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il ne reposait pas même dans un manuscrit, comme celui des Pensées, il avait été imprimé en 1728 par le P. Des Molets, d'après le manuscrit des Mémoires de Fontaine, mais on l'a laissé dans les Mémoires de Des Molets sans songer à s'en servir. M. Faugère lui-même n'a donné ce morceau que d'après les Mémoires de Fontaine imprimés (1736), où il n'avait été reproduit qu'avec beaucoup d'altérations. On avait fait comme pour les Pensées, on avait effacé les hardiesses et les traits de scepticisme : voyez mon préambule, pages XXXIII, XXXIV, et mes remarques.

Je répète cependant que la tàche d'éditeur n'a pas été mon principal objet; mon travail consiste surtout dans mes notes. M. Cousin le premier a reconnu et fait reconnaitre la véritable lettre et le véritable esprit des Pensées ; M. Faugère en a publié le premier le texto complet et authentique; j'entreprends le premier d'y joindre un commentaire où se trouvent toutes les explications et tous les renseignements qu'on souhaite en les lisant.

Ces secours, qui ne sont pas inutiles pour lire les classiques, même quand il s'agit d'ouvrages régulièrement composés et préparés à loisir pour le public, m'ont semblé particulièrement nécessaires pour l'étude d'un recueil de matériaux, de notes sans suite et sans liaison', ramassées seulement après la mort de l'auteur, et qui en outre ont eu cette singulière destinée, que, quoique publiées il y a plus de cent soixante-dix ans, elles étaient inédites, en un certain sens, hier encore , tant leur texte véritable diffère de celui qui est en possession de toutes les bibliothèques et de toutes les mémoires depuis si longtemps. Mon premier soin a été d'introduire entre ces deux textes des rapprochements fréquents, qui font ressortir à la fois l'intention des corrections faites par Port-Royal et la force de la leçon originale. Chacun de ces rapprochements est un véritable commentaire ou de l'idée de Pascal, ou de son style. Voyez, par exemple, les notes des pages 12 et 13, et la note 1 de la page 33, etc., etc.

Il faut bien remarquer que, lorsque tout un fragment ou tout un alinéa est indiqué comme manquant dans l'édition de Port-Royal, il ne s'ensuit pas de là qu'il soit demeuré inédit jusqu'à notre temps. En général, tout ce qui compose les vingt-quatre premiers articles des Pensées se trouve déjà dans Bossut. Il n'en est pas moins intéressant de remarquer que les premiers éditeurs n'avaient pas osé imprimer telle ou telle chose. Mais, au contraire, dans tout autre cas que celui d'une suppression complète, lorsqu'il s'agit d'un déplacement, d'une décomposition arbitraire, d'une fausse composition, d'une altération quelconque de l'expression ou de la phrase, alors l'infidélité de l'édition de Port-Royal a passé dans les éditions postérieures et a fait loi jusqu'à M. Cousin. Alors donc cette expression, le texte de Port-Royal, signifie le texte universellement reçu il n'y a pas dix ans.

Il n'est pas étonnant que des phrases que Pascal ne jetait sur le papier que pour lui-même soient quelquefois obscures et difficiles à entendre. C'est tantôt le raisonnement qui est trop serré, et la suite des idées qu'on a peine à saisir, comme aux paragraphes vi, 40, ou xxv, 36; tantot un seul mot sous-entend des faits qu'il faut savoir, et sans lesquels le fragment demeure une véritable énigme, comme dans les passages sur le mem (xx, 7, p. 259) ou sur les soixante-dix semaines de Daniel (xviii, 5). Je me suis attache à éclaircir ces deux sortes d'obscurités. Mais le plus souvent on saisit très-bien ce que Pascal a voulu dire, et l'objet du commentaire n'est pas de faire entendre sa pensée, mais de faire qu'on y entre davantage.

Le meilleur interprète de Pascal est Pascal lui-même : les mêmes idées reviennent sans cesse dans son livre sous différentes formes, et ainsi des fragments quelquefois très-éloignés se servent de commentaire les uns aux autres. J'ai donc renvoyé continuellement le lecteur d'une pensée à une autre pensée, qui la prépare ou l'achève ou l'éclaircit. J'ai établi aussi, entre le Pascal des Pensées et le Pascal des Provinciales, de fréquents rapprochements.

Toutes les fois que Pascal cite un passage de l'Écriture, ou qu'il y renvoie, ou qu'il y fait allusion, j'ai indiqué ce passage d'une manière précise. Quoique les anciens éditeurs eussent fait une grande partie de ce travail, ils avaient négligé encore bien des passages. Je traduis le texte cité quand il y a quelque intérêt à le rapprocher de l'interprétation que Pascal en donne. De cette manière, sans discuter cette interprétation, je fournis au lecteur le moyen de la disculer lui-même.

Pascal cite par leur nom Épictète, saint Augustin, Tertullien, etc., sans indiquer les passages. J'ai donné des renvois précis.

