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leur vigueur; Buffon, abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l'étendue de ses conceptions. Personne mieux que Linnæus ne fit jamais sentir les beautés de détail dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu'il a fait naître; personne mieux que Buffon ne peignit jamais la majesté de la création, et la grandeur imposante des lois auxquelles elle est assujettie. Le premier, effrayé du chaos où l'incurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire de la nature, sut, par des méthodes simples et par des définitions courtes et claires, mettre de l'ordre dans cet immense labyrinthe, et rendre facile la connaissance des êtres particuliers; le second, rebuté de la sécheresse d'écrivains qui, pour la plupart, s'étaient contentés d'être exacts, sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges de son langage harmonieux et poétique. Quelquefois, fatigué de l'étude pénible de Linnæus, on vient se reposer avec Buffon; mais toujours, lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on veut revenir à Linnæus pour classer avec ordre ces charmantes images dont on craint de ne conserver qu'un souvenir confus; et ce n'est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains que d'inspirer continuellement le désir de revenir de l'un à l'autre, quoique cette alternative semble prouver et prouve en effet qu'il leur manque quelque chose à chacun.

CUVIER. Prospectus du Dict. des Sciences Naturelles.

De Fontanes.

TOUTES les opinions politiques de M. de Fontanes, ainsi que son talent, étaient empreintes de la douce influence des lettres, et se liaient aux souvenirs de leur plus illustre époque. Il aimait la Royauté comme l'antique protectrice, comme la noble amie des arts et du génie français. Il aimait son pays comme une terre de gloire, patrie natu

relle de tous les talens, fertile en guerriers, en grands hommes; donnant à l'Europe sa langue, ses lois et ses mours; quelquefois heureuse avec imprudence, malheureuse avec dignité; et, dans toutes les fortunes, puissante par l'illustration de tant de souvenirs, parmi lesquels il retrouvait cette splendeur des lettres qui lui était si chère.

Nul talent n'eut un caractère à la fois plus classique et plus personnel à l'auteur. M. de Fontanes avait porté l'élégance jusqu'au point où elle devient une création littéraire. Un petit nombre d'écrits marqués de cette empreinte heur reuse et rare suffisaient à sa renommée. Il intéressait par son style, par cette poésie naturelle avec art, correcte avec nouveauté, qui reproduisait la ressemblance, et non pas l'imitation des modèles. Dans son éloquence, dont les formes faciles et pures annonçaient une langue si polie, il avait mêlé quelque chose de poétique et d'élevé qui rappelait les grands orateurs sacrés du dix-septième siècle. Ses vers d'un tour noble, harmonieux, concis, se portaient naturellement sur les pensées religieuses; ils en recevaient l'inspiration. Majestueuse et rapide dans l'épître où il a célébré l'éloquence des livres saints, cette inspiration est attendrissante et naïve dans le poëme de la Chartreuse ; une tristesse pleine de douceur et de poésie anime cette espèce d'élégie : la mélodie des paroles s'y confond avec l'émotion de l'âme ; et l'on croit entendre au loin quelques sons à peine affaiblis de la lyre de Racine.

M. de Fontanes travaillait avec soin ses beaux vers; un goût difficile l'a ramené sur plusieurs ouvrages de sa jeunesse, qu'il a refaits et embellis. Souvent il se plaisait à Intter contre les poëtes de l'antiquité, et ses fragmens de traduction sont des chefs-d'œuvre, dont il n'a pas toujours réclamé la gloire. Combien ne devait-on pas espérer que ses loisirs produiraient encore d'heureux fruits pour les lettres il avait lu, à l'Académie française, des odes dont l'élévation et l'harmonie rappellent l'école de Rous-seau. On savait qu'il avait souvent repris avec ardeur l'en

treprise d'un poëme sur la Grèce délivrée, sujet d'un favorable augure pour les amis de la gloire et des arts. Plusieurs chants étaient achevés avec cette perfection de détails, qu'il ne séparait pas de l'imagination poétique.

Il était plus que jamais occupé par la passion de l'étude, et par la verve du talent. Cette impression répandait sur ses entretiens et dans tous les traits de son caractère un charme d'enthousiasme, de naturel et de bonté qui lui était particulier. On voyait de toutes parts en lui l'homme supérieur et l'excellent homme ; on voyait une âme dont tous les sentimens étaient généreux et rapides comme les instincts mêmes du talent. Jamais on ne réunit à plus de vivacité une tolérance plus aimable. Personne ne concevait mieux toutes les opinions désintéressées et sincères. Personne n'appréciait davantage la fidélité à d'autres amitiés que la sienne. Mais surtout quelle grâce et quel feu dans ses discours, lorsqu'il parlait des grands modèles de notre admirable littérature ! Quel sentiment délicat ! quelles ingénieuses applications de leurs beautés ! quelle mémoire éloquente!

