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toire des désastres des peuples correspond à celle de leur corruption. Partout, avec la perte des moeurs, on vit s'éteindre la vie sociale. L'Orient se courbe sous le joug du despotisme et tombe dans une prostration pire que la mort. L'Occident se débat dans des crises convulsives ou est écrasé sous les chevaux des barbares; des peuples entiers disparaissent. Il faut qu'une race nouvelle vienne sans cesse renouveler une race épuisée. Tous les genres de progrès se rattachent donc par les lois nécessaires de la nature au progrès dans la justice, qui est le progrès dans l'échange de nos rapports (1) et, par conséquent, dans l'usage et dans la liberté de nos facultés. Quelque étendu que soit leur domaine, ses facultés ne sauraient nous éleyer à la puissance intuitive de toutes les lois de la nature, dont la découverte demande de longues observations. Il faut encore de la liberté et de nombreux essais pour les appliquer aux arts utiles. L'oiseau captif entreprend-il de lointains voyages pour chercher le climat qui lui convient? Supposez la fille de Pharaon soumise à l'obéissance passive, à la volonté des hommes plus qu'à la voix de la nature, et Moïse périssant dans les eaux; supposez Newton, Franklin, Fulton, condamnés par le malheur de leur naissance à élever des pyramides à un despote d'Égypte, et dites-moi ce que seraient devenus la législation, l'histoire du monde, les arts utiles? Dites-le-moi, et continuez à maudire Jésus, qui seul a trouvé dans son coeur, selon l'expression de Strauss, l'élément social, qui seul a ordonné au monde de laisser au pauvre le loisir de s'instruire, pauperes erangelizantur. Et qui sait ce que nous, qui étions les pauvres puisque nous étions les esclaves, avons déjà

(1) La société n'est qu'un échange.

rapporté à l'humanité en échange de cette justice? Sans la justice, l'échange de nos rapports n'est qu'une monstruosité, un fait contre nature, la perpétuité de notre abaissement, de notre déchéance. Sans la justice, l'homme, privé de son élément naturel, se tourne contre lui-même et se livre à des vices inconnus aux animaux : l'histoire est là pour l'attester. Au contraire, lorsque notre activité intellectuelle se met en rapport avec les objets qui lui sont propres, elle les observe, les étudie, en découvre les lois, les approprie à son utilité, assujettit la matière à la raison; l'homme, enfin, se réhabilitant, reprend sa domination sur le monde, se rapproche des vues providentielles et des causes finales de la création. Mais, réduit à ses propres forces, pourrait-il revenir aux conditions primitives de son existence ? Quarante siècles ont attesté l'impuissance de ses efforts, et l'avénement du Christ a résolu le problème pour ceux qui ont voulu reconnaître et suivre l'expiateur, le rédempteur annoncé.

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Le panthéisme , portant avec lui l'idée de la communication divine à tous les êtres, conduit directement au dogme de la souveraineté humaine, à l'athéisme et à l'anarchie. Cette seule observation est ma réponse à ceux de mes lecteurs qui pourraient se demander comment j'aborde la question du panthéisme dans un livre intitulé : De la Nature des sociétés humaines.

Les panthéistes modernes n'ont rien inventé. On trouve déjà des traces de panthéisme dans les Védas (1); et le Védanta forme le système de panthéisme le plus com

(1) Les livres les plus anciens, où l'on puisse rechercher la philosophie primordiale, sont les livres sacrés de l'Inde, connus sons nom de Védas.

Védanta veut dire dérivé des Védas; ce système s'appelle aussi Mimansa. Il est attribué à Djaïmini.

Védas signifie connaissance ou science par excellence. Il y a quatre Védas.

Upavédas, ou appendices aux Védas : il y en a quatre
Vélangas, compléments des Vėdas : il y en a six.

Puranas ou histoire : ce sont des espèces de longs poëmes, ou les livres sacrés de l'Inde.

Les Vėdis ont été rédigés par Vyasa.