Voltaire avait averti déjà que, parmi les Pensées, un grand nombre étaient tirées de Montaigne, observation que Ch. Nodier a poussée depuis jusqu'à l'outrer dans une sortie fort bizarre contre Pascal (a). Ces imitations ont été signalées dans l'édition de M. Faugère beaucoup plus complétement qu'elles ne l'avaient encore été. On trouvera cependant ici plusieurs rapprochements frappants qui avaient été oubliés. Voyez page 32, note 6; p. 49, note 4, et les notes sur xxiv, 24, etc.

Mais indépendamment de l'Écriture et des Pères, ou de Montaigne et d'Épictète, il y a en divers endroits des Pensées le témoignage de l'impression qu'avait faite sur Pascal tel ou tel esprit ou tel ou tel livre contemporain. Comme il ne nomme jamais ou presque jamais, on n'avait guère remarqué ces traces de ses conversations ou de ses lectures. Je puis me permettre de dire, en général, que je suis le premier qui les aie suivies. On verra dans mes notes que telle pensée vient de Descartes, ou de Balzac, ou de Gro

(a) Questions de littérature légale (anonymel, 1812, page 21.

tius, ou de Méré (a), ou d'une Anthologie de Port-Royal, ou du Cyrus, ou du Pugio fidei, etc. (b). D'autres notes, en faisant voir de quelles idées on était préoccupé alors, quelles questions on soulevait et quels débats on agitait, éclaireront par cela même certains fragments. Voyez p. 311, note 2; p. 316, note 5; p. 327, note 5, etc. Voyez encore, pour des détails d'une autre sorte, les notes des pages 253, 437, 446.

Les lettres à Mlle de Roannez n'avaient été l'objet d'aucun éclaircissement; j'ai cherché à me rendre compte des moindres particularités qu'elles présentent. J'ose croire que cette étude des détails donne à ces lettres un aspect nouveau et un intérêt imprévu. Ce qui pouvait ne sembler qu'une suite de lieux-communs de dévotion janseniste, parait, ainsi éclairé, le développement d'une espèce de drame intérieur plein d'émotion, et le journal des assauts que l'âme violente de Pascal livre à une autre âme qu'elle subjugue enfin.

L'attention qu'on donne nécessairement à ce qu'on s'oblige d'expliquer fait apercevoir des fautes jusque-là inaperçues; ainsi je crois avoir établi qu'on s'est trompé jusqu'ici en supposant que le jeune seigneur auquel s'adressent les Discours sur la condition des grands était le duc de Roannez : je montre que cela n'est pas possible (c). — Voyez aussi la note de la page 448.

Je ne veux pas détailler ici tous les genres d'éclaircissement qui ont pu entrer dans mes remarques, mais j'affirme qu'à l'exception des fragments compris dans l'Appendice (voyez ma note p. 519), je n'ai pas laissé passer une phrase du texte de Pascal sans essayer de répondre à toute question qui se présentait à mon esprit à l'occasion de cette phrase. Lorsque j'en ai rencontré que je n'ai pu résoudre, je me suis arrêté encore pour déclarer que je ne le pouvais pas (d).

J'ai joint aux notes qu'on pourrait appeler d'explication des notes de goût, et aussi des notes philosophiques. Il n'y a guère de fragment qui ne prêtât aux unes et aux autres, mais j'en ai été très-sobre; je n'ai pas prétendu enseigner au lecteur, à chaque instant, comment il doit sentir ou penser. Il y a cependant des occasions où l'on m'aurait reproché de ne pas exprimer l'admiration que cette éloquence appelle, ou la leçon de goût qui ressort de l'analyse de certaines beautés. Quant à la philosophie, j'ai déjà dit ailleurs que je ne prétendais pas discuter avec Pascal; mais il se rencontre pourtant tel paralogisme subtil qu'on doit démêler, telle illusion d'une vive imagination dont on a besoin de se défendre, telle dif

(a) Pour Méré, j'ai été devancé par M. Fr. Collet, et j'ai profité de son travail. Voyez la note 16 sur la Vie de Pascal, p. XIX.

(6) Voyez p. 96, note 3; p. 117, note 3; p. 159, note 2; p. 381, note 5; etc., etc. (c) J'avais moi-même répété cette erreur sur la foi d'autrui (p. 94).

(d) C'est ainsi que j'ai eu le regret de ne rien trouver de satisfaisant pour rendre compte du nom inexpliqué de Salomon de Tultie, Vi, 17.

ficulté qu'il faut expliquer, sinon résoudre. Quelquefois aussi il y avait à défendre contre une objection mal établie le raisonnement de Pascal (p. 155).

J'ai mis à la suite de la Vie de Pascal, par Mme Perier, des notes aussi étendues que le texte, et qui le complètent. J'y ai ajouté une Note sur les doctrines du jansenisme (p. xxix). J'ai placé en tète du volume une Étude sur les Pensées de Pascal, et à la fin une Table des matières et des expressions les plus remarquables. Je n'ai rien négligé enfin pour donner aux éditeurs qui m'avaient demandé ce livre un travail sérieux, tel qu'avait droit de l'attendre une maison qui se recommande aux amis de la littérature savante, et par tant de bonnes éditions des classiques, et par le nom même et les travaux de M. Dezobry.

