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QUATORZIÈME MERCURIALE,

PRONONCÉE A PAQUES, 1711 :

L'ATTENTION.

Nous avons dit il n'y a pas long-temps aux magistrats en leur parlant de la science: Instruisez-vous, ministres de la justice : nous sera-t-il permis d'y ajouter aujourd'hui, soyez altentils, vous qui êtes destinés à juger la terre. Que vous sert cet esprit dont l'amour propre est si jaloux , ce bon sens qui se flaite de renfermer en soi la raison de tous les législateurs et la sagesse de toutes les lois, si vous n'en recueillez , et si vous n'en réunissez toutes les forces par l'attention.

Tel est cependant, si l'on ose le dire, le dangereux progrès de la négligence de quelques magistrats : Une paresse présomptueuse dédaigne d'abord le secours de la doctrine, parce qu'il en coûte trop pour l'acquérir. L'ignorance veut néanmoins se justifier à ses yeux, et elle se flatte de pouvoir suppléer par l'application seule au défaut de la science. Mais bientôt le travail de l'application même paroît encore trop pénible. On avoit voulu substituer l'attention à la doctrine ; mais qu'est-ce que le magistral pourra substituer à l'attention, si ce n'est la hardiesse d'une décision d'autant plus intrépide qu'elle sera plus daine ? Et c'est aiusi qu'après s'être flatté de savoir tout sans science, on parviendra enfin à croire tout entendre sans altention.

Car qu'on ne pense pas que nous voulions parler ici de cette attention vive, inais peu durabie, qui ne saisit que le dehors, et qui se contente de couler rapidement sur la surface de son objet; ni de cette

pénétration éblouissante qui voit trop dans le premier moment pour bien voir dans le second, et qui ne conçoit rien parfaitement, parce qu'elle croit d'abord avoir tout conçu.

A Dieu ne plaise que nous prenions ainsi l'ennemie de l'attention pour l'attention même.

Nous parlons de cette attention solide et infatigable, qui loin de s'arrêter à la première superficie , sait mesurer toute la hauteur, embrasser toute l'étendue, et sonder toute la profondeur de son sujet. Nous parlons de cette maturité de jugement, et si, nous l'osons dire, de cette utile pesanteur, qui se défie heureusement de ses découvertes ; à qui sa propre facilité est suspecte ; et qui sait que

la vérité, rarement le prix de nos premiers efforts, ne révèle ses mystères qu'à l'efficace persévérance d'une sérieuse et opiniâtre réflexion.

Heureux le magistrat qui a reçu du ciel le rare présent d'une attention si nécessaire ; plus heureux encore celui qui la soutient et qui la nourrit, si l'on peut parler ainsi, par une méditation profonde et continuelle de ses devoirs !

S'il monte au tribunal dans la majesté de l'audience, il se remet toujours devant les yeux la facilité, la promptitude, la simplicité de cette auguste justice que le séuat y exerce à la vue du public. Il rappelle dans son esprit, non sans un secret mouvement d'envie , la félicité de ces siècles fortunés où l'on ne connoissoit point encore d'autre forme des jugemens, où le plaideur moins habile et plus heureux, venoit sans ai tifice et souvent sans défense déposer lui-même ses plaintes dans le sein de son juge, et où le juge toujours prêt à entendre la voix des misérables goûtoit le plaisir d'essuyer leurs premières larmes, de finir leur inisère dans le temps même qu'ils en achevoient le récit, de ne remettre aucune affaire au lendemain , et d'épuiser chaque jour , le fonds d'iniquité que chaque jour avoit produit.

Malgré le changement des moeurs, et le progrès infini, dirons-nous de la corruption du caur ou de la subtilité de l'esprit , le spectacle de l'audience retrace encore à nos yeux l'image de cette ancienne et respectable-simplicité. Là, le timide suppliant a encore la consolation de porter ses voeux jusqu'aux pieds du trône de la justice ; là, les plaideurs de bonne foi peuvent avoir la joie de voir naître et mourir leur discorde, jouir d'une prompte victoire, ou se consoler d'une prompte défaite ; et s'ils n'en sortent pas toujours chargés des dépouilles de leurs ennemis, en rapporter au moins le bien, souvent plus précieux, de la paix. Là, enfin, la justice toute pure, et toute gratuite, telle qu'elle descendit autrefois du ciel sur la terre, à la gloire de n'être payée du bien qu'elle fait, que comme Dieu même, par les louanges et par la gratitude des mortels. Tél fut encore une fois le premier âge, l'âge d'or de la justice. Ainsi tous les gens de bien voudroient-ils pouvoir la rendre toujours; mais combien leurs voeux se redoublent-ils encore, lorsqu'ils voient la justice déjà languissante depuis long-temps sous le poids de la forme, expirer presque sous le fardeau encore plus accablant de ce qu'il en coûte malgré elle pour

l'obtenir ? Qui ne sait qu'à présent plus que jamais différer la justice, c'est souvent la refuser ! Le bon droit succombe, et il ne plie sous le joug de l'iniquité, que parce qu'il n'a pas reçu une prompte décision ?

