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imaginer du panthéisme. Tous les êtres perdent le sentiment de leur existence en se fondant dans l'unité sans nom, sans forme ; c'est le néant. Mais avant cette identité absurde, comment explique-t-on tant d'illusions et d'erreurs dans l'être ipfini, dans la raison absolue ? C'est là le secret de nos panthéistes, et ils y tiennent à ce qu'il parait, car ils ne s'empressent pas de le jeter aux vents.

IV

Les ouvrages philosophiques hindous du second rang sont le Sankhya, le Nyaya, le Vaïsêchika.

Kapila, l'auteur du Sankhya, était émané de Brahma; d'autres prétendent qu'il était une incarnation de Vishnou, origine également céleste, car les partisans de l'unité pure se sont toujours fort bien entendus à multiplier les dieux; sans compter ceux du ciel, ils en avaient un assez grand nombre sur la terre : les législateurs, les chefs des nations; les philosophes eux-mêmes, dispensateurs des honneurs divins, ont eu leur part, et c'était juste; un peu de divinité dévolue aux philosophes était pour eux un encouragement nécessaire à la philosophie.

Il y a dans le Sankhya vingt-cinq principes des choses; Dieu nous garde d'en faire l'énumération !

La nature ou prackriti est la racine des choses. L'intelligence, premier produit de la nature, est le grand principe. La conscience ou le sentiment du moi est l'intelligence s'individualisant. Ce moi s'individualisant ou se posant est heureusement trouvé, il est destiné à jouer un rôle plus qu'important, il jouera un rôle exclusif dans l'orgueil phiJosophique. Puis nous voyons apparaître les atomes, émanations du moi individualisé. C'est Kapila qui a dit le premier : « Hors du moi, il n'y a rien. » Au moins il a montré plus de bon sens que nos écoles modernes ; il a fait l'âme éternelle, immatérielle, inaltérable, ce qui ne l'empêche pas d'être sensible et de subir des illusions ; elle est indi, viduelle et multiple; elle est créatrice des atomes, et conséquemment de l'univers. Nous allons bientôt voir des philosophes assez insolents pour nous dire que hors de leur moi il n'y a rien, et s'attribuer l'invention de toutes ces rêveries dignes de pitié.

L'obscurité considérée dans le monde matériel prévaut dans l'eau et la terre; considérée dans le monde des esprits, elle produit l'idiotisme. L'obscurité, par exception, dans les écrits philosophiques, est le symbole de la profondeur, et l'un des traits de cette profondeur est de nous affirmer que l'esprit est inaltérable, bien qu'il puisse s'altérer jusqu'à la stupidité.

L'âme, après avoir subi trois transformations, s'affranchit en se perdant dans l'unité du grand tout, où elle ne conserve plus conscience d'elle-même. Quand cette troisième transformation est opérée pour toutes les âmes, il est évident qu'alors il y a unité sans variété.

Kapila, dans le Sankhya, établit que la matière et l'âme sont réelles et substantielles. Cette théorie, dans laquelle on rencontre l'unité absolue et deux substances, le panthéisme et le dualisme, n'est qu'un composé d'hypothèses contradictoires. La matière est active, l'âme est passive; l'âme est semblable à Dieu; en s'individualisant, elle devient dieu. C'est dans l'âme humaine que Dieu parvient à se connaitre et à dire moi. Mais l'âme, en s'individualisant, prend l'activité, attribut de la matière; elle devient matière, et la consommation des choses est la rentrée de l'âme dans l'unité matérielle. L'affranchissement est le développement de la multiplicité spirituelle. L'idée de Dieu disparaît, ce qui n'empêche pas Kapila d'admettre la révélation comme fondement des déductions de la vérité lorsqu'elle n'est pas directement perçue. La science conduit l'âme de l'état d'abstraction au repos absolu, bonheur suprême de l'Hindhou, tandis que les dieux périssent aux époques des dissolutions périodiques de l'univers.

L'induction philosophique consiste à transformer ce qui se passe dans les actions de la vie en lois générales de l'univers. Le moi humain est l'origine et la mesure des êtres, et la traduction de ce principe extravagant fera exalter jusque dans notre siècle le génie des plagiaires.

