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véritable grandeur, c'est une lueur trompeuse qui ne sert qu'à nous égarer. Nous ne mesurons l'étendue de notre ame, que par celle de nos désirs : el telle est la corruption de nos meurs, que l'ambition même vous paroît une vertu.

Combien voyons-nous de magistrats se flatter de devenir grands en briguant avec avidité le frivole le dangereux honneur de vivre avec les grands ! Pour parvenir à cette fausse grandeur, ils arrachent les bornes que la sagesse de nos pères avoit établies; ils confondent les limites de deux professions dont les mours sont absolument incompatibles ; et que peuvent-ils mettre de leur part, dans ce commerce inégal où ils se flattent de voir rejaillir sur eux, une portion de cet éclat qui environne les grands ? Quel est le prix auquel ils achètent une illustre et pesante amitié ?

Ne disons point ici qu'il est à craindre que, prodigues de leur dignité, ils ne s'accoutument insensiblement à n'être pas plus avares de leur devoir, et qu'ils ne chargent quelquefois la justice de les acquitter de cette espèce de dette qu'ils contractent envers les grands.

Ne peignons point les hommes plus foibles ou plus corrompus qu'ils ne le sont ; et craignons de dire ce que nous rougirions même de penser. Disons seulement que l'on sacrifie toujours une partie de cette constante et intrépide liberté qui est le plus ferme appui de la grandeur du magistrat. Il devient indépendant de ceux que l'état de leurs affaires met presque toujours dans sa dépendance. S'il se sent assez fort pour résister au crédit et à l'amitié réunis contre lui, pourra-t-il s'assurer d'être toujours assez heureux pour échapper aux artifices sccreis de cette prévention presque imperceptible qui se cache au lond de notre cour, et qui aveugle notre esprit avant même qu'il ait eu le loisir de penser à s'en défendre ? Enfin, quand il espéreroit de n'être pas moins audessus de la prévention que de la foiblesse, pourquoi s'exposer à des combats dont le péril est certain, dont le succès est douteux, et où la victoire même, toujours fatale au vainqueur, fait succéder à une amitié feinte, une haine véritable, et à une protection passagère une vengeance immortelle ? D'autres esprits, encore plus foibles que

les

premiers, cherchent une élévation imaginaire dans le spectacle qu'ils donnent au public de leur somptueuse magnificence : toute leur vie n'est qu'une longue représentation, dans laquelle on admire en public l'éclat de leur grandeur fastueuse, mais on déplore en secret la vanité de leur superbe foiblesse.

La véritable grandeur gémit de cette pompe qui ne sert qu'à la déguiser; et craignant d'être confondue avec les vices qui accompagnent presque toujours le faste et le luxe, elle s'échappe du sein de l'abondance, pour se retirer dans le vertueux séjour de la médiocrité.

C'est là qu'elle se plaît à former un caur vraiment digne d'elle.

Elle ne se contente pas d'avoir donné au magistrat ce fonds de grandeur intérieure qui n'est parfaitement connu que de Dieu seul ; elle répand sur tout son extérieur quelques rayons éclatans de cette vive lumière qu'il renferme au-dedans de lui-même.

La simplicité de son cour, l'égalité de son ame, l'uniformité de sa vie , sont des vertus que sa modestie ne sauroit cacher. Une douce et majestueuse tranquillité, une autorité visible et reconnoissable l'accompagnent toujours ; sa propre grandeur le trahit, et le livre malgré lui aux louanges qu'il méprise.

Au-dessus de l'admiration des hommes, il n'exige pas même leur reconnoissance. Heureux s'il peut leur cacher le bien qu'il leur fait, et être l'auteur inconnu de la felicité publique !

Supérieur à tous les événemens, il semble que les ayant tous prévus, il les ait tous également méprisés. Jamais la colère n'a troublé la sérénité de son visage : jamais l'orgueil n'y a imprimé sa fierté : jamais l'abbattement n'y a peint sa foiblesse.

Enfin, toujours grand sans faste, sans ostentation,

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souvent même sans le savoir, le dernier caractère de sa grandeur est de l'ignorer.

Il est regardé comme le terme de la sagesse humaine

. Les pères le montrent à leurs enfans comme le plus parfait modèle qu'ils puissent jamais imiter : si l'on demande un homme de bien, tous ses concitoyens se hâteront à l'envi de le nommer.

