Page images
PDF
EPUB

tige de séve chrétienne. Lorsque le papillon s'est élevé dans les libres régions de l'air, la coque desséchée qui lui a longtemps servi de prison, de sépulcre et de berceau, perd par cela même toute consistance.

C'est justement de la réaction contre ce rationalisme sorti triomphant des entrailles de l'orthodoxie qui, dès le XVIe siècle, le portait dans ses flancs, qu'est née la théologie moderne, dont la théologie contemporaine poursuit la tâche.

Voilà pour ce qui concerne la question de fait.

Reste à savoir si, à son tour, la théologie moderne n'a pas contracté une fatale alliance avec ce rationalisme latent qui a provoqué la complète dissolution de l'ancienne théologie ? Nous voilà arrivés à la question de principe beaucoup plus délicate que le point de fait qui vient d'être examiné et sur leqnel l'hésitation n'est pas possible.

« Il est incontestable que le rationalisme peut se concevoir en dehors de la religion révélée; mais il s'est attaché particulièrement au christianisme et dans son sein au protestantisme. Il devait en être ainsi parce que le christianisme a donné l'éveil à un besoin de vérité et de conviction qui réclame la plus complète liberté à l'endroit des doctrines et des traditions arbitraires. L'histoire entière est là pour démontrer que dès qu'une théologie élève la moindre prétention à être scientifique, elle implique le rationalisme en principe. En proclamant le droit des convictions individuelles, en soumettant les idées traditionnelles à une révision, la réformation offrit tout naturellement au principe rationaliste l'occasion de s'accuser. » (Pag. 217.)

Tout dépend des rapports qui s'établissent entre la foi chrétienne et ce besoin rationnel, compagnon indispensable d'une théologie sérieuse. « Dès que le rationalisme a cessé de puiser à la source de la révélation, dès qu'il s'est détourné des documents historiques et du souffle religieux qui les anime pour recourir aux procédés exclusivement rationnels, il est devenu faux ; il a été réfuté par le développement de la théologie, et même de la philosophie. » Cette tendance au pur théisme, grâce à laquelle le rationalisme du XVIIIe siècle est allé se perdre dans les abstractions et dans le vide, a fait aussi son apparition

parmi nous. Avec une assurance qui ne peut se puiser que dans le plus complet oubli des leçons de l'histoire, il nous annonce l'avénement d'une religion sans surnaturel appelée à supplanter toutes les autres. Après avoir renié tous les éléments chrétiens, ce théisme s'attache aux débris des institutions ecclésiastiques du passé avec l'ardeur du naufragé qui saisit la dernière planche de salut. Il est certain que cette prudence, consciente ou non, a lieu de surprendre chez des novateurs pleins de foi ; elle n'en est pas moins un moyen sûr de prévenir la grande objection qu'on a toujours élevée contre le théisme pur: d'être incapable de satisfaire les besoins religieux et pratiques dans le sein d'une grande communanté.

Mais le rationalisme peut aussi se rendre mieux compte de son principe. Il pénètre alors jusqu'aux profondeurs de la vie chrétienne; il se laisse saisir par la puissance des idées et des faits de l'Evangile; il cherche par la comparaison et la critique des sources à s'approprier la foi chrétienne, c'est-à-dire une croyance compatible avec les résultats généraux des sciences. » (Pag. 220.)

L'idée fondamentale du rationalisme est maintenue pour l'essentiel, mais il devient chrétien. Il ne faut pas voir en lui le fruit d'une faculté religieuse de connaitre; il ne désigne que le caractère rationnel d'une foi résultant d'ailleurs de l'expérience, d'un fait créateur, unique en son genre..... « La devise de la science ne doit pas être : tout provient de la raison, mais : tout doit être conforme à la raison : nach Vernunft, nicht aus Vernunft. » (Pag. 291.)

Le rationalisme, ainsi compris, n'est répudié par personne. Car la théologie qui admet la valeur nor mative de tout le contenu biblique et des confessions de foi, de manière à tenir en échec toute tentative de libre recherche, ne prétend pas agir d'une façon irrationnelle : elle croit avoir des raisons excellentes pour en agir ainsi. D'autres théologiens comme Rothe, tout en partant d'idées aprioristiques et spéculatives, professent le plus grand respect pour les faits de l'Evangile. Ce rationalisme est « hors d'état de trouver une pierre de touche infaillible pour découvrir ce qui est définitivement d'accord

avec la raison ou ce qui la contredit, parce qu'une telle appréciation dépend de la conscience scientifique dans chaque moment donné. Il trouve également son contre-poids dans l'au" torité qu'exerce naturellement sur lui le contenu inépuisable de la littérature biblique. » (Pag. 221.) Rothe, que ses préoccupations spéculatives pourraient faire soupçonner d'attribuer un trop grand rôle à la raison, prend soin de légitimer les répugnances qu'elle a inspirées à l'ancienne théologie. « On ne saurait, dit-il, en vouloir à l'ancienne dogmatique de considérer la raison avec défiance. Que ne comprend-on pas en effet sous ce nom ! Rien de plus précieux que la raison, sa nature n'admet rien de supérieur. Si seulement on la possédait ! Mais ce n'est le cas de personne. La raison n'est pour nous, mortels, qu’un idéal à réaliser ; elle ne se trouve jamais de fait complète chez personne, à l'exception d'un seul, comme la liberté. L'homme est raisonnable, a de la raison, signifie simplement : il peut penser. Il n'a de raison que dans la mesure où il peut réellement penser. Et qui peut le faire autrement que d'une manière relative ? » (Pag. 23, Introduction.)

