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leés avec lui : c'est pour lui seul, & il mour ra demain

* Antagoras a un vifage trivial & populaire , un Suisse de Paroisse ou le Saint de pierre qui orne le grand Autel n'est

pas mieux connu que lui de toute la multitude : il parcourt le matin toutes les Chambres & tous les Greffes d'un Parlement, & le soir les ruës & les carrefours d'une Ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie que de sortir d'affaires : il n'y a point eu au Palais depuis tout ce tems de causes celebres ou de procedures longues & embroüillées où il n'ait du moins intervenu ; aussi a-t-il un nom fait pour remplir la bouche de l’Avocat, & qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur comme le substantif & l'adjectif. Parent de tous, & hai de tous, il n'y a gueres de familles dont il ne se plaigne , & qui ne se plaignent de lui : appliqué successivement à failir une terre, à s'opposer au sceau,

à fe fervir d'un committimus, ou à mettre un Arrest en execution, outre qu'il alliste chaque jour à quelques assemblées de creanciers ; par tout syndic de directions , & perdant à toutes les banqueroutes, il a des heures de reste pour ses vilites; vieil meuble de ruelle où il parle procés & dit des nouvelles : vous l'avez laissé dans une mai. son au Marais, vous le retrouvez au grand Fauxbourg, où il vous a prévenu , &où

déja

déja il redit ses nouvelles & son procés: £i vous plaidez vous-même, & que vous alliez le lendemain à la pointe du jour chez l'un de vos Juges pour le solliciter, le Juge attend pour vous donner audience qu'Antagoras soit expedié.

** Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns & à nuire aux autres, & ils meurent consumez de vieillesse, aprés avoir causé autant de maux qu'ils en ont foufferts.

* Il faut des faisies de terre, & des enlevemens de meubles, des prisons & des fupplices; je l'avouë: mais justice, loix, & besoins à part, ce m'est une chose toû. jours nouvelle de contempler avec quelle ferocité les hommes traitent d'autres hommes.

* L'on voit certains animaux farou: ches, des mâles & des femelles répandus par la campagne, noirs, livides & tout brûlez du Soleil, attachez à la terre qu'ils foüillent, & qu'ils remuënt avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée. & quand ils se levent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, & en effet ils sont des hommes; il se retirent la nuit dans des tanieces où ils vivent de pain noir, d'eau , & de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de femer , de labourer & de recüeillir pour vivre , & méritent ainsi

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de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont femé.

* Dan Fernand dans fa Province est oiGif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intemperant, impertinent; mais il tire l'épée contre ses voisins, & pour un rien ilexpofe la vie; ila tué des hommes, il sera tué.

* Le noble de Province inutile à fapatrie, à la famille, &à lui-même; fouvent fans toit, fans habits, & fans aucun mérite , repete dix fois le jour qu'il est Gentilhomme, traite les fourrures & les mortiers de bourgeoisie, occupé toute fa vie de ses parchemins & de fes titres qu'il ne changeroit pas contre lesmaffes d'un Chancelier.

* Il se fait generalement dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du genie, des richesses, des dignitez , de la noblesse , de la forcë, de l'industrie, de la capacité, de la vertu , du vice , de la foibleffe, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, de la roture,

& de la baffefTe: ces chofes mêlees ensemble en mille manieres differentes, & compensées l'une par l'autre en divers fujets, forment aussi les divers érats & les differentes conditions. Les hommes d'ailleurs qui tous sçavent le fort & le foible les uns des autres, agissent aussi reciproquement, comme ils croyent le de

voir faire, connoissent ceux qui leur fone égaux , sentent la superiorité que quelques-uns ont sur eux, & celle qu'ils ont sur quelques autres , & de là naiffent entr'eux ou la familiarité , ou le respect & la déference, ou la fierté & le mépris: de cette fource vient que dans les endroitspublics, & où le monde fe rafsemble, on je trouve à tous momens entre celui que l'on cherche à aborder ou à falüer, & cet autre que l'on feint de ne pas connoître, & dont l'on veut encore moins se laisser join. dre; que l'on se fait honneur de l'un, & qu'on a honte de l'autre; qu'ilarrive même que celui dont vous vous faites honneur, & que vous voulezretenir, est celui aussi qui eft embaraffé de vous, & qui vous quitte; & que le même est souvent celulqui rougit d'autruy, & dont on rougit, qui dédaigne icy, & qui là est dédaigné; il est encore assez ordinaire de mépriser qui

nous méprise; quelle misere! & puis qu'il est vray que dans un si étrange commerce, ce que l'on pense gagner d'un côté, on le perd de l'autre, ne reviendroit-il pas au mé. me de renoncer à toute hauteur & à toute fierté, qui convient si peu aux foibles hommes, & de composer ensemble de se traiter tous avec une mutuelle bonté, qui avec l'avantage de n'étre

jamais mortifiez, nous procureroit un aussi grand bien

que

celui de ne mortifier personne,

que celle qui est dé.

L'on ne

* Bien loin de s'effrayer, ou de roupeut plus entendre gir même du nom de Philosophe, il n'y

a personne au monde qui ne dût avoir une pendante" forte teinture de Philosophie. *Elle conde la Reli: vient à tout le monde; la pratique en est utigionChré-le à tous les âges, à tous les sexes; & à touricnnc.

tes les conditions ; elle nous console du bonheur d'autruy, des indignes préferences, des mauvais succés, du declin de nos forces ou de notre beauté, elle nous arme contre la pauvreté, la vieilleffe, la maladie, & la mort, contre les fots & les mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.

* Les hommes en un même jour ouvrent leur ame à de petites joyes, & se laissent dominer par de petits chagrins; rien n'est plus inégal & moins fuivi , qui se passe en si peu de tems dans leur cour & dans leur,esprit. Le remede à ce mal eft de n'estimer les choses du monde précisément quece qu'elles valent.

* Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui fe croye assez heureux, qu'un homme modeste qui se croye trop malheureux.

* Le destin du Vigneron, du Soldat & du Tailleur de pierre m'empêche de m'estimer malheureux , par la fortune des Princes ou des Ministres qui me man:

que ce

que.

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