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PRÉFACE

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LETTRE-PRÉFACE

Un lien commun réunit ces travaux de nature assez diverse : ils relèvent de la théologie allemande contemporaine qu'ils peuvent servir à caractériser. C'est là notre excuse auprès de ceux qui trouveraient le titre un peu ambitieux pour une publication éminemment modeste, puisqu'elle n'est qu'un simple recueil d'analyses faites avec la dernière impartialité, sans que l'auteur ait rien ajouté de son chef.

On ne manquera pas de dire que le trait le plus général et le plus caractéristique de ces études, c'est leur rationalisme. Pour apprécier la valeur de cette accusation capitale qui doit être, dans la pensée de ceux qui l'avancent, une fin de nonrecevoir, il ne sera pas inutile d'en appeler aux faits et aux principes.

On désigne par le nom de rationalisme cette tendance théoJogique qui a régné en Allemagne pendant la plus grande partie du XVIIIe siècle et jusque vers le premier quart du XIXe. Elle a succédé à une orthodoxie excessive qui a dominé pendant le XVIIe siècle. Les circonstances extérieures, l'influence générale de l'époque ne suffisent pas pour rendre compte de cette évolution qui a eu à sa tête les hommes mêmes chargés de conserver les doctrines de l'église et d'en sauvegarder les insti

tutions. Il faut remonter jusqu'au XVIe siècle afin de découvrir les germes des principes qui se sont développés plus tard. Pour demeurer fidèles à leur doctrine fondamentale, les réformateurs auraient dû, dans chaque domaine, tout régler au point de vue de la foi justifiante. Nul dogme ne devait être maintenu s'il n'en découlait ; il fallait rompre avec toute cérémonie, tout usage ecclésiastique qui n'en serait pas la mise en oeuvre, l'apparition sous forme visible et concrète; l'église enfin n'aurait dû se composer que d'hommes ayant fait personnellement l'expérience de cette foi justifiante qu’on proclamait la pierre angulaire de tout l'édifice.

Rien n'autorise à penser que les réformateurs aient senti toute la portée de leurs principes. Ils n'ont pas vu d'abord où les conduisait l'élan qu'ils avaient pris et dès qu'ils s'en sont aperçus ils ont eu hâte de contenir leur ardeur. Ainsi qu'il arrive toujours dans les grandes oeuvres de rénovation, le principe nouveau n'a pas réussi à transformer complétement ses plus zélés représentants appelés à le faire triompher. Encore enlacés dans le formalisme du point de vue autoritaire, les hommes du XVIe siècle ont été conduits à concevoir le dogme éminemment spirituel de la justification par la foi d'une façon très extérieure : le point de vue essentiellement moral, religieux, n'a pas suffisamment dominé, absorbé la conception juridique du moyen âge. Grâce à cette première déviation, la mystique chrétienne n'est pas rentrée dans la pleine et entière possession de tous ses droits.

Ajoutons tout de suite qu'il n'a été fait qu'une application partielle de ce dogme fondamental incomplétement saisi. Pour ce qui est de la doctrine, on n'a pas compris que la justification objective et la justification subjective doivent marcher ensemble: on n'a pas vu que la foi justifiante saisissant Christ doit être en même temps chez le fidèle le principe d'une vie nouvelle. C'est ainsi qu'on a été conduit de bonne heure à placer sa confiance dans une foi intellectuelle, dans une rectitude de créance qui est trop souvent demeurée séparée de la sainteté de la vie. En révisant les dogmes reçus, on en a conservé qui étaient incompatibles avec la doctrine de la justification

par la foi. Pour ce qui est de l'église, on a indistinctement admis dans son sein les populations du XVIsiècle, élevées à l'école du moyen âge, sans se demander si elles remplissaient les conditions préalables, une foi personnelle et vivante. A l'intellectualisme abstrait, qui néglige le fond des choses pour insister d'autant plus sur l'attitude que la pensée doit prendre à l'égard des dogmes en vue d'en obtenir une connaissance rigoureuse et exacte, vient ainsi s'ajouter de bonne heure le pélagianisme, son corrélatif dans le domaine pratique.

Dès lors l'ennemi est maitre de la position. Bien loin de s'étonner de l'invasion du rationalisme, il faut plutôt être surpris qu'elle ait été si tardive. Le principe protestant chercha sans doute à réagir, mais ce fut en vain : la défaite du spiritualisme inconséquent du XVIe siècle était inévitable. Le syncrétisme eut beau s'élever, au nom de la largeur chrétienne, contre l'exagération de l'élément spécifiquement luthérien; les piétistes tentè. rent vainement de mettre l'accent sur la piété et non plus sur l'exactitude de la doctrine. On ferma la bouche à tous ces hérétiques, en multipliant et en serrant les mailles d'une scolastique intraitable, bien décidée à ne pas laisser la moindre place pour le sentiment, pour la vie, dans un système qu'on donnait comme l'expression la plus fidèle de la vérité chrétienne. C'est ainsi que le rationalisme parut pour quelque temps engagé au service d'une orthodoxie irréprochable.

Mais le malentendu ne pouvait durer. Lorsqu'un autre élément vivace du protestantisme, le droit d'en appeler de toute décision dogmatique à la seule Parole de Dieu finit par prévaloir, la théologie officielle dut à son tour comparaitre par-devant ce tribunal, attaquée par l'allié de la veille, par cet intellectualisme lui-même qui, après avoir concouru à la former, allait se tourner contre elle. Rien de plus aisé, pour une science émancipée, que de transformer le rationalisme orthodoxe en un rationalisme pur et simple. La vie chrétienne ayant disparu laissait le champ libre aux exigences intellectuelles qui avaient jusque-là été, pensait-on, à son service. Ce fut un jeu pour la logique de renverser ce savant édifice de l'orthodoxie qu'on n'avait réussi à élever qu'en soutirant jusqu'au dernier ves

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