Tel est le rationalisme chrétien, aussi ancien que le christianisme, et inséparable de toute étude sérieuse de la religion. La théologie contemporaine le professe en même temps qu'elle répudie soit le rationalisme qui proclame l'autonomie et l'entière suffisance de la raison, soit le rationalisme empirique, vulgaire qui, prenant les opinions régnantes d'une époque pour le dernier mot de la raison, s'en autorise pour repousser tout ce qui leur est opposé ou les dépasse. Tout en se glorifiant hautement de mériter plus qu'aucune autre le titre de rationnelle, la théologie allemande contemporaine, telle qu'elle vient d'être définie, a le droit de répudier l'accusation de rationalisme. Ce n'est pas tout, la théologie contemporaine prétend respecter mieux que personne non-seulement les faits du christianisme, mais ceux de l'histoire, ainsi que les données de la conscience humaine. Nous aurons l'occasion d'apprécier la valeur de cette prétention en signalant les solutions que les théologiens du jour donnent aux questions préliminaires qui concernent l'étude de la dogmatique.

II

Si Rothe pouvait être considéré à cet égard comme le représentant authentique de la théologie contemporaine, celle-ci se trouverait disculpée du reproche qu'on est assez porté à lui faire, de subordonner le principe formel du protestantisme, l'autorité de l'Ecriture, au principe réel, la justification par la foi. Ce théologien insiste en effet sur l'union intime des deux principes qu'il veut placer sur le même pied. « Ces deux principes, dit-il, sont unis d'une façon tellement intime qu'au fond ils n'en forment qu'un seul qui peut être formulé comme suit : La piété évangélique a sa source et son origine dans la justification par la foi en Christ, tel que le pécheur a appris à le connaitre personnellement dans la sainte Ecriture d'une manière authentique. Il faut donc se garder de mettre le principe formel sur l'arrière-plan dans l'intérêt du principe matériel. Celui-ci n'y gagnerait rien, et l'autre, dans son isolement, perdrait toute consistance. Primitivement ce principe formel ne le cède point en dignité au principe matériel, et il est tout à fait contraire à l'histoire de prétendre, comme on le fait souvent, que le principe matériel est venu le premier, tandis que l'autre n'est venu s'y joindre que plus tard, d'une manière tout à fait extérieure. On y aurait été conduit par le besoin de posséder, dans les controverses contre les catholiques, une autorité irréfragable en faveur de la doctrine nouvelle, qu'on s'était du reste formée exclusivement au moyen du seul principe matériel. Tout au contraire, comme ce n'est que par l'usage de l'Ecriture que les réformateurs en sont venus à saisir avec une clarté parfaite ce qui constituait le principe matériel, ils ont eu dės le début pleine conscience du rapport intime qui régnait entre les deux. » (Pag. 9, Introduction.)

Peut-être le savant théologien, obéissant à la tendance spéculative de son esprit, a-t-il trop cédé à la tentation de dis

culper le protestantisme de tout reproche de dualisme, en le ramenant à un seul principe. Sans nier le rapport intime des deux principes, il parait bien difficile de ne pas donner le pas au contenu sur le contenant. A elle seule l'autorité de l'Ecriture est insuffisante; on n'est pas plutôt touché, au contraire, par la valeur intrinsèque du contenu qu'aussitôt le contenant se trouve revêtu d'un prix tout nouveau. La réciproque est loin d'être vraie : la foi la plus complète et la plus absolue en l'Ecriture peut rester longtemps stérile. Ce fait semble donner un prix tout particulier, une certaine préséance au principe matériel. Quoi qu'il en soit, l'ancienne théologie en est bientôt venue à exagérer la valeur du principe formel, en tombant dans toutes les aberrations qu'entraine le littéralisme né d'un besoin excessif d'autorité extérieure, tandis que la théologie moderne s'est attachée à relever le principe matériel, en lui reconnaissant une valeur supérieure. Rothe lui-même, qui prétend placer les deux principes sur le pied d'une égalité parfaite et n'en faire qu'un seul, semble infidèle à sa thèse. Il s'élève en effet contre l'usage de faire précéder la dogmatique d'une bibliologie ou d'un article sur les sources de la connaissance religieuse. C'est supposer que la piété est primitivement une connaissance des objets religieux qui doit pénétrer du dehors en l'homme sous forme d'enseignement. « Cette ancienne tractation, dit Rothe, n'est pas seulement inadmissible au point de vue scientifique, elle implique une manière fausse de comprendre les rapports de la piété évangélique et de la Bible. Twesten a dit excellemment : On ne saurait soutenir que la foi à la sainte Ecriture soit pour la conscience chrétienne le fondement de toutes les autres convictions. » Il faudrait alors, ajoute Rothe, « que la conscience chrétienne eût cessé d'être aujourd'hui ce qu'elle était quand le Nouveau Testament fut composé et même à l'époque de la réformation. Bien loin, en effet, d'être présentée comme fondamentale par les confessions de foi du XVIe siècle, la doctrine de l'Ecriture n'y est traitée qu'en passant. Elle est plutôt à son tour une partie constitutive des convictions chrétiennes, qui est autant soutenue par elles qu'elle contribue à son tour à les soutenir. Il est parfaitement certain

« PreviousContinue »