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qui ne veut point de Boileau, refuse Labruyère, fait attendre Voltaire, mais reçoit tout d'abord Chapelain et Conrad. De même nous voyons à l’A. cadémie grecque le vicomte invité; Corai repoussé, lorsque Jomard y entre comme dans un moulin.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux , c'est cette prudence de l'Académie, qui, après la mort de Clavier et celle de Visconti, arrivées presque en même temps , songe à réparer de telles pertes , et d'abord, afin de mieux choisir, diffère ses élections, prend du temps, remet le tout à six mois; précaution remarquable et infiniment sage. Ce n'était pas une chose à faire sans réflexion, que de nommer des successeurs à deux hommes aussi saaussi célèbres

que

ceux-là. Il y fallait regarder, élire entre les doctes, sans faire tort aux autres, les deux plus doctes; il fallait contenter le public, montrer aux étrangers que tout savoir n'est pas mort chez nous avec Clavier et Visconti, mais

que le goût des arts antiques, l'étude de l'histoire et des langues, des monumens de l'esprit humain vivent en France comme en Allemagne et en Angleterre. Tout cela demandait qu'on y pensât mûrement. Vous y pensâtes six mois,

Messieurs, et au bout de six mois , ayant suffisamment considéré, pesé le mérite, les droits de chacun des prétendans, à la fin vous nommez..... Si je le redisais, nulle gravité n'y tiendrait, et je n'écris pas pour faire rire. Vous savez bien qui vous nommâtes à la place de Visconti. Ce ne fut ni Coraï, ni moi, ni

vans,

aucun de ceux qu'on connait pour avoir cultivé quelque genre de literature. Ce fut un noble, un vicomte, un gentilhomme de la chambre. Celui-là pourra dire qui l'emporte en bassesse de la cour ou de l'Académie, étant de l'une et de l'autre, question curieuse qui a paru, dans ces derniers temps, décidée en votre faveur, Messieurs, quand vous ne faisiez réellement que maintenir vos priviléges et conserver les avantages acquis par vos prédécesseurs. Les Académies sont en possession de tout temps de remporter le prix de toute sorte de bassesses, et jamais cour ne proscrivit un abbé de Saint-Pierre, pour avoir parlé sous Louis XV un peu librement de Louis XIV, ni ne s'avisa d’examiner laquelle des vertus du roi méritait les plus fades éloges.

Enfin voilà les hellénistes exclus de cette Académie dont ils ont fait toute la gloire, et où ils tenaient le premier rang; Corai, La Rochette, moi, Haase, Thurot , nous voilà cinq, si je compte bien, qui ne laissions guère d'espoir à d'autres que des

gens de cour ou suivant la cour. Ce n'est pas là , Messieurs, ce que craignit votre fondateur, le ministre Colbert. Il n'attacha point de traitement aux places de votre Académie, de

peur,

disent les mémoires du temps, que les courtisans n'y voulussent mettre leurs valets. Hélas ! ils font bien pis, ils s'y mettent eux-mêmes , et après eux y mettent encore leurs protégés, valets sans gages ; de sorte que tout le monde bientôt sera de l'Académie, excepté les savans : comme on conte d'un

grand d'autrefois, que tous les gens de sa maison avaient des bénéfices, excepté l'aumônier.

Mais avant de proscrire le grec, y avez-vous pensé, Messieurs ? Car enfin que ferez-vous sans grec? voulez-vous avec du chinois, une bible copte ou syriaque , vous passer d'Homère et de Platon ? Quitterez-vous le Parthénon pour la

pagode et Jagrenat, la Vénus de Praxitèle pour les magots de Fo-hi-Can? et que deviendront vos mémoires, quand au lieu de l'histoire des arts ehez ee peuple ingénieux, ils ne présenteront plus que les incarnations de Visnou, la légende des Faquirs, le rituel du Lamisme, ou l'ennuyeux bul. letin des conquérans tartares ? Non, je vois votre pensée ; l'érudition, les recherches sur les meurs et les lois des peuples , l'étude des chefs-d'oeuvre antiques et de celte chaine de monumens qui remontent aux premiers âges, tout cela vous détour. nait du but de votre institution. Colbert fonda l’A. cadémie des Inscriptions et Belles-Lettres pour faire des devises aux tapisseries du roi , et en un besoin , je m'imagine, aux bonbons de la reine. C'est là votre destination à laquelle vous voulez revenir et vous consacrer uniquement; c'est pour cela que vous renoncez au grec; pour cela, il faut l'avouer, le vicomte vaut mieux