Tous les peuples ont puisé à une traclition prin ive, mais tous ne l'ont pas gardée avec la même pureté. Les croyances ne diffèrent que par le degré et la nature de l'altération de cette traduction primitive.

Toutes les vérités contenues dans les Vėdas sont venues du nord de

plet qui ait jamais été imaginé. Dieu, selon le Védanta, est un, infini, éternel, immuable, Brahma (puissance), Vishnou (intelligence), Schiba (amour), sont trois perfections de Dieu. Pracriti (la matière, l'éther) est une expansion de la substance divine qui constitue l'univers. L'âme humaine, pure illusion, brillante féerie, simple vapeur, doit, après diverses transformations, se perdre dans l'âme divine, en sorte que l'identification des âmes individuelles avec l'âme suprême est leur destruction définitive. – Dieu tend à se dégager des illusions, et les illusions s'évanouiront.

Pourquoi s'évanouiront-elles ? Parce qu'elles sont incompatibles avec la nécessité de l'existence divine. - Mais comment existent-elles ? La nécessité de l'existence divine n'est-elle pas la même dans tous les temps ? Il suffit de cette remarque pour détruire de fond en comble le système Védanta et l'idée d'unité absolue.

Tout ce qui est contraire à la raison métaphysique des êtres entraîne nécessairement la négation de ces êtres. A ce titre, le panthéisme devait conduire à la négation de Dieu. L'émanation et l'absorption divines sont également contraires à la raison métaphysique de l'être divin. Spinosa , le plus profond des panthéistes, dut être et fut le plus intrépide des athées. Bizarre destinée d'une théorie qui engendre l'antithèse de sa conclusion !

J'ai dit que le panthéisme conduisait directement au dogme de la souveraineté humaine ou de l'anarchie. En

l'Inde, c'est-à-dire de la partie de l'Inde la plus voisine du pays dans lequel, d'après Moïse, le genre humain se répandit d'abord en se dispersant. Il n'est donc pas étonnant que tous les philosophes amis de la vérité soient allés l'étudier dans les livres et dans les traditions de l'Inde. La vanité plys tard a emprunté à cette école ses divines et nowvelles théories,

effet, qu'on ouvre les ouvrages de nos philosophes ou de nos utopistes, et l'on y verra prédominer cette double idée développée en raison de la profondeur de vue ou de la puissance déductive avec lesquelles leurs auteurs auront pénétré dans les systèmes du panthéisme. M. Proudhon formule nettement l'idée d'autonomie individuelle ou d'anarchie. Mais aussi notre premier devoir, selon lui, est d'arracher Dieu de nos cours. Hoc est primum et magnum mandatum, dit-il : voilà où a abouti le panthéisme de M. Proudhon. M. Cousin, avec le tact d'un artiste délicat et habile, effleurant seulement les questions, se borne à affirmer la souceraineté de la raison en philosophie, petite église dans le grand tout. M. Cousin pense sans doute , avec Platon qu'il a beaucoup étudié, que « la nature n'a » fait ni cordonniers ni forgerons; de pareilles occupations » dégradant les gens qui les exercent, vils mercenaires, » misérables sans nom, qui sont exclus, par leur état » même, des droits politiques. » L'âme d'un philosophe seule a reçu l'émanation divine. Après cela, M. Cousin est-il panthéiste ? M. Lerminier ne le sait pas , et il affirme que M. Cousin ne le sait pas non plus (1). Il est probable que, panthéiste résolu, il n'eût pas enfermé le dogme de la souveraineté de la raison dans le trou de la philosophie, selon l'expression de M. Jouffroy (2); il eût généralisé le nombre des élus !

M. l'abbé de Lamennais ayant appris à raisonner par l'exercice de sa propre raison et à être lui-même, la lumière s'est faite en lui; il voit par sa propre lumière; il sait certainement, et il va dire aux autres ce qui en est et

(1) Lettre à un Berlinois.
(2) Cité par Pierre Leroux.

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