Page images
PDF
EPUB

usages et de l'idée de justice. L'indifférence la plus absolue résulte de son systéme.

Euclide (1), fondateur de l'école de Mégare vers l'an 400 avant J.-C., continue l'enseignement de la métaphysique d’Élée en la modifiant par la doctrine de Socrate. Il considère l'etre éternel, un, infini, comme le bien absolu ; mais, avec Xénophane et Parménide, il s'égare dans les subtilités dialectiques, combattant la certitude des sens et l'existence même de la matière. Sa dernière déduction est l'idéalisme, le panthéisme de Vyasa.

XXIII

Quatre écoles fameuses vont surgir du mouvement intellectuel imprimé à l'esprit humain par le génie de Socrate. Nous sommes à l'époque la plus brillante de l'antiquité occidentale, j'ai failli dire de l'ère païenne. Platon, Aristote, Epicure et Zénon s'élancent dans l'arène. Leur gloire doit faire frémir les månes du conquérant qui avait voulu éclipser toutes les réputations, car les noms de ces philosophes vont être plus souvent redits par la renommée que le nom même d'Alexandre. Pour quelques guerriers ivres, comme lui, d'ambition, qui, à son exemple, ont ravagé le monde au lieu de le civiliser, je trouve des siècles qui répètent sans interruption : Le maître l'a dit, Aristoteles dixit; et les arrêts d'Aristote sont respectés comme ceux du destin. Alexandre avait eu dans Sémiramis, Sésostris et Cyrus des modèles, il a eu des imitateurs et des

(1) Euclide, né à Mégare, fut d'abord le disciple de Parménide, et devint ensuite celui de Socrate. Une loi défendait, sous peine de mort, aux Mégariens d'entrer à Athènes. Euclide se déguisa en femme pour venir entendre Socrate.

rivaux dans César, Attila, Gengis-Khan, Napoléon. Mais supprimez saint Thomas d'Aquin, trop peu lu, et dites-moi quels noms vous opposerez dans le domaine intellectuel à ceux de Platon et d'Aristote. L'effort fut alors suprême, car il fut fait par les hommes les plus fortement organisés et dans les circonstances les plus favorables au succès. Vyasa avait sondé pour tous les profondeurs de l'intelligence humaine; Canada avait laissé à Aristote l'arme du syllogisme, et Vyasa à Platon la plus magnifique théorie divine qu'il fût donné à la raison humaine d'atteindre. Le zèle des combattants est extrême; leur confiance ne connaît d'obstacles que les limites infranchissables posées par la main de la nature; aussi le génie vaincu en eux proclamera-t-il l'impuissance de l'esprit humain : « Il faut attendre que quelqu'un vienne nous instruire, » s'écriera Platon. Ce philosophe comprend que la morale, basée sur des principes invariables et d'un usage universel, ne peut émaner que de l'être absolu et ne peut être enseignée que par celui qui a une autorité suprême sur l'universalité des hommes, et dont la voix domine le tumulte des passions, le bruit des vagues et l'éclat de la foudre; il comprend qu'il faut que Dieu se fasse homme, et que le juste meure sur un gibet, victime de l'injustice des hommes. Paroles sublimes ! Le génie affirme avec une douleur résignée l'impuissance de la raison (1). A qui le divin Platon eût-il, en effet, laissé la gloire de révéler la vérité, si cette révélation eût été du domaine de l'intelligence humaine ? La foi est donc pour lui le fondement de la science.

(1) Nemo docebit, nisi Deus prius ei viam demonstraverit. (PLAT. Oper., t. III, p. 565.)

XXIV

Platon, né en 430 dans l'ile d'Égine, comptait, par son père Cadmus, et par sa mère Solon au nombre de ses aïeux. Il visita les philosophes grecs, parcourut l'Égypte, s'attacha à Sechnupis, prêtre d'Héliopolis, et lut, à l'exemple de Pythagore, sur les colonnes de Mercure, une partie des idées philosophiques qu'il s'appropria (1). Non-seulement Josephe (2), Justin (3), Clément d'Alexandrie (1), Théodoret et un grand nombre de savants, ont affirmé qu'il avait lu la Bible (5); mais ils l'ont accusé d'avoir été le plagiaire de Moise. Le mot est dur et très-exagéré. Toujours est-il certain que Platon séjourna en Égypte en même temps qu'un grand nombre de Juifs, et qu'il n'était pas homme à laisser passer inaperçue l'idée des Juifs. Le génie saisit vite : le génie n'est que la rapidité sûre du discernement, et Platon fut un homme de génie, ou il n'y en eut jamais. Cela suffit pour expliquer l'expression de son désir de révélation, sa haute théorie de l'idée, son Logos, Verbe de Dieu, son tableau du juste, très-semblable à celui d'Isaïe. La vérité dut frapper un esprit aussi pénétrant et aussi droit que le sien. Que Platon ait connu Jérémie en Égypte, comme l'ont dit un grand nombre de savants, ou qu'il n'ait vécu que cent ans après ce prophète,

(1) Jamblique, Livre du mystère.
(2) Contr. Jub., lib. jer.
(3) Contr. Apion., lib. II.
(4) Cité par Eusébe.

