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ce qu'il n'y avoit jamais vu. Ce qui lui paroissoit le plus injuste dans les autres hommes, semble être devenu juste pour lui : peu s'en faut même qu'il ne condamne ses premiers jugemens, et qu'il ne se repente de sa justice passée, pour excuser son injustice présente.

Celui qui s'armoit comme juge, d'une rigueur salutaire contre la lenteur affectée, et les coupables retar lemens des plaideurs, a maintenant changé de morale. Ce temps qui lui sembloit autrefois si précieux; ces momens critiques, après lesquels une justice trop lente dégénère souvent en une véritable injustice, ne lui paroissent plus dignes de l'attention des magistrats; il fatigue la patience de ses parties, et il abuse de celle de ses juges.

Ministres de la justice, redoublez votre zèle : écoutez plutôt les cris du pauvre et du misérable qui vous demande une prompte expédition, que la voix dc votre confrère qui veut vous en détourner. Mais c'est en vain que votre vertu vous rend sourds à ses prières ; il saura arracher malgré vous à votre fermeté, ce qu'il n'a obtenir de votre complaisance.

Semblable à ces transfuges, d'autant plus dangereux qu'ils connoissent plus parfaitement tous les endroits par lesquels on peut surprendre la place dont ils s'échappent, on diroit qu'il n'a été juge que pour mieux posséder ces voies obliques et ces chemins tortueux, par lesquels on peut se rendre maître de toutes les avenues de la justice ! Il sait que la forme en est la partie foible, si l'on ose s'exprimer ainsi; et c'est par cet endroit qu'il l'assiége ordinairement; content sil pouvoit la tenir long-temps captive dans les liens de la procédure, et comme enchainée dans ses propres lois.

Ou si tous ses efforts ne peuvent plus l'arrêter, s'il voit approcher enfin malgré lui, le moment fatal de la décision, à combien d'épreuves ne mettra-t-il pas alors la vertu de ses juges ? Combien de mouvemens secrets, d'insinuations délicates, de sollicitations séduisantes ! Dangereux instrument du crédit, dernière

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ressource du plaideur injuste, secours injurieux à la probité, humiliant pour la magistrature, un magistrat ne rougira pourtant pas de s'en servir ; et à la honte du caractère de juge, dont il est revêtu, il osera faire parler en sa faveur une autre voix que celle de la justice?

Ne craignons pourtant pas pour la cause qu'il semble allaquer avec tant d'avantage; l'équité Triomphera toujours. Nous attestons ici avec confiance la fermeté tant de fois éprouvée du sénat; mais heureux ceux qui l'auront condamné, s'il se contente de satisfaire son ressentiment par des reproches glorieux et par des injures honorables à leur vertu : heureux, si lorsqu'ils tomberont peut-être à leur tour entre ses mains, il ne les fait pas souvenir, par une injustice affectée, de la justice trop éclatante qu'ils auront exercée contre lui !

C'est ainsi que s'éteint insensiblement jusque dans les fonctions publiques, cet esprit de droiture que le magistrat n'a pas su conserver dans ses intérêts particuliers. Triste, mais infaillible progrès du relâchement de la vertu ! Il n'est presqu'aucun magistrat qui n'aime la justice dans la ferveur naissante de son ministère ; mais cette ardeur, compagne de la première innocence, se rallentit peu a peu à la vue des intérêts personnels du magistrat. Un reste d'honneur le soutient pendant quelque temps sur le tribunal; il n'est déjà plus vertueux, il veut encore le paroître; mais enfin le poison monte par degré jusqu'à la partie supérieure de son ame; il s'accoutume à soutenir sans horreur la vue de l'injustice; il se familiarise avec le monstre dans sa vie privée; il n'en sera bientôt plus effrayé dans sa vie publique.

Ce n'est donc pas sans raison que la voix de la renommée, toujours libre et toujours sûre dans ses jugemens, ne défère le nom de juste qu'à celui qui , après avoir soutenu ce noble caractère dans lous les états de sa vie, mérite de recevoir enfin cette couronne de justice que la vertu prépare à l'homme de bien, au bout d'une longue et pénible carrière.

