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pères, et d'autres nobles qui ne descendent de personne, et puis de grands magistrats qui sont nobles aussi. Longue dissertation à la fin de laquelle il déclare qu'il ne s'agit pas de la noblesse, qu'il ne la

défend pas.

Mais l'auteur outrage une classe, une généralité d'individus. Il offense la morale évidemment. L'honneur de certaines familles fait partie de la morale, et l'auteur blesse ces familles , quand il répète mot à mot ce que l'histoire en dit, et qui est imprimé parlout. Il blesse la morale; et le pis , c'est qu'il empêche toutes les autres familles d'imiter celles-là, de vivre noblement. Réprimer, messieurs, réprimez, Qui , punissons, punissons. Ne souffrons pas, ne permettons pas, etc.

Maitre Jean, qui appelle toujours l'auteur de la brochure libelliste, et l'associe, dans sa réplique, aux écrivains les plus déshonorés en ce genre,ajoute que c'est l'avidité qui a fait écrire Paul-Louis , qu'il écrit par spéculation, qu'il est fabricant et marchand de libelles diffamatoires; et, quand il disait cela , mailre Jean de Broë venait de lire à haute voix une déclaration de l'imprimeur Bobée , portant que jamais Paul-Louis n'a tiré nulle rétribution des ouvrages par lui publiés. N'importe, c'est un compte à régler du libelliste à l'imprimeur. En quoi ! maitre Jean, selon vous, rien ne se fait gratis au monde, rien par amour? tout est payé ? Je vous crois; même les réquisitoires, même le zèle elde dévouement.

Quatrième passage inculpe :
« O vous, législateurs nommés par les préfets,

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prévenez ce malheur (celui du morcellement des

grandes propriétés); faites des lois , erxpêchez que « tout le monde ne vive! ôtez la terre au-laboureur « et le travail à l'artisan, par de bons privilèges, de « bonnes corporations. Hâlez-vous; l'industrie, aux champs comme à la ville, envahit tout, chasse

partout l'antique et noble barbarie. On vous le dit, « on vous le crie: que tardez-vous encore ? Qui vous « peut retenir ? peuple, patrie, honneur? lorsque « vous voyez là emplois , argent, cordons et le baron de Frimont? »

Il y a ici injure à la nation entière ; car on l'accuse de se laisser mener par les préfets , et ceux-ci de mener la nation. Quelle insigne fausseté ! Voyez la médisance! Accuser la nation d'une si lâche faiblesse, les préfets d'une telle audace, n'est-ce pas outrager à la fois et la morale publique et celle des préfets ? Il faut donc venger la morale qui est , maitre de Broe, le patrimoine du peuple. Oui, que le peuple ait la morale ; c'est son vrai patrimoine. Cela vaut mieux que des terres; et vengeons, punissons. Variations sur cet air: oui, punissons , vengeons.

Pour conclure, maitre de Broë prie, dans son patois , les jurés de réprimer vigoureusement tous ceux qui écrivent en français , et se font lire avec plaisir. Sûr de son affaire, il s'écrie : La société sera satisfaite! (C'est la société de Jésus. )

Tel fut, en substance, le dire de M. l'avocatgénéral ; et toutes ses raisons, si longuement déduites que personne, hors les intéressés , n'eut la

dit

patience de l'écouter , furent encore étendues, développées , amplifiées dans le résumé très - prolixe qu'en fit M. le président, où même il ajouta du sien, disant

que

l'auteur de la brochure écrivait pour encourager la prostitution, et gâter, par ce vilain mot, l'innocence des courtisans. Mais ceci vint ensuite; il s'agit à présent de la belle harangue de maître de Broë.