(5) Plusieurs fragments de la Bible avaient été traduits en grec avant l'expédition d'Alexandre. (ARISTOBULE, philosophe de l'école d'Aristote.)

comme le croit saint Augustin (1), il est certain qu'il voyageait en Égypte peu de temps avant que Ptolémée fit traduire la Bible en grec par soixante et dix Juifs hellenistes, ce qui prouve deux choses : que les livres hébreux avaient vivement frappé l'attention, et que les rapports des Grecs et des Juifs avaient été déjà très-fréquents. Sans de fréquentes relations, eût-on trouvé soixante et dix hellénistes dans la petite province de Judée?

Qu'est-il besoin, d'ailleurs, de prouver historiquement que Platon est allé en Égypte, lorsque la conformité de sa doctrine avec celle de Moïse sur plusieurs points essentiels ne peut laisser aucun doute sur la connaissance qu'il a eue de la Bible? On lit au début de la Genèse, et dans le Timée où Platon parle de la formation de l'univers : Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre. Selon Platon, l'air et l'eau furent les points de jonction entre la terre et le feu; selon Moise, l'air, le souffle, l'esprit était porté sur les eaux. Moïse enseigne que le sage est l'homme épris de l'amour de Dieu; Platon, que le philosophe est l'homme épris de l'amour de Dieu. Langage biblique! Il n'est pas étonnant que Platon, moins habile en cosmologie que Moise, ait vu dans ces mots : La terre était informe et toute nue, non l'idée de créations successives, mais l'idée de la coexistence de la matière et de Dieu. Moïse dit

que

Dieu

(1) « J'avais émis cette opinion en plusieurs de mes ouvrages; mais » une recherche chronologique plus exacte m'a prouvé que la nais» sance de Platon est d'un siècle environ postérieure au temps où » prophétisa Jérémie, et que depuis sa mort, après une vie de quatre» vingts ans, jusqu'à l'époque où Ptolémée, roi d'Égypte, demanda à » la Judée les livres des Prophètes, qu'il fit interpréter par soixante » et dix Juifs hellénistes, on trouve à peu près un espace de soixante » ans. » (Cité de Dieu, liv. viii, p. 428.)

approuva son ouvrage après l'avoir créé, et Platon, que, quand Dieu eut créé cet ouvrage, il en fut émerveillé. L'expression est différente; celle de Platon est moins juste, mais la pensée est identique. Où Platon eût-il pris le motif de l'affirmation de ce fait s'il ne l'eût pas lue? Enfin, nous lisons dans le Timée que Dieu créa les astres pour déterminer l'espace du temps; Moïse s'exprime de la même manière. Platon dit que Dieu créa tout d'un mot ; c'est la traduction de ces paroles de Moïse : Dixit et fucta sunt. Platon divise sa république en douze tribus. Il y a douze tribus chez les Hébreux. Il est vrai qu'il se contredit quand il parle de Dieu; mais si Platon en eût eu une connaissance adéquate à celle de Moïse, il aurait cessé d'être un philosophe, il aurait été un prophète. Selon Platon (1), . Dieu ne peut être conçu que par son Verbe : Logos. La source de l'idée est dans l'ètre immuable; les idées résident en Dieu, qui est leur substance commune. On ne peut méconnaître l'origine biblique ni dans ces affirmations ni dans la déduction qu'il en tire. L'image peut être effacée sans que le type primitif et éternel soit détruit. Supposez, dit-il, que tous les triangles réalisés dans le monde soient détruits; les propriétés du triangle demeurent, la notion du triangle reste toujours semblable à elle-même. Si l'abbé de Condillac, qui, mieux que Platon, devait connaître la Bible, eût médité ce qu'il y a de vrai et de profond dans la théorie du philosophe païen, il n'eût jamais osé affirmer que la pensée n'est qu'une sensation transformée. L'idée éternelle est antérieure à la sensation variable et temporaire. Comment aurait-elle pu avoir été engendrée par elle? Je ne connais rien de plus sublime que cette théorie

(1) Théorie des idées.

« PreviousContinue »