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bonne foi qu'on ne leur en suppose. De là vient que tant de livres, dans les genres les plus différens, ont une physionomie tellement semblable qu'on les prendrait pour sortis de la même plume. Vous y trouvez de l'esprit, du savoir, de la profondeur parfois ; le cachet d'une individualité un peu tranchée n'y est point. C'est toujours certaine façon raide , précieuse, uniforme , assez exacte, mais sans chaleur, sans vie, décolorée ou faussement pittoresque; cette manière, enfin , qu'un public , trop facilement pris aux airs graves, a tout-à-fait acceptée comme un grand progrès littéraire. L'exemple est contagieux , et l'applaudissement donné au mauvais goût pervertit le bon; aussi, n'a-t-on plus aspiré à des succès d'un certain ordre, qu'on ne se soit efforcé d'écrire comme les hommes soi-disant forts; il a fallu revêtir cette robe de famille pour se faire compler comme capacité, pour n'être point taxé de folle résistance à la révolution opérée par le dix-neuvième siècle dans les formes de la pensée.

Si l'affranchissement complet du joug des conventions d'une époque peut étre regardé comme le principal caractère du talent, Paul-Louis Courier a été l'écrivain le plus distingué de ce temps; car il n'est pas une page sortie de sa plume qui puisse être attribuée à un autre que

lui. Idées, préjugés, vues , sentimens , tour, expression, dans ce qu'il a produit : tout lui est propre. Vivant avec un passé que seul il eut le secret de reproc’uire, et devenu luimême la tentation et le désespoir des imilateurs , il a toujours été seul de son bord, allant à sa fantaisie , tenant

de compte des réputations , même des gloires contemporaines, et marchant droit au peuple des lecteurs , parce qu'il était plus assuré d'être senti par le grand nombre

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en écrivant sa langue maternelle. Cependant la révolution éclatait. Les événemens se pressaient, et menaçaient d'arracher pour long-temps les hommes aux habitudes studieuses et retirées. Le temps était venu où il fallait que chacun eût une part d'activité dans le mouvement général de la nation. On se sentait marcher à la conquête de la liberté. La guerre se préparait. On pouvait présager qu'elle durerait lant qu'il y aurait des bras et des émigrés au-delà du Rhin. Les circonstances roulurent donc que le jeune Courier sacrifiåt ses goûts aux vues que son père avait de tout temps formées sur lui. Il entra à l'école d'artillerie de Châlons. Il y était lors de l'invasion prussienne de 1792. La ville était alors tout en trouble, et le jeune Courier, employé coinme ses camarades à la garde des portes, fut soluat pendant quelques jours. L'invasion ayant cédé aux hardis mouvemens de Dumouriez dans l'Argone, PaulLouis eut le loisir d'achever ses études militaires ; enfin, en 1793, il sortit de l'école de Châlons officier d'artillerie, et fut dirigé sur la frontière,

Ici commence la vie militaire de Courier, l'une des plus singulières assurément qu'aient vues les longues guerres et les grandes armées de la révolution. Ceci ne sera point pris pour exagération. Ouvrez nos énormes biographies contemporaines. Presque à chaque page est l'histoire de quelqu'un de ces citoyens, soldats improvisés en 1793, qui

à peu de la guerre leur métier, s'avancèrent dans les grades, et moururent çà et là sur les champs de bataille, obtenant quelque commune et obscure mention. Quelle famille n'a pas eu ainsi son héros dont elle garde le plumet républicain ou la croix impériale, et qu'elle a táché d'immortaliser par une courte notice dans le Monie

faisant peu

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ESSAI

SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

DE P.-L. COURIER.

La vie d'un écrivain distingué par une très-graude ori. ginalité est le meilleur commentaire de ses écrits; c'est l’explication et pour ainsi dire l'histoire de son talent. Cela est vrai , surtout, de celui qui n'a point dans sa jeunesse suivi les lettres comme une carrière, et dont l'imagination , dans l'âge de l'activité et des vives impressions, ne s'est point appauvrie dans les quatre murs d'un cabinet ou dans l'étroite sphère d'une coterie littéraire. S'il est aujourd'hui peu d'écrivains dont on soit curieux de savoir la vie après les avoir lus, c'est qu'il en est peu qui frappent par un caractère à eux , et chez qui se révèle l'homme éprouvé, développé, complété par un grand nombre de situations diverses. Les mêmes études faites. sous les mêmes maîtres, sous l'influence des mêmes circonstances et des mêmes doctrines , le même poli cherché dans un monde qui se compose de quelques salons, voilà les sources de l'originalité pour beaucoup d'écrivains qui, se tenant par la main depuis le collège jusqu'à l'Acacemie, vivant entre eux, voyant peu, agissant moins encore, s'imitent, s'admirent, s'entre-louent avec bien plus de

TOME I.

I

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d'éclat, et le séducteur de la duchesse d'O... avait dû quitter Paris et aller habiter une province. Cette circonstance fut heureuse pour le jeune Courier. Son père, retiré dans les beaux cantons de Touraine, dont les noms ont été popularisés par le Simple discours et la Pétition des villageois qu'on empêche de danser, se consacra toutà-fait à son éducation. Ce fut donc en ces lieux même, et dans les premiers entretiens paternels, que notre incomparable pamphlétaire puisa l'aversion qu'il a montrée toute sa vie pour une certaine classe de nobles, et ce goût si pur de l'antiquité que respirent tous ses écrits. Il s'en fallait de beaucoup, toutefois, que l'élève fût deviné par le maître. Paul-Louis élait destiné par son père à la carrière du génie. A quinze ans, il était entre les mains des mathématiciens Callet et Labey. Il montrait sous ces excellens professeurs une grande facilité à tout comprendre, mais peu de cette curiosité, de cette activité d'esprit qui seules font faire de grands progrès dans les sciences exactes. Son père eût voulu que ses exercices littéraires ne fussent pour lui qu'une distraction, un soulagement à des travaux moins rians et plus utiles. Mais Paul-Louis était toujours plus vivement ramené vers les études qui avaient occupé sa première jeunesse. La séduction opérée sur lui par quelques écrivains anciens, déjà ses modèles favoris, augmentait avec les années et par les efforts qu'on faisait pour le rendre savant plutôt qu'érudit. Il eût donné, disait-il , toutes les vérités d'Euclide pour une page d'Isocrale. Ses livres grecs ne le quittaient point. Il leur consacrait tout le temps qu'il pouvait dérober aux sciences. Il entrait toujours p'us à fond dans cette littérature unique, derinant déjà tout le profit qu'il en devait tirer plus tard

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