Attentif à conserver jusqu'à la fin

de ses jours, cette probité tendre et délicate qui s'effraie à la moindre apparence d'ou intérêt douteux et équivoque ; incapable de préventions , et toujours prêt à prononcer contre lui-même un jugement qui ne coûte aucun effort à sa vertu , il est rare qu'il soit obligé de recourir à un autre tribunal que celui de son cour; ou si quelquefois une triste et inévitable nécessité l'y appelle, il approche, comme suppliant, des autels de la justice, avec autant de religion que s'il y alloit monter comme ministre. Content d'y avoir fait parler pour lui la voix toujours modeste et toujours soumise de la raison, sans y mêler jamais le langage violent et impérieux de la passion, il attend en repos un jugement qui doit, ou confirmer le sien, ou le redresser. Plus estimable encore lorsqu'il succombe, que lorsqu'il est victorieux, il fait servir heureusement son erreur passagère à l'instruction du public; et persuadé que l'injustice est une maladie de l'ame dont la justice est le seul remède, il apprend au plaideur, par son exemple, à bénir l'utile rigueur de la main qui ne l'a frappé que pour le guérir.

Mais ce seroit peu pour lui d'avoir écarté quelqu'une de ces injustices qui déshonorent souvent la vie privée du magistrat ; il veut les attaquer toutes jusque dans leur source; et convaincu qu'elles n'en ont point de plus commune, que l'ardeur de s'enrichir par une industrie criminelle qui veut recueillir ce qu'elle n'a n'a pas sené, il n'aspire qu'à conserver en paix l'hérilage de ses pères, par une modération féconde qui augmente ses revenus de tout ce qu'elle retranche à ses désirs.

Loin de lui cette somptuosité contraire à son état, qui naît ordinairement dans le sein de l'iniquité, et qui la produit souvent à son tour; ce luxe insatiable, qui après avoir dévoré la substance d'un magistrat, le force presque à relever par son injustice une fortune qu'il a renversée par sa vanité.

C'est alors que pour sauver quelques débris du naufrage, le sang le plus pur et le plus précieux du sénat ne dédaigne plus de s'avilir par des alliances inégales. C'est alors que l'on mêle sans pudeur, le reste de ce patrimoine amassé lentement par une innocente frugalité, avec ces richesses subites, ouvrage aussi injusle que bizarre du caprice du sort : et l'on ne craint point d'attirer par ce mélange, sur les biens les plus légitimes, ce caractère de réprobation que la main invisible de la Providence a gravé sur les trésors acquis par l'iniquité.

L'esprit de désintéressement se perd aisément au milieu de cette abondance suspecte; et, par une malédiction encore plus fatale, la contagion de l'injustice passe souvent des biens dont l'origine est infectée, jusqu'à la personne même de ceux qui les possèdent.

À la vue d'un malheur aujourd'hui si commun, qu'il nous soit permis, à l'exemple du sage, de demander au ciel pour le magistrat, qu'en lui faisant éviter l'écueil de la pauvreté., il le préserve de la tentation encore plus dangereuse des grandes richesses ; et qu'il lui fasse l'inestimable présent d'une précieuse médiocrité, source de la modération, mère de l'équité, et seule garde fidèle de cette justice entière et parfaile, qui fait respecter l'homme privé encore plus que l'homme public, dans le magistrat.

ONZIÈME MERCURIALE,

PRONONCÉE A LA SAINT - MARTIN, 1708 :

LA VRAIE ET FAUSSE JUSTICE.

VOULOIR

OULOIR paroître juste, sans l'être en effet, c'est le comble de l'injustice, et c'est en même temps le dernier degré de l'illusion. Il est des impostures qui éblouissent d'abord, mais il n'en est point qui réussissent long-temps; et l'expérience de tous les siècles nous apprend que, pour paroître homme de bien, il faut l'être véritablement.

Ministres de la justice, à qui nous proposons aujourd'hui celte grande vérité, espérez encore moins que le reste des peuples, de surprendre le jugement du public. Élevés au-dessus des hommes qui environnent votre tribunal, vous n'en êles que plus exposés à leurs regards. Vous jugez leurs différends, mais ils jugent votre justice. Le public vous voit à découvert au grand jour que votre dignité semble répandre autour de vous ; et tel est le bonheur ou le malheur de votre condition, que vous ne sauriez cacher ni vos vertus, ni vos défauts.

Non, de quelques couleurs que la fausse probité du magistrat ose se parer, elle n'a qu'un vain éclat qui disparoît bientôt aux premiers rayons de la vérité. Plus son imposture est commune dans le siècle où nous vivons, plus elle se découvre aiséinent. Accoutumés à la voir de près , et familiarisés, pour ainsi dire, avec le prestige, les hommes ne s'y trompent plus. Le monde même le plus corrompu, n'a pas l'esprit aveuglé comme le coeur. Il agit souvent mal, mais il juge presque toujours bien. Oserons-nous même le dire ? Les hommes les moins vertueux sont quelquefois ceux qui se connoissent le mieux en ver

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