que

Corai. D'ailleurs, à le bien prendre, Messieurs, vous ne faites point tant de tort aux savans. Les savans voudraient être seuls de l'Académie, et n'y souffrir que ceux qui entendent un peu le latin d'A Kempis. Cela chagrine, inquiète d'honnêtes gens

parmi vous, qui ne se piquent pas d'avoir su autrefois leur rudiment par cæur; que ceux-ci excluent ceux qui veulent les exclure , où est le mal, où sera l'injustice? Si on les écoutait, ils prétendraient encore à être seuls professeurs, sous prétexe qu'il faut savoir pour enseigner , proposition au moins téméraire, mal sonnable, en ce qu'elle ôte au clergé l'éducation publique; et sait-on où cela s'arrêterait? Bientôt ceux qui prêchent l'Évangile seraient obligés de l'entendre. Enfin si les savans veulent être quelque chose, veulent avoir des places , qu'ils fassent comme on fait, c'est une marche réglée : les moyens pour cela sont connus et à la portée d'un chacun. Des visites, des révérences, un habit d'une certaine façon , des recommandations de quelques gens considérés. On sait, par exemple, que pour être de votre Académie, il ne faut que plaire à deux hommes, M. Sacy et M. Quatremère de Quincy, et, je crois, encore à un troisièine dont le nom me reviendra; mais ordinairement le suffrage d'un des trois suffit, parce qu'ils s'accommodent entre eux. Pourvu qu'on soit ami d'un de ces trois messieurs, et cela est aisé, car ils sont bonnes gens, vous voilà dispensés de toute espèce de mérite , de science, de talens; y a-t-il rien de plus commode, et saurait-on en être quitte à meišleur marché? que serait-ce, au prix de cela, s'il fallait gagner tout le public, se faire un nom, une réputation ? Puis une fois de l'Académie, à votre aise vous pouvez marcher en suivant le même chemin, les places et les hon

neurs vous pleuvent. Tous vos devoirs sont renfermés dans deux préceptes d'une pratique également facile et sûre, que les moines, premiers auteurs de toute discipline réglementaire, exprimaient ainsi en leur latin : Bene dicere de priore, facere officium suum taliter qualiter; le reste s'ensuit nécessairement: Sinere mundum ire quomodo vadit.

Oh! l'heureuse pensée qu'eut le grand Napoléon, d'enrégimenter les beaux-arts, d'organiser les sciences, comme les droits réunis; pensée vrai. ment royale, disait M. de Fontanes, de changer en appointemens ce que promettent les muses, un nom et des lauriers. Par là, tout s'aplanit dans la littérature; par là, cette carrière autrefois si pénible est devenue facile et unie. Un jeune homme, dans les lettres, avance, fait son chemin comme dans les sels ou les tabacs. Avec de la conduite, un caractère doux, une mise décente, il est sûr de parvenir et d'avoir à son tour des places, des traitemens , des pensions, des logemens, pourvu qu'il n'aille pas faire autrement que tout le monde, se distinguer, étudier. Les jeunes gens quelquefois se passionnent pour l'étude; c'est la perte assurée de quiconque aspire aux emplois de la littérature; c'est la mort à tout avancement. L'étude rend paresseux : on s'enterre dans ses livres; on devi ent rêveur, distrait, on oublie ses devoirs, visites, semblées, repas , cérémonies; mais ce qu'il y a de pis, l'étude rend orgueilleux; celui qui étudie s'i magine bientôt en savoir plus qu'un autre, prétend à des succès, méprise ses égaux, manque à

as

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