femme & de ses enfans, il lui échape de l'appeller son fils dix fois le jour: il a pris aus la resolution de marier son fils à la fille d'un homme d'affaires, & il ne laiffe pas de dire de temps en temps en parlant de sa maison & de ses ancêtres, que les Me. nalques ne se sont jamais mesalliez. Enfin il n'est ni present ni attentif dans une compagnie à ce qui fait le sujet de la conversation; il pense, & il parle, tout à la fois, mais la chose dont il parle, est rarement celle à laquelle il pense, aussi 'ne parle-t-il gueres consequemment & avec suite; où il dit, Non, souvent il faut dire Oüy, & où ildit Ouy , croyez qu'il veut dire Non;. il a en vous répondant li jufte les yeux fort ouverts, mais il ne s'en sert point, il ne regarde ny vous, ny personne, ny rien qui foit au monde: tout ce que vous pouvez tirer de lui, & encore dans le temps qu'il est le plus appliqué & d'un meilleur commerce,

sont ces mots. Oüy urayement. C'est vray: Bon! Tout de bon? Qúy.dd!je pense qu'oüy, assurement. Ab! Čiel! & quelques autres monofyllabes qui ne sont pas même placez à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paroit étre: il

appelle

ce

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appelle serieusement son laquais Monsieur & son ami, il l'appelle la Verdure : il dit, Vörre Reverence à un Prince du Sang, & Votre Altelle à un Jesuite. Il entend la Melse, le Pretre vient à éternuer, il lui dit, Dieu vous afifte. Il se trouve avec un Magistrat; cet homme grave par fon caractere, venerable

par son âge & par fa dignité l'interroge sur son événement,.& lui de mande li cela est ainsi , Menalque lui re-pond, Oiny, Mademoiselle

. Il revient une fois de la campagne, les laquais en livrées entreprennent de le voler & y reüffiffent ils descendent de fon caroffe, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, luidemandent la bourse, & il la rend, arrivé chez soy il raconte son avanture à ses amis, qui ne manquent pas de l'interroger sur les circonstances, & il leur dit, demandez à mes gens, ilsyétoient:

* L'incivilité n'est pas un vice de l'ac. me

elle est l'effet de plusieurs vices, de la fotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la parelle, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres de la jalousie: pour ne se répandre que sur les dehors, elle n'en est que plus haiflable, parce que c'est toûjours un defaut visible & manifefte: il est vray. cependant qu'il offense plus ou moins selon la cause qui le produit. * Dire d'un homme colere, inégal,

que,

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