Le système de Kapila a été rectifié par Patandjali, qui reconnait un Dieu infini, éternel, créateur ou au moins ordonnateur de tout ce qui existe, et le premier instituteur des êtres créés. Malheureusement, Patandjali partage sur plusieurs points les erreurs de Kapila; l'affranchissement définitif est pour lui l'abstraction de tous les liens de la nature, l'absorption absolue en Dieu, la négation de l'existence individuelle, la mort sous l'apparence de la vie (1).

V

Dans le système du Nyaya (2), dont Gotama 'est l'auteur, l'âme suprême est une, elle est le sujet de la vérité éternelle, elle est créatrice, ou au moins ordonnatrice de l'univers. Les âmes individuelles sont multiples ; la preuve de

(1) Joga-Sastra est le nom du système de Patandjali. (2) Nyaya signifie raisonnement.

la distinction de l'âme et de la matière, c'est la différence des attributs. Assurément, voilà un exposé qui rappelle le souvenir de la révélation première. Pourquoi Gotama ne s'en est-il pas tenu au simple exposé de cette doctrine ? Il fallait que sa théorie portåt aussi le caractère de l'aveuglement, la preuve de l'impuissance humaine et de l'altération de la tradition primitive. L'âme est multiple et elle est immatérielle; elle est productive et elle est éternelle; l'âme est infinie et les âmes sont innombrables. Que d'absurdités ! Ce qui est simple est nécessairement improductif; ce qui est produit a nécessairement un commencement; ce qui est éternel est nécessairement unique; un être éternel ne peut pas être ordonné, car les attributs et les formes d'un être éternel sont nécessairement éternels, et conséquemment invariables ; à plus forte raison un être éternel ne peut-il pas être créé. Les erreurs grossières de Gotama sont accompagnées de puérilités à peine dignes de la subtilité grecque. : il fait procéder la lumière de la pupille de l'oeil ; la preuve qu'il en donne, c'est que la lumière s'échappe pendant la nuit de l'oeil duchat. Desinit in piscem. La fermentation produit les insectes; les sensations ne sont point un phénomène de la conscience, mais un résultat matériel des éléments. La terre produit l'odorat, la lumière, la vue, l'air, le toucher, et enfin l'éther produit l'ouïe.

Le sens intelligent effectue la connaissance des objets externes au moyen des sens, et il effectue la perception de la peine et du plaisir par les sensations internes. Admirable tentative psychologique, qui, pourtant, se jette dans le vague, parce que l'orgueil humain n'a jamais eu le courage d'avouer son ignorance. Qu'est-ce que le sens intelligent ? Qu'est-ce que la sensation interne ? Toutes les connaissances humaines reposent sur le fait de la valeur objective de l'âme et du corps, fait à jamais établi, bien qu'il soit à jamais inexplicable.

VI

Canada, dans le Vaïsêchika (1), s'occupe spécialement des objets des sens. Il compte neuf éléments; il fait des lieux et du temps des éléments substantiels et distincts, des êtres qui mesurent la durée et qui remplissent les lieux. Les autres éléments sont la terre, l'eau, la lumière, l'air, l'éther, l'âme et le manas; les substances matérielles sont composées d'atomes ou de substances simples. Tout composé, dit-il, doit avoir des composants, et le composant doit être simple ; s'il n'était pas simple, la matière serait divisible à l'infini, ce qui est absurde, car si la matière était divisible à l'infini, un grain de sable aurait autant de parties qu’un éléphant, et, conséquemment, il aurait la même étendue. Cet argument paraît peremptoire. Voici celui qu'on lui oppose : L'étendue d'un atome simple représente zéro; ajoutez autant de zéros que vous voudrez les uns aux autres, et dites-moi le total qu'ils formeront.

L'esprit humain argumente encore absolument comme au temps de Canada, il y a trois mille ans, sans avouer davantage, sur cette difficulté insoluble, son incompétence à juger les êtres qui ne lui sont pas objectives, tels que les atomes arrivés à leur dernier degré de ténuité,

L'Orient, rapproché de la révélation primitive, dut être (1) Vaiséchika signifie individualité.

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