Page images
PDF
EPUB

tive de tous les êtres dans le moi. Vous êtes obligé de vorer pour prouver que vous êtes conséquent.

Cette théorie est un démenti permanent à la conscience universelle du genre humain et au sens intime de l'individu, elle est le comble de l'orgueil ou du délire dans un esprit exalté par les abstractions, et jette dans le monde le germe pratique de conséquences désastreuses. L'homme, par suite de l'altération de sa nature, n'a que trop de penchant à rapporter à lui, à saisir, sinon avec la conviction de l'esprit, du moins avec l'avidité de la passion, tout ce qui peut flatter son égoïsme.

Le caractère de l'intelligence absolue est de voir toutes les choses intelligibles d'un seul trait. Toute vérité est absolue, éternelle, immuable, et ne peut avoir pour sujet qu'une substance éternelle, immuable, non multiple. La raison absolue ou la vérité est l'existence même. Pour donner du crédit à une théorie qui apprend à l'homme qu'il est Dieu, il faut commencer par démontrer à l'homme qu'il porte en lui tous ces caractères. M. Cousin a bien dit que la raison humaine était le foyer primitif de la vérité; car, que ne peut-on pas dire !... Mais, où est le commencement de preuve qu'il en a donné?

La raison est bien, en effet, le foyer de la vérité; mais c'est la raison divine, ce n'est pas la raison de l'homme. Vous vous livrez à mille abstractions pour prouver qu'il ne peut y avoir qu'une substance et par suite qu'une raison. Que me prouvent ces efforts? Que vos abstractions sont des aberrätions, et que vous n'avez pas bien saisi la vraie nature des choses. L'expérience et l'observation jouent évidemment un rôle dans la science humaine; mais de théories, sans cesse renouvelées, constamment contradic

toires à la réalité, on n'a qu'une conclusion à tirer : Erravimus. Il faut donc que le panthéisme reprenne son travail par la base, et qu'il prouve à l'homme qu'il n'y a rien que de divin en lui, que c'est lui qui a présidé à la production et au gouvernement du monde; que c'est lui qui a creusé le lit des mers, qui a semé les étoiles dans le ciel, qui a donné au soleil son éclat, à la terre sa richesse, aux oiseaux leur chant, aux plantes leur variété, aux fleurs leur beauté et leur parfum; aux animaux, la force, la souplesse, la patience; à l'homme, la conscience de sa misère, de sa faiblesse en dépit de sa toute-puissance, de son ignorance en dépit de son omniscience; que c'est le moi qui a fait les lois de la gravitation universelle, qui distribue leur séve aux plantes, qui imprime un mouvement régulier à tous les corps de l'univers; que longtemps avant qu'une pomme tombée sur les pas de Newton lui eût fait observer la loi d'universelle gravitation; que le balancement de la lampe suspendue à la voûte de la cathédrale de Pise eût

révélé à Galilée la loi du pendule; que le pape Sylvestre II • sé fût servi de la vapeur pour soulever le faible soufflet des

orgues; que Gauthier, Geoffroy Saint-Hilaire et Fulton eussent démontré sa puissance; qu'avant que Galvani eût vu les nerfs d'une grenouille contractés par leur contact avec un conducteur électrique, qu’un berger éût senti le fer de ses souliers fixé à la terre; que Volta eût construit la pile électrique; qu'avant tout cela, le moi humain avait établi l'harmonie en raison de la valeur spécifique du poids des corps, ouvert les cratères du Vésuve et de l'Etna, formé la foudre dans les nues, répandu le fluide électrique dans tous les corps et imposé ses lois au calorique et à la lumière.

Le moi humain avait fait toutes ces merveilles, mais il l'avait oublié pendant six mille ans; Kant est venu briser l'enveloppe de son ignorance, Fichte est venu lui dire qu'il n'y avait rien hors de son moi, et M. Cousin, que des substances relatives n'étaient pas des substances, identifiant, pour être quelque chose, son moi au moi de Fichte, hors duquel il n'est rien que des phénomènes, phénomènes contradictoires d'une substance absolue. Ainsi, substance absolue, elle supporte les changements; substance une, n'ayant d'autre caractère que l'unité, elle se fait une guerre intestine pour prouver l'unité de sa volonté; substance infinie, elle souffre la négation; lumière des lumières, elle a ses moments de ténèbres; vérité par essence, ne pouvant être que la vérité, elle multiplie les mensonges par l'unité de ses millions de bouches. L'État, c'est moi, disait Louis XIV; le monde, c'est moi, dit un philosophe. En vérité, ce n'est qu'en philosophie que la raison est souveraine.