Même après la première atteinte d'un mal funeste, ses amis l'ont vu libre d'inquiétudes, rendu tout entier à la vie, revenant à ses souvenirs de littérature et d'éloquence, et, l'âme ardente, attentive, récitant quelques vers de nos grands poëtes, dont son imagination était sans cesse entretenue. Il allait publier un de ses premiers ouvrages, qu'il avait revu avec tout l'effort et toute l'expérience du talent, et qui devait soutenir une honorable rivalité; son imagination était tout occupée de ces heureuses et paisibles idées qu'inspirent les lettres: hélas ! l'ouvrage qu'il venait d'achever devait paraître trop tard pour lui-même; et cet heureux retour vers les poétiques inspirations de sa jeunesse avait été son dernier adieu à la vie. Une entière sécurité de quelques heures fut suivie d'un danger sans espérance; et, au milieu des promesses divines de la religion, ses dernières pensées, obscurcies des ombres de la mort, n'eurent que peu de temps pour s'arrêter sur la douleur de sa

respectable épouse et de sa fille qu'il léguait en mourant à l'auguste intérêt du Roi.

Puissent les regrets du public s'attacher long-temps à une si honorable mémoire, et récompenser ainsi ce beau caractère, dont toutes les vertus étaient des mouvemens du cœur; et ce beau talent que l'on doit admirer comme un modèle de goût et d'élévation, ou plutôt qu'il faut pleurer maintenant, puisqu'il était l'expression et la vive image de celui que nous avons perdu, de cette âme si bienveillante, si généreuse, si supérieure à l'envie, et si naturellement passionnée pour tout ce qu'il y a de grand et de bon sur la terre! VILLEMAIN. Discours de réception à l'Académie Française.

CARACTÈRES MORAUX.

Le Fat.

C'EST un homme dont la vanité seule forme le caractère; qui ne fait rien par goût, qui n'agit que par ostentation, et qui, voulant s'élever au-dessus des autres, est descendu au-dessous de lui-même, Familier avec ses supérieurs, important avec ses égaux, impertinent avec ses inférieurs, il tutoie, il protége, il méprise. Vous le saluez, il ne vous voit pas; vous lui parlez, il ne vous écoute pas; vous parlez à un autre, il vous interrompt. Il lorgne, il persifle, au milieu de la société la plus respectable et de la conversation la plus sérieuse. Il dit à l'homme vertueux de venirle voir, et lui indique l'heure du brodeur et du bijoutier, Il n'a aucune connaissance, et il donne des avis aux savans et aux artistes. Il en eût donné à Vauban sur les fortifications, à Le Brun sur la peinture, à Racine sur la poésie.

Il fait un long calcul de ses revenus; il n'a que soixante mille livres de rente, il ne peut vivre. Il consulte la mode pour ses travers comme pour ses habits, pour son médecin

comme pour son tailleur. Vrai personnage de théâtre, à le voir, vous croiriez qu'il a un masque; à l'entendre, vous diriez qu'il joue un rôle : ses paroles sont vaines, ses actions sont des mensonges, son silence même est menteur. Il manque aux engagemens qu'il a; il en feint quand il n'en a pas. Il ne va pas où on l'attend; il arrive tard où il n'est point attendu. Il n'ose avouer un parent pauvre, ou peu connu. Il se glorifie de l'amitié d'un Grand à qui il n'a jamais parlé, ou qui ne lui a jamais répondu. Il a du bel-esprit la suffisance et les mots satiriques; de l'homme de qualité, les talons rouges, le coureur et les créanciers.

Pour peu qu'il fût fripon, il serait en tout le contraste de l'honnête homme en un mot, c'est un homme d'esprit pour les sots qui l'admirent; c'est un sot pour les gens sensés qui l'évitent. Mais si vous connaissiez bien cet homme, ce n'est ni un homme d'esprit ni un sot; c'est un fat, c'est le modèle d'une infinité de jeunes sots mal élevés (1).

Même sujet.

DESMAHIS.

J'ENTENDS Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche. Le voilà entré: il rit, il crie, il éclate; on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre; il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle ; il ne s'apaise, il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table, et dans la première place; les femmes sont à sa droite et à sa gauche : il mange,

(1) Voyez en vers, même portrait.

il boit,

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