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imiter ses collègues et jurer d'être à jamais fidèle aux lois qu'il allait renverser l'instant d'après. Cette opération consuma deux heures.

Aux Anciens, on délibérait avec calme, mais avec une sorte d'indécision et plusieurs voix s'élevaient en faveur de la Constitution de l'an 1. En se rendant auprès d'eux, Bonaparte rencontra Augereau, membre des Cinq-Cents, qui rôdait dans le jardin, pour se faire voir des soldats, prêt à saisir le commandement si un acte législatif le lui déférait. Augereau lui dit d’un ton railleur : « Général ! vous voilà dans une jolie position! - Elle n'est pas pire qu'à Arcole, » répondit Bonaparte; et, suivi de son brillant état-major, il entra dans la salle des Anciens, où sa vue produisit l'effet le plus favorable; il prononça le discours suivant :

« Représentants du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec la franchise d'un soldat. J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du conseil des Anciens qui me parla de ses dangers, et de ceux de la République. A l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes vous offrir les bras de la nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures, désintéressées, et, pour prix du dévouement que nous avons montré hier, aujourd'hui déjà on nous abreuve de calomnies! On parle d'un nouveau César, d'un nouveau Cromwell; on prétend que je veux établir un gouvernement militaire.

Représentants du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays, si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais point rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des circonstances extrêmement favorables, j'ai été appelé à la prendre; après nos triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le veu

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»

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de la nation; j'y ai été appelé par le veu de mes camarades.

« Représentants du peuple, le conseil des Anciens est in= vesti d'un grand pouvoir, mais il est encore animé d'une plus grande sagesse; ne consultez qu'elle et l'imminence des dangers, prévenez les déchirements. Evitons de perdre ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l'égalité!...

Alors un membre de la minorité s'écria : « Et la Constitution?... » Bonaparte reprit avec feu :

a La Constitution! vous sied-il de l'invoquer? et peutelle étre encore une garantie pour le peuple français ? Elle a été violée au 18 fructidor, au 22 floréal , au 30 prairial; mais la souveraineté du peuple, la liberté, l'égalité, ces bases sacrées de la Constitution, demeurent encore ; il faut les sauver.

« Au reste, je déclare que, ceci fini, je ne serai plus rien dans la République que le bras qui soutiendra ce que vous avez établi. Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus. Et vous, mes camarades, qui m'accompagnez, que ces baïonnettes avec lesquelles nous avons triomphé ensemble se tournent aussitôt contre mon coeur. Mais aussi, si quelque orateur, soldé par l'étranger, ose prononcer contre votre général les mots hors la loi, que la foudre de la guerre l’écrase à l'instant! Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la guerre et de celui de la fortune. »

Des bravos unanimes accueillent ces paroles; les Anciens sont électrisés. Bonaparte les quitte, et se rend en toute hâte à la salle des Cinq-Cents.

Suivi de quelques grenadiers seulement, il entre dans la salle, le chapeau à la main; les grenadiers qui le suivent et qu'on aperçoit à l'entrée restent en dehors. A cette vue plus de deux cents députés, encore tout échauffés de la prestation du serment, se lèvent avec des cris affreux :

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« Ici des sabres! ici des soldats en armes! Ils se précipitent vers le général, le pressent, le repoussent. « A bas le dictateur! à bas le tyran! hors la loi le nouveau Cromwell! » Les grenadiers accourent, arrachent leur général du milieu du groupe qui le presse, le saisissent au milieu du corps et l'emmènent ou plutôt l'emportent hors de la salle , pâle et irrité. Il n'était pas resté dans la salle plus de trois minutes, et n'avait pas eu la liberté de proférer une parole. On dit que dans ce tumulte des grenadiers reçurent des coups de poignard qui lui étaient destinés. Il était alors un peu plus de quatre heures. Il monte à cheval dans le jardin, appelle à lui les soldats, leur dit qu'on a voulu l'assassiner et est accueilli par des clameurs enthousiastes.

Dans la salle régnait un tumulte horrible. De tous côtés retentissaient contre le général les cris hors la loi ! On somme Lucien de mettre cette proposition aux voix. Il résiste au milieu des clameurs les plus forcenées. « Moi! » dit-il, « mettre hors la loi mon propre frère ! J'aime mieux renoncer au fauteuil! J'y renonce. » Il descend, et veut sortir.

