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Papparence de la justice. Dévoré par ses désirs, et toujours environné du tumulte des passions, il ne connoît point ces délices du cour, et cette innocente volupté, que l'homme de bien goûte dans le calme profond de sa conscience. Privé des plaisirs de la véritable justice, et soutenu seulement par un effort d'ambition ou de vanilé, il reconnoît bientôt le néant de cette fausse gloire, à laquelle il ne sauroit même parvenir. Fatigué de vouloir toujours embrasser un fantôme qui lui échappe, et dégoûté de cette illusion laborieuse, il se réveille comme d'un songe pénible; il retombe de son propre poids et par une espèce de lassitude, dans son élat naturel ; et déposant le personnage d'autrui, il se résout enfin à n'être plus que lui-même.

C'est alors que dépouillé des apparences honorables de la justice, et couvert de toute la honte de l'iniquité; réduit à envier le sort de ces pécheurs de bonne foi qui, plus simples dans le mal, ont toujours paru ce qu'ils étoient en effet ; il éprouve qu'il est un dernier degré de confusion réservé pour l'hypocrite, une infamie durable qui le suit partout , et qui semble imprimer sur lui un caractère ineffaçable. Quand même il pourroit devenir sincèrement verlueux, ce changement heureux pour son innocence, seroit inutile pour sa réputation. Il a perdu la confiance publique, et c'est un bien qui se perd sans retour. Les hommes qu'il a une fois trompés par sa fausse probité, ne se fieroient pas même à sa véritable vertu : son déshonneur survivroit à son crime; et par un juste retour, après avoir voulu passer pour homme de bien sans l'être véritablement, il le seroit en effet sans le paroître.

Mais c'est cela même qui rend son mal presque incurable. Celui qui n'a pu être fidèle à la vertu, lorsqu'elle pouvoit encore lui attirer l'estime et l'admiration des hommes, pourroit-il se résoudre à devenir vertueux, lorsque par sa faute il ne pourra plus exercer qu'une vertu ignorée, ou méconnue même du public. La probité lui paroitra sans attraits, parce

qu'elle sera sans éclat; et le vice devenant presque nécessaire pour lui, si le ciel ne fait un prodige en så faveur, il tombera dans une espèce de désespoir et de paroître jamais, et d'être véritablement homme de bien.

Ainsi périssent les espérances de la fausse verlu. Ainsi la Providence se plaît à confondre les efforts de l'hypocrisie. Ainsi la honte devient tôt ou tard la compagne du vice, pendant que la gloire marche toujours sur les pas de la vertu. Etre connu, c'est la punition de l'hypocrite, et la récompense de l'homme de bien. Une affectation artificieuse pourra couvrir pour un temps les défauts de l'un; une modestie profonde pourra cacher une partie des vertus de l'autre. Mais l'affectation et la modestie, contraires dans tout le reste, ont cela de commun, qu'elles se trahissent enfin elles-mêmes. Le désir d'un faux honneur se termine à une véritable confusion, et le mépris des louanges élève enfin l'homme de bien au-dessus des louanges mêmes. Il retrouve avec usure dans un âge plus avancé, cette gloire qu'il avoit négligée dans sa jeunesse. Quelquefois obscure dans ses commencemens, lente dans son progrès, elle n'en est que plus éclatante dans sa fin. La voie du juste n'est d'abord qu'une trace presque imperceptible de lumière, qui croît comme par degrés jusqu'à ce qu'elle devienne un Jour parfait (1). Aussi durable, aussi immortelle que la vertu qui la produit, elle accompagne l'homme de bien jusqu'à la fin de sa vie. Mais sa gloire ne s'éteint pas avec lui dans l'obscurité du tombeau. Il semble même qu'elle reçoive un nouvel éclat par sa mort. Victorieuse de l'envie, elle n'excite plus que l'admiration; et consacrant la mémoire du juste à l'éternité, elle apprend à tous les magistrats, qu'on n'arrive à l'honneur, que par la vertu, et que quiconque y aspire par une autre voie, n'impose pas long-temps au public, et ne trompe enfin que luimême.

!!) Prov. Cap. IV. X. 18.

DOUZIÈME MERCURIALE.

PRONONCÉE A PAQUES , 1709 :

LE MAGISTRAT DOIT SE RESPECTER

LUI-MÊME.

Dans ce jour

ce jour solennel que la sagesse de nos pères a consacré à la censure, nous avons eu souvent l'honneur de parler au magistrat au nom de la justice. Mais qu'il nous soit permis de lui parler aujourd'hui au nom de la place même qui le distingue des autres hommes, et de lui dire : Respectez votre état, respectez-vous vous-même : l'honneur que vous rendrez à votre caractère sera la mesure de celui

que vous recevrez du public; et tel est le bonheur de votre condition , que vous serez toujours grand, si vous voulez toujours l'être.