Triste, mais digne sujet de tremblement pour tous les juges ! Un degré d'attention de plus, un dernier effort de réflexion, auroit peut-être prévenu ce malheur : le plaideur attendoit le moment de sa délivrance ; mais cet heureux moment échappe à ses mains déjà prêtes à le saisir ; il ne le voit plus que de loin au bout d'une longue et pénible carrière où ses forces épuisées ne lui permettront peut-être jamais d'arriver.

Que si malgré tous les efforts d'une attention vive et persévérante, l'étendue ou l'obscurité de la matière vous obligent, malgré vous, à exiger du plaideur, une plus longue et plus onéreuse instruction,

des

ministres de la justice, redoublez alors votre vigilance : vous, surtout, qui devez êire l'interprète

parties, le guide des autres magistrats, le flambeau qui uoit éclairer la lumière niême du sénat ; quelle attention, quelle exactitude, quelle fidélité n'exige pas de vous un si saint ministère avant le jugement, dans le jugement même, et après le jugement !

Malheur à celui qui ne commence d'être attentif, que lorsqu'il approche du moment fatal de la décision. Pendant que le inagistrat dort, la fraude et l'artifice veillent pour le surprendre. Il se réveille enfin, mais il est effrayé du changement qui se présente à ses yeux après un sommeil trop favorable à l'iniquité. A peine reconnoît-il encore quelques traits confus de la première image du différend des parties. Des préliminaires innocens en apparence, sont presque devenus des préludes d'injustice. Il découvre en tremblant les piéges que sans le savoir, il a lui-même creusés sous ses pas.

Il se flatte à la vérité de pouvoir réparer les surprises qu'on a faites à sa facilité, et nous présumons en effet, qu'elles seront encore réparables : Mais qu'il y a de différence entre prévenir le mal, et y remédier! Le plaideur la sent bien cette extrême différence : et plùt au ciel que le magistrat pùl toujours l'envisager avec les yeux du plaideur !

Non qu'il doive imiter ces magistrats impatiens, qui voyent croître les procès sous leurs yeux avec une attention inquiète , et qui se laissant emporter à l'ardeur dévoranle de leur génie, se hâtent de cueillir et de présenter aux plaideurs les fruits encore amers d'une justice prématurée. Le magistrat instruit de ses devoirs, sait qu'il y a quelquefois plus d'inconvénient à précipiter la décision, qu'à la différer. Egalement éloigné de ces deux extrémités, il ne voudra ni prévenir par impatieuce ,' ni laisser échapper par négligence ce poini de maturité, dans lequel seul le plaideur peut recueillir avec joie ce qu'il a semé avec douleur.

Pourroit-il donc abandonner le choix de ce

qu'à

moment critique à la discrétion d'un subalterne qui met souvent à prix sa lenteur ou sa diligence, et qui peut-être d'intelligence avec le plaideur riche ou puissant, possède l'art dangereux d'avancer, ou de relarder l'expédition à son gré? Le foible et l'indigent dont cet agent inférieur a rebuté cent fois la pauvreté, aura-t-il la douleur de le voir disposer souverainement des heures de la justice, et devenir par

la négligence du magistrat, le maître du magistrat même ?

Disons-le avec autant de simplicité que de vérité : Je magistrat n'est souvent trompé que parce qu'il veut bien l'être ; s'il étoit plus attentif, il n'auroit ouvrir les yeux, un seul de ses regards dissiperoit ces mystères d'iniquité. Le jugement commenceroit par la maison du juge. Loin d'être le dernier instruit d'un abus qui le déshonore, il préviendroit les plaintes du plaideur; et le public ne seroit pas quelquefois réduit à désirer qu'il voulût au moins l'écouter.

Enfin après une longue attente, le temps de la patience du pauvre est accompli; l'heure de la jastice est venue ; et le moment de la décision si craint d'un côté, si désiré de l'autre, est sur le point d'arriver. Les plaideurs inquiets attendent avec frayeur l'arrêt irrévocable qui doit fixer pour toujours leur destinée. Le magistrat qui doit le plus contribuer à former cet arrêt, sera-t-il seul tranquille, et portera-t-il sa redoutable sécurité jusque dans le sanctuaire ? Cet cil par qui la justice devoit tout voir, n'aura-t-il rien va lui-même? Ou croira-t-il avoir tout vu, parce qu'il aura parcouru rapidement cette ébauche imparfaite du différend des plaideurs, qu'une main ignorante, et quelquefois infidèle, en aura tracé grossièrement au magistrat ? Cependant sur la foi de celte lecture superficielle, il ne craindra peut-être pas d'exposer témérairement aux yeux du sénat la production encore brute et informe de sa première appréhension.

Que deviendroit alors la destinée des parties, et la sûreté des jugemens, si tous ceux qui l'écoutent,

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