Bonaparte, qui sous les fenêtres entendait ce tumulte, craint pour son frère, et envoie dix grenadiers qui entrent dans la salle, saisissent Lucien et l'emmènent. Lucien monte à cheval auprès de son frère et crie aux soldats que la salle des Cinq-Cents est pleine d'assassins qui oppriment la majorité du conseil. Bonaparte voit que les soldats sont déterminés à tout oser, et il donne l'ordre de faire évacuer la salle par la force.

C'est Murat qui, à la tête d'un bataillon de grenadiers, est chargé d'exécuter cet ordre.

Murat, suivi de ses grenadiers, arrive au pas de charge, franchit la porte, entre dans la salle; à cette vue, les députés poussent des cris, que couvre aussitôt le bruit des tambours. Les grenadiers, la baïonnette en avant, tou

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jours au bruit des tambours et au pas de charge, remplissent la salle et repoussent les députés vers les larges et nombreuses fenêtres; obligés de sauter par ces fenêtres, les députés s'enfuient à travers le jardin et le parc, jetant dans les allées et sur les gazons lours toques et leurs toges romaines; bientôt il ne reste plus dans la salle législative que Murat et ses grenadiers.

Lucien court raconter aux Anciens ce qui se passe. Le temps pressait. On lui dit de réunir en toute hâte ceux des Cinq-Cents qui adhéraient à ce qui venait de se passer; il les réunit en assez grand nombre, mais non en majorité, quoi qu'en dise le Moniteur. Au bout d'une heure ce nouveau conseil des Cinq-Cents rentre en séance dans l'orangerie, tandis que de son côté le conseil des Anciens continuait sa séance.

Les deux conseils restèrent en permanence pendant presque toute la nuit du 19 au 20 brumaire.

Dans cette séance furent décrétées toutes les mesures antérieurement concertées, et qui consommaient la nouvelle révolution. Les voici :

Soixante-deux membres du corps Législatif, entre autres le général Jourdan, sont éliminés; les deux conseils formant le Corps législatif sont ajournés et ne se réuniront point avant trois mois;

Le Directoire est aboli;
Le pouvoir exécutif est confié à trois consuls;

Ces trois consuls sont Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos;

Les trois consuls et deux commissions, de vingt-cinq membres chacune, nommées séance tenante, l'une par les Anciens, l'autre par les Cinq-Cents, sont chargés de préparer une constitution nouvelle et de la soumettre à l'acceptation du peuple français.

Il était à peu près cinq heures du matin quand toutes ces opérations furent terminées; Bonaparte vint se pré

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senter aux Anciens, qui, par un dernier décret, déclarèrent qu'il avait bien mérité de la patrie.

Il saisit aussitôt le pouvoir d'une main ferme, et dès ce moment Sieyès, Roger Ducos et les autres auteurs du projet qui avait si complétement réussi, sans la plus légère tentative de désordre, sans l'effusion d'une seule goutte de sang, comprirent qu'ils avaient donné non un chef à la République, mais un souverain à la France.

Les partis ne remuèrent pas. Les hommes que la Révolution avait compromis ou à qui elle avait créé des intérêts, voyaient dans ce coup d'État dirigé par Sieyès, un des hommes qui avaient voté la mort du roi, une garantie contre le retour des Bourbons, seul objet de leur épouvante; et quant à leurs principes républicains , la plupart en firent bon marché.

De leur côté, les royalistes se figuraient que Bonaparte ne s'emparait du pouvoir que pour le rendre aux Bourbons. Quand ils furent désabusés, la plupart d'entre eux finirent aussi par se rallier à lui, pour divers motifs.

Dans la nouvelle Constitution dont il fut l'auteur, et qui fut acceptée par trois millions de suffrages, il se fit donner, sous le titre de premier Consul, la plénitude du pouvoir exécutif, les deux autres consuls ne devant être que ses principaux conseillers et ses principaux ministres, en sorte que cinq ans plus tard, pour changer la République française en une nouvelle monarchie, il suffit de substituer au titre de premier consul celui d'empereur.

Bonaparte ne voulut pas plus de la coopération de Sieyès que de sa constitution, et choisit pour second et troisième consuls un grand légiste, Cambacérès, ancien conventionnel, qui n'avait point voté la mort du roi, et un grand financier, Lebrun, ancien constituant, homme de lettres très-distingué. Pour dédommager Sieyès, il le laissa s'ernparer de 800 000 francs qui se trouvaient dans la caisse du Directoire. Il lui fit donner, à titre de récom

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