On ne pourra plus peindre la vertu, sans paroître avoir voulu faire son portrait. Le poète proteste inutilement qu'il n'a pensé qu'à tracer en général le caractère d'un homme de bien; tout le peuple se récrie qu'il a voulu peindre Aristide : et, quittant la fiction pour la vérité, il oublie le héros fabuleux

que

le ihéâtre lui offre, pour admirer un plus grand spectacle

que la vertu d'un simple particulier lui présente. Tels sont les fruits précieux de cette grandeur d'ame qui est propre au magistrat. C'est par elle que ce sage athénien mérita autrefois le titre glorieux d'homme juste ; et c'est elle que nous proposons aujourd'hui pour modèle à ceux qui sont tous appelés par le bonheur de leur état à porter ce grand nom. Heureux, si nous pouvons ne perdre jamais de vue une si rare vertu dans le cours de nos occupations', et si nous méritons de parler de la grandeur

en nous exerçant à la pratiquer !

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d'amne,

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QUATRIÈME MERCURIALE ,

PRONONCÉ É A LA SAINT-MARTIN, 1700 :

LA DIGNITÉ DU MAGISTRAT.

SOUFFREZ

FREZ que nous suspendions durant quelques momens les sévères fonctions de la censure publique, pour n'envisager que la perte qu'elle vient de faire.

La voix qui devoit se faire entendre aujourd'hui, s'est éteinte avant le temps, par une mort précipitée; et la censure, presque réduite au silence , semble ne devoir être occupée qu'à regretter la mort du censeur (1)

Compagnons de sa dignité et coadjuteurs de ses travaux, nous avons va, nous avons connu de plus près, dans ce sage magistrat, ce fonds de droiture et de probité qui paroissoit tellement né avec lui, qu'on eût dit qu'il étoit vertueux non-seulement par choix, mais par une heureuse nécessité ; ces inclinations bienfaisantes qui tempéroient la rigueur de son ministère ; ce caractère de candeur et de sincérité que la nature avoit gravé sur son front comme une vive image de celle de son ame ; cette douceur et cette affabilité qui rassuroient les foibles, qui consoloient les malheurenx, qui guérissoient les plaies que sa justice avoit faites, et qui donnoient des grâces jusqu'à ses refus ; enfin , cette religion si pure et si sincère qui s'est toujours également soutenue dans une longue suite de dignités, et qui , l'ayant accompàgné depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'au dernier moment de sa vie, a fait respecter en lui le chrétien encore plus que le magistrat.

(1) M. de la Briffe , procureur-général.

Tristes et inutiles honneurs que nous rendons à sa mémoire ! Cherchons dans l'accomplissement de nos devoirs la seule consolation qui convienne à la sévérité de notre ministère ; et souvenons-nous que, si les censeurs sont mortels, la censure doit être immortelle.

Avouons-le néanmoins, et disons à la gloire de la magistrature, que jamais la justice n'a en la satisfaction de voir dans ses ministres tant de droiture et tant d'intégrité. Des mains pures et innocentes offrent un culle agréable à ses yeux. La probité est devenue si commune, qu'elle n'est plus regardée comme une distinction. On rougiroit de n'être point vertueux ; on ne se glorifie point de l'être : et le vice, nonseulement condamné, mais inconnu dans cette auguste compagnie, est réduit à se cacher dans des tribunaux obscurs, éloignés de la lumière du sénat.

Mais que sert à la gloire du magistrat cette innocence dont il se flatte, si sa vertu renfermée audedans de lui-même ne jette aucun éclat au-dehors; et si pendant qu'il révère la sainteté de la justice, il ne craint point d'avilir la dignité du magistrat ?

C'est à cette dignité, que la vertu même doit une partie de sa gloire. Par elle la justice cesse d'être invisible ; elle se rend sensible ; elle se communique aux yeux des mortels : et si elle recoit leurs hommages, c'est la dignité seule qui lui concilie cette espèce d'adoration. Le public, accoutumé à juger sur les apparences, croit qu'il n'y a point de vertu solide, où il ne voit pas de véritable dignité. Et qui sait en effet combien le magistrat conservera encore cette sévérité intérieure, dans laquelle il met toute sa confiance? Il porte déjà l'extérieur du relâchement, il livre à son ennemi les dehors de son ame, et peut-être il le recevra bientôt dans la fond de son cour.

Ainsi périt tous les jours la gloire du magistrat, ainsi s'efface l'éclat de celle dignité dont le dépôt sacré est remis entre ses mains, pour donner du crédit aux lois et du poids à la justice.

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