Le commencement de l'homme, son impuissance à créer, sa personnalité intime, distincte, bornée, sa valeur objective qui fait toute sa vie, ses lois physiques, sont des rapports, ses lois morales sont des rapports, şes lois intellectuelles sont des rapports; la réunion de tous les faits primitifs, généraux, uniformes, permanents de l'existence du genre humain, détruit toutes les théories du panthéisme, et les relègue à jamais au rang des rêveries. La raison humaine sent que le monde matériel n'est pas plus que le monde moral la forme de son entendement; la raison humaine est un flambeau allumé dans le temps par l'éternelle lumière.

CHAPITRE V.

EKRÉURS TRADITIONNĚLÉES.

Irritum fecistis mandatus Dei propter traditionem vestram.

XI, 6.

МАТтн., ,

Les tribus sauvages obéissent à leurs instincts, les peuples civilisés s'identifient avec les idées qu'ils ont acquises. Les idées sont à l'esprit ce que les aliments sont au corps. Si le pain livré à la consommation contient des éléments malsains, la santé publique est altérée, et l'insalubrité d'une substance n'est pas toujours apparente; c'est souvent une molécule imperceptible dans une eau limpide qui porte la mort au sein d'une cité. Du choix de ces idées dépendent donc les destinées d’un peuple. C'est ainsi que l'idée païenne ou une idée fausse conduisit les peuples anciens à l'esclavage, tandis que le christianisme ou une idée vraie a affranchi les peuples modernes dans la mesure et la sincérité de son application. L'état moral de l'homme est déterminé par la nature de ses affections, et son bonheur ou son malheur par la nature de ses rapports moraux. On ne signalerait pas dans l'histoire un malheur qui n'ait eu pour cause une immoralité quelconque. Le mal n'est pas autre chose que l'erreur, et l'erreur qu'une fausse application des lois de notre existence, un désaccord dans l'harmonie du mouvement général des êtres, qui se traduit par une douleur morale ou physique, publique ou privée. Tout propagateur de l'erreur est un ennemi du genre humain. L'homme le plus parfait est celui qui, s'i

dentifiant avec une idée vraie, s'élève jusqu'à l'idéal divin ou à l'amour du bien universel. L'amour exclusif du soi, où chacun cherche son bonheur privé, est précisément ce qui conduit à la perte de tout bonheur, puisqu'il conduit à la perte du bien universel, à la destruction de l'harmonie morale, et conséquemment à la destruction de l'harmonie sociale. L'humanité désire la paix; elle ne la rendra jamais permanente qu'elle ne lui ait donné l'harmonie morale oui l'amour du souverain bien pour base.

On peut ainsi définir la loi sociale : le beau idéal formulé dans les rapports humains, ou la loi d'équation dans ces rapports. Il faut des travaux immenses pour maintenir les gouvernements contre leurs lois de nature; à peine faudrait-il y toucher de la main si l'amour de l'intérêt privé permettait de les placer dans l'équilibre des lois qui leur sont propres, la loi d'équation des rapports étant l'harmohie parfaite dans le monde moral comme dans le monde matériel.

Les hommes capables d'une affection éclairée et libre sont seuls capables de former une société basée sur les lois de la justice ou de l'équation des rapports. Avant le Christ une telle société n'était pas possible, car la loi d'équation appliquée aux rapports des hommes n'était pas connue. On ne la trouve indiquée dans aucun traité de politique ou de philosophie, dans aucune théorie religieuse ou sociale. Si Confucius avait émis l'idée de justice générale ou d'amoür, il l'avait aussitôt anéantie en attribuant un pouvoir divin au père ou au monarque. Même depuis le christianisme, la loi sociale, telle que je la définis, n'a été qu'incomplétement appliquée. Comment cette idée grandiraitelle dans le sein des peuples ? Nous ne rencontrons dans

« PreviousContinue »