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tionner le bien, et à n'augmenter l'autorité du sénat, qu'en augmentant sa vertu. Projets plus flatteurs que solides, dessein

solides , dessein trop élevé pour

pouvoir jamais être accompli! Ce sera sans doute la réflexion de ceux qui, donnant le nom de prudence à la paresse, regardent les idées de réforine tout au plus comme une fiction agréable, et si l'on peut parler ainsi, comme le songe de la vertu.

Un sénat moins nombreux et formé avec plus de choix, un sénat qui n'étoit presque autrefois qu'une assemblée vénérable d'hommes parfaits, pouvoit, nous diront - ils, faire respecter les lois de la plus exacte discipline, et en maintenir l'autorité.

Mais depuis que l'entrée du temple de la justice a été livrée aux richesses, et que le nombre des véritables sénateurs est devenu aussi rare que celui des sénateurs s'est augmenté ; depuis que les mæurs mêmes sont changées, et que la discipline domestique a presque péri avec la discipline publique; peut-on concevoir encore des projets de réforme; et ne vaut-il pas mieux éviter de commettre l'autorité du sénat contre des abus désormais trop invétérés, que de montrer pour tout fruit de notre zèle, qu'il y a des vices plus forts que nous, et que la verlu même ne pourroit attaquer qu'avec des armes inégales ?

A Dieu ne plaise que la grandeur du mal nous fasse ainsi condamner l'usage des remèdes dont elle nous montre au contraire la nécessité.

Cette multitude qui nous effraye n'a besoin que d'un ordre certain qui la réunisse sous les lois d'une discipline inviolable. Un peuple de guerriers ne devient

presque que comme un seul homme; et tout ce qui est ordonné, quelque nombreux qu'il soit, se réduit enfin à l'unité.

Ce relâchement des moeurs que nous déplorons, n'est si général qu'il n'y ait encore des ames privilégiées qui retracent à nos yeux l'innocence des premiers âges du sénat, au milieu de la corruption de

pas

notre siècle. Il est et il sera toujours dans cette auguste compagnie des vertus capables de fortifier les ames les plus foibles, d'animer les plus indifférentes, de faire rougir les moins vertueuses, de donner de la terreur à la licence, et du crédit à la discipline.

Mais nous sera - t-il permis de le dire, la volonté nous manque souvent beaucoup plus que le pouvoir. Rien n'est impossible à la veriueuse et persévérante opiniâtreté de l'homme de bien. Osons faire l'essai de nos forces, ou plutôt de celles du sénat; osons entreprendre un ouvrage qu'il est glorieux même de commencer. Le succès surpassera peut-être notre attente. Nous aurons mérité du moins l'honneur que Romne malheureuse rendit à un de ses généraux pour n'avoir pas désespéré de la république; et que peut - il y avoir de plus flatteur pour de vertueux magistrats, que de travailler à leur propre gloire en relevant celle d'une compagnie qui n'en connoît point sur la terre ni de supérieure en dignité, ni, malgré le relâchement même des moeurs, d'égale en vertu ?

D'Aguesseau. Tome I.

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DIX-NEUVIÈME MERCURIALE,

PRONONCÉE A LA SAINT-MARTIN, 1715 :

L'AMOUR DE LA PATRIE.

Après toutes les pertes que notre ministère, que ce sénat auguste, que toute la France a faites dans le cours de cette année, pouvons-nous vous parler aujourd'hui un autre langage que celui de la douleur; et ne devons-nous pas faire grâce aux vices en faveur de tant de vertus dignes d’être louées par la voie même de la censure?

Qu'il nous soit donc permis de sentir d'abord les pertes de notre ministère. Celui (1) qui en diminuoit le poids par ses travaux, et qui en augmentoit la dignité par ses talens, a été moissonné dans sa fleur par une mort précipitée. Un silence éternel a éteint cette voix éloquente, dont les charmes puissans portoient dans tous les caurs l'amour de la justice et l'impression lumineuse de la vérité. Quelle grâce dans les expressions, quel ordre dans les choses ! Quelle dignité dans l'extérieur, quelle sûreté dans le fond de la décision ! Le succès de ses premières années avoit déjà consommé sa réputation. Mais tout devoit être rapide en lui, et, par une espèce de fatalité, sa vie même a suivi le cours prématuré de sa gloire.