Si d'ailleurs j'explique avec cette insistance les soins que j'ai pris afin de donner un bon commentaire des Pensées, c'est pour rassurer ma conscience sur les faiblesses que j'aperçois mieux que personne dans mon travail. Celui qui publie un livre pour la première fois, surtout un livre de ce genre, où les détails sont infinis, et où l'on a, pour ainsi dire, autant de sujets différents à traiter que de notes à faire, doit trahir son inexpérience par plus d'une faute, surtout quand il arrive, comme cela m'est arrivé par des circonstances dont il est inutile d'entretenir le public, que le livre s'imprime à mesure qu'il se fait, ce qui a toutes sortes d'inconvénients qu'on voit sans peine. Enfin, travaillant à la campagne, j'étais privé de bien des conseils et de bien des entretiens qui auraient pu m'être utiles (a).

M. Faugère avait eu l'heureuse idée d'indiquer par un chiffre placé en marge de chaque fragment la page du manuscrit autographe où ce fragment se trouve. J'ai répété ces indications en plaçant les chiffres , non plus en marge, mais en tête de la première note sur chaque fragment.

On trouve dans l'autographe, à côté de plusieurs fragments, des indications, telles que Le bon sens, Contrariétés, Divertissement, Écoulement, Point formaliste, Infini, rien, etc., qui ne sont pas proprement des titres, mais des étiquettes dont Pascal se servait pour retrouver sa pensée. Je ne les ai pas fait entrer dans le texte, mais je les ai conservées en note à côté du chiffre qui marque la page du manuscrit.

On trouve de temps en temps dans le manuscrit des phrases ou des pensées que Pascal lui-même a barrées après les avoir écrites, et qu'il a

(a) On verra cependant que je tiens de M. Le Clerc un renseignement précieux, le plus curieux certainement qui soit dans mes remarques. C'est l'indication de la source authentique la plus ancienne de la célèbre image de la sphère dont le centre est partout (p: 4).

Qu'on me permette de remercier ici respectueusement M. Deliége, de Versailles, l'ami d'un oncle que j'ai perdu, qui par le souvenir de cette amitié a bien voulu s'intéresser virement à mon travail, et qui m'a encouragé et aidé par de longues et fréquentes lettres , me prodiguant à la fois, avec une complaisance infatigable, les conseils d'un esprit plein de sagesse et de gout, et les indications de tout genre que sa riche littérature lui fournissait.

refaites autrement. Je ne me suis pas assujetti à conserver toutes ces variantes ; j'ai cependant indiqué en note celles qui offraient plus d'intérêt.

Ce n'est pas assez, en citant Montaigne, d'indiquer le livre et le chapitre, car il y a des chapitres fort longs. J'ai donc toujours cité la page, et je l'ai fait d'après l'édition de M. Le Clerc, Paris, 1826, 5 vol. in-8. Le fameux chapitre xı du second livre, Apologie de Raimond Sebond, méritait par son importance d'être désigné d'une manière particulière qui le fit tout de suite reconnaitre. Je me suis servi de l'abréviation Apol., en citant toujours la page.

J'ai cité Platon d'après la pagination d'Ilenri Estienne.

Je n'ai pas besoin d'avertir que P. R. signifie l'édition de Port-Royal ou édition princeps des Pensées , et que Cf. veut dire Conférez.

Je n'ai pas cru devoir m'astreindre à employer dans le texte, pour les imparfaits, l'orthographe du siècle de Louis XIV. Cela peut paraitre nécessaire pour les poëtes, à cause des rimes; mais pour les prosateurs cette affectation de fidélité à l'orthographe du temps ne me parait pas fondée en raison; car si on conserve l'o des imparfaits, pourquoi ne conserverait-on pas tout le reste de cette orthographe? Pourquoi n'écrirait-on pas, comme dans l'édition de Port-Royal, luy, reconnoistre, s'arreste, veiie, etc. ? Dans Montaigne, on doit au contraire conserver l'o, puisque l'on conserve toute l'orthographe du xvie siècle.

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Je désire par-dessus tout que la Faculté des lettres de Paris et l'École Normale, auxquelles j'ai l'honneur d'appartenir, reconnaissent dans ce travail quelque chose de leur esprit, de l'esprit de l'Université, pour employer un nom que la loi nous donnait hier encore, et que l'estime publique, je l'espère, nous conservera. Je soumets ce travail à mes supérieurs, à mes maîtres, à mes collègues; je l'offre à mes auditeurs et à mes élèves comme un souvenir et une continuation de nos entretiens. Élève moi-même de cette École, si chère à lous ses enfants, j'ai gardé fidèlement, et j'ai la confiance qu'on retrouvera ici la tradition des sentiments qu'elle inspire ou qu'elle entretient, l'ardeur pour le travail, la gravité des pensées, le zèle du bien, le goût do la vraie science et de la vraie éloquence, et en philosophie comme en toutes choses un égal amour de la règle et de la liberté.

Novembre 1851.

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