Ce discours, m'a-t-on dit, n'est pas extraordinaire au barreau, où l'on entend des choses pareilles, chaque jour, en plein tribunal, prononcées avec l'assurance que

n'avaient

pas les d’Aguesseau. Nous en sommes surpris, nous à qui cela est nouveau, et concevons malaisément qu'un homme, siégeant , comme on dit, sur les fleurs de lis, sachant lire, un homme ayant reçu l'éducation commune, puisse manquer assez de sens, d'instruction, de goût, pour ne trouver daus ces paroles d'un paysan à un grand prince, ton métier sera de régner, qu’une injure, et ne pas sentir que ce mot vulgaire de métier relève, ennoblit l'expression, par cela même qu'il est vulgaire , tellement qu'elle ne serait pas déplacée dans un poëme, une composition du genre le plus élevé, une ode à la louange du prince. Si on n'en saurait dire autant des autres termes employés par l'auteur, dans le même endroit , ils ont tous du moins le ton de simplicité naive, convenable au personnage qui parle, et le public ne s'y est pas trompé, souverain juge en ces matières. Personne , ayant le sens commun,

p'a vu là-dedans rien d'offensant pour le jeune prince , auquel il serait à souhaiter' qu'on lit

bord, pour

entendre ce langage de bonne heure, et toute sa vie. Mais il ne faut pas l'espérer; car tous les courtisans sont des Jean de Broë, qui croient ou font semblant de croire qu'on outrage un grand , quand d’a.

lui parler, on ne se met pas la face dans la boue. Ils ont leurs bonnes raisons, comme dit la brochure, pour prétendre cela, et trouvent leur compte à empêcher que jamais front d'homme n'apparaisse à ceux qu'ils obsèdent. Cependant, il faut l'avouer, quelques-uns peuvent être de bonne foi qui, habitués comme tous le sont aux sottes exagérations de la plus épaisse flagornerie, finissent par croire insultant tout ce qui est simple et uni; insolent, tout ce qui n'est pas

vil. C'est par là , je crois, qu'on pourrait excuser maitre de Broē; car il n'était pas né peut-être avec cette bassesse de sentimens. Mais une place, une cour à faire.....

Le même jour qui met un homme libre aux fers
Lui ravit la moitié de sa vertu première.

Et voilà comme généralement on explique la per. sécution élevée contre cette brochure, au grand étonnement des gens les plus sensés du parti même qu'elle attaque. Répandue dans le public, elle est venue aux mains de quelques personnages comme Jean de Broë, mais placés au-dessus et en pouvoir de nuire , qui, aux seuls mots de métier, de layette, de bavette, sans examiner autre chose, aussi inca. pables d'ailleurs de goût et de discernement, que d'aucune pensée tant soit peu généreuse, crurent

l'occasîon belle pour déployer du zèle, et crièrent outrage aux personnes sacrées. Mais on se moqua d'eux, il fallut renoncer à cette accusation. Un duc, homme d'esprit, quoique infatué de son nom, trouva ce pamphlet piquant, le relut plus d'une fois, et dit : Voilà un écrivain qui ne nous flatte point du tout.. Mais d'autres ducs ou comtes , et le sieur Siméon, qui ne sont pas gens à rieu lire, ayant oui parler seulement du peu d'étiquette observée daos cette brochure, prirent feu là-dessus, lonnèrent contre l'auteur, comme ce président qui jadis voulut faire pendre un poète pour avoir tutoyé le prince dans ses vers. Si maitre Jean a des aïeux, s'il descend de quelqu'un , c'est de ce bon président, et si vous n'en sortez, vous en devez sortir (1), maitre Jean Broē. Mais qu'est-ce donc que la cour, où des mots comme ceux-là soulèvent , font explosion ? et quelle condition que celle des souverains entourés, dès le berceau, de pareilles gens ! Pauvre enfant! O mon fils, né le même jour, que ton sort est plus heureux. Tu entendras le vrai, vivras avec les hommes , tu connaitras qui t'aime; ni fourbes , ni flatteurs n'approcheront de loi.

Après l'avocal-général, Mo Berville parla pour son clieni, el dit:

MESSIEURS LES JURÉS, Si, revêlus du ministère de la parole sacrée, vous veviez annoncer aux hommes les vérités de la mo

(1) Boileau.

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