Heureuse dans son malheur, une famille qui trouve dans son propre fonds de quoi réparer de si grandes pertes! A peine croirons-nous avoir perdu le magistrat que nous regrettons. Le même sang nous

(1) M. Chauvelin, avocat général,

redonne encore les mêmes talens. Le frère (1) recueille cette succession de gloire et de réputation que

le frère a laissée, et y ajoute ses propres richesses. Puissent-elles être plus durables ! C'est le seul souhait que nous pouvons former pour un magistrat qui a déjà surpassé nos veux par les preuves qu'il a données dans une autre carrière, de l'élévation de son esprit; et, ce qui est encore plus propre à soutenir nos espérances, de la fermeté de son coeur.

N'étoil - ce pas assez pour la compagnie d'avoir perdu une lumière qui prévenoit presque toujours celle de la justice même; et falloil-il encore qu'après quelques jours d'intervalle, elle vît tomber une de ces têtes illustres (2), qui doivent bien moins leur éclat à la noble origine d'une maison aussi ancienne que le sénat, ou à l'éminence d'une pourpre héréditaire et toujours méritée, qu'à cette profondeur de réflexion, à cette maturité de jugement qui leur donne un empire naturel sur les esprits, beaucoup plus estimable que celui qu'elles empruntent de leur dignité ? A ces traits nous croyons voir encore, nous croyons entendre ce magistrat respectable, dont toutes les paroles, chargées pour ainsi dire de sens, et comme pénétrées de raison, sembloient avoir le privilége de rendre raisonnables tous ceux qui traitoient avec lui. Respecté au dehors comme au dedans du sénat, il portoit l'autorité de sa personne dans les lieux où il déposoit celle de sa dignité. Une sage liberté le suivoit jusque, dans le pays de la servitude; et sa raison se faisoit' rendre hommage par ceux mêmes qui n'adorent que la fortune. Faut-il qu'un mérite si rare ait été enlevé au milieu de sa course; et que ceux que ce grand magistrat a honorés, comme nous, de son amitié, soient réduits à la seule espérance de le voir revivre dans un fils déjà sûr de

(1) M. Chauvelin , maître des requêtes, succéda à M. son frère dans la charge d'avocat général.

(2) M. le président de Longueil de Maisons.

perpétuer sa dignité dans la compagnie; et ce qui sera plus pénible, mais plus glorieux pour lui, chargé d'y soutenir tout le poids de sa réputation.

Tant de pertes particulières éloient donc le triste présage du malheur public dont toute la France étoit menacée. Déjà la mort se destinoit en secret une plus illustre victime; et bientôt elle met sous ses lois un prince (1), qui, presque dépouillé de toute sa grandeur, nous a paru encore plus grand avec sa seule vertu.

Que d'autres complent, s'ils le peuvent, bien moins les années que les merveilles d'un règne qui auroit

pu

faire la gloire de plusieurs rois, et qui n'est que

la gloire d'un seul. Ces faveurs immenses de la fortune , cette plénitude de jours et de gloire, cette rare félicité dont les ombres mêmes n'ont fait qu'augmenter l'éclat, peuvent bien être des récompenses de la vertu, mais elles ne sont pas la vertu même; et le monarque que nous avons perdu, étoit plus digne de nos éloges, lorsque, dans un royaum tranquille, il nous faisoit voir la tyrannie du faua honneur abattue, et la noblesse sauvée de sa propre fureur; le foible protégé contre le puissant; la loi contre la violence; la religion contre l'impiété : le roi toujours au - dessus de tout; et Dieu toujours au-dessus du roi : lorsque la terreur marchoit devant lui , que les plus fermes remparts tomboient au seul bruit de son nom, et que toute la terre se taisoit en sa présence, par admiration ou par crainte. Plus heureux d'avoir senti la vanité de cette grandeur, que d'en avoir joui; plus grand encore dans les revers, que les succès ne nous l'avoient fait voir; la fortune contraire a plus fait pour

lui
que

la fortune favorable. C'est elle qui a caractérisé sa véritable grandeur; et la main même de la mort y a mis le dernier trait. On eût dit qu'elle l'attaquoit lentement, et qu'elle en approchoit par degrés, comme pour

(1) Louis XIV, mort le 1.er septembre 1715.

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