Non, quoiqu'en puissent dire ceux qui sont plus ingénieux à peindre les malheurs de la magistrature, qu’attentifs à les réparer, la dignité qui est vraiment propre au magistrat, n'a encore rien perdu de cette élévation dont l'homme de bien doit être si jaloux.

Que la fortune se joue à son gré des honneurs qu'elle distribue; que le malheur des temps, et la loi impérieuse de la nécessité semblent diminuer l'éclat de la magistrature en augmentant le nombre des magistrats; que le bruit des armes fasse presque taire les lois, et que les hommes frappés du tumulte de la guerre,

soient moins touchés du règne paisible de la justice , nous savons quel est le pouvoir du temps et de la fortune; mais nous savons aussi , et nous l'osons dire avec confiance, que malgré toutes ces causes extérieures, rien ne sera jamais plus réspectable qu'un véritable magistrat.

D’Aguesseau. Tome I.

II

Ne cherchons point à le relever ici par

l'étendue de son pouvoir. Ne disons pas seulement, que dépositaire de la puissance du souverain, et exerçant les jugemens de Dieu même, il abaisse et il éléve, il appauvrit et il enrichit, il donne la vie et la mort.

C'est mal définir la grandeur du magistrat , que de ne la faire connoître que par son pouvoir. Son autorité peut commencer ce tableau, mais sa vertu seule peut l'achever.

C'est elle qui nous fait voir en lui l'esprit de la loi, et l'ame de la justice ; ou plutôt, il est,

si l'on peut parler ainsi, le supplément de l'une et la persection de l'autre. Il joint à la loi, souvent trop genérale, le discernement des cas particuliers; il ajoute à la justice, cette équité supérieure sans laquelle la dureté de la lettre n'a souvent qu'une rigueur qui tue, et l'excès de la justice devient quelquefois l'excès de l'iniquité.

Choisi entre tous les hommes pour rendre un témoignage fidèle et incorruptible à la vérité, le titre précieux d'homme juste le met en possession de la confiance publique. Libre de préjugés, exempt

de passions, et seul digne par là de juger celle de tous les hommes, il ne sort jamais de cette noble indifférence et de cet équilibre parfait où tous les objets se montrent à lui dans leur véritable point de vue; ou s'il permet encore à son cæur l'usage de quelques sentimens, ce sont ceux que la raison adopte, bien loin de les désavouer, et que la nature nous a donnés pour être les instrumens, et comme les ministres de la vertu ; une soif ardente de la justice, une haine parfaite de l'iniquité; une compassion sage et éclairée pour le juste persécuté, une indignation vertueuse et raisonnable contre l'injuste perséculeur.

Tant que ces traits éclatans formeront le caractère du magistrat , non-seulement rien ne sera plus respectable, mais nous devons dire encore que

rien en effet ne sera plus respecté.

Malgré le relâchement des moeurs et la corruption de notre siècle, le monde n'est ni aveugle ni injuste ; il sait connoître encore, il sait estiiner le vrai mérite. La vertu du digne magistrat pourra souvent n'être pas récompensée, mais elle sera toujours honorée. Plus les hommes seront intéressés, plus ils admireront un magistrat qui les sert sans intérêt, qui se livre tout entier aux besoins de la société, et qui tou. jours occupé des misères d'autrui, procure aux autres hommes un repos qu'il se refuse à lui-même.

Que d'autres magistrats aspirent à s'élever audessus de leur état; qu'ils gémissent en secret de se voir resserrés dans les bornes étroites d'une profession qui ne connoît presque plus d'autre fortune que de n'en point désirer, le sage ministre de la juslice trouve son bonheur dans ce qui fait le tourment du magistrat ambitieux. Il se croit assez élevé

pour se consoler de ne pouvoir croître. Son état souvent est fixé, mais c'est par là même qu'il lui plaît. Heureusement à couvert de l'illusion des désirs, et audessus des promesses infidèles de l'espérance, il goûte tranquillement dans la douce possession de la vertu et de son indépendance , un bien que les autres cherchent vainement dans le tumulte des passions et dans la servitude de la fortune.

Que ce caractère renferme de véritable grandeur ! Mais que cette grandeur est peu connue ! Quelques exemples illustres dont le nombre diminue tous les jours, nous en retracent encore l'impage. Puissionsnous conserver long-temps ces restes précieux de l'ancienne dignité du sénat ! Puissent les magistrats qui ont le bonheur de croître à l'ombre de ces exemples domestiques, résister à la contagion des exemples contraires ! Et dans quel temps cette contagion a-t-elle été plus généralement répandue ?

Soit que le magistrat se laisse emporier au génie de la nation, ennemi de la contrainte, amateur de la liberté, et portant impatiemment le joug de la règle; soit que la mollesse qui abat et qui énerve à présent toutes les conditions, ait versé la douceur mortelle de son poison jusque dans le sein de la magistrature ; soit enfin que les jeunes sénateurs,

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