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DEUXIÈME DISCOURS,

PRONONCÉ EN 1695 :

LA CONNOISSANCE DE L'HOMME.

C'est en vain que l'orateur se flatte d'avoir le talent de persuader les hommes, s'il n'a acquis celui de les connoître.

L'étude de la morale et celle de l'éloquence sont nées en même temps ; et leur union est aussi ancienne dans le monde, que celle de la pensée et de la parole.

On ne séparoit point autrefois deux sciences, qui par leur nature sont inséparables : le philosophe et l'orateur possédoient en commun l'empire de la sagesse;

ils entretenoient un heureux commerce, une parfaite intelligence entre l'art de bien penser, et celui de bien parler; et l'on n'avoit pas encore imaginé celte distinction injurieuse aux orateurs, ce divorce funeste à l'éloquence, de l'esprit et de la raison, des expressions et des sentimens, de l'orateur et du philosophe.

S'il y avoit quelque différence entre eux, elle étoit toute à l'avantage de l'éloquence : le philosophe se contentoit de convaincre , l'orateur s'appliquoit à persuader.

L'un supposoit ses auditeurs attentifs, dociles , favorables : l'autre savoit leur inspirer l’aitention, la docilité, la bienveillance.

L'austérité des meurs, la sévérité du discours, l'exacte rigueur du raisonnement, faisoient admirer le philosophe : la douceur d'esprit ou naturelle ou étudiée, les charmes de la parole, le talent de l'insi: nuation, faisoient aimer l'orateur.

L'esprit éloit pour l'un, et le coeur étoit pour l'autre. Mais le caur se révoltoit souvent contre les vérités dont l'esprit étoit convaincu ; l'esprit, au contraire, ne refusoit jamais de se soumettre aux sentimens du cæur: et le philosophe, roi légitime, se faisoit souvent craindre comme un tyran; au

lieu
que

l'orateur exerçoit une tyrannie si douce et si agréable, qu'on la prenoit pour la domination légitime.

Ce fut dans ce premier âge de l'éloquence, que la Grèce vit autrefois le plus grand de ses orateurs jeter les fondemens de l'empire de la parole sur la connoissance de l'homme, el sur les principes de la morale.

En vain la nature, jalouse de sa gloire , lui refuse ses talens extérieurs, cette éloquence muette, cette autorité visible qui surprend l'ame des auditeurs et qui attire leurs vœux avant que l'orateur ait mérité leurs suffrages ; la sublimité de son discours ne laissera pas à l'auditeur transporté hors de lui-même, le temps et la liberté de remarquer ses défauts : ils seront cachés dans l'éclat de ses vertus; on sentira son impétuosité mais on ne verra point ses démarches ; on le suivra comme un aigle dans les airs, sans savoir comment il a quitté la terre.

Censeur sévère de la conduite de son peuple, il paroîtra plus populaire que ceux qui le flattent : il osera présenter à ses yeux la triste image de la vertu pénible et laborieuse ; et il le portera à préférer l'honnête difficile, et souvent même malheureux, à l'utile agréable , et aux douceurs d'une indigne prospérité.

La puissance du roi de Macédoine redoutera l’éloquence de l'orateur athénien ; le destin de la Grèce demeurera suspendu entre Philippe et Démosthene; et comme il ne peut survivre à la liberté de sa patrie, elle ne pourra jamais expirer qu'avec lui.

D'où sont sortis ces effets surprenans d'une éloquence plus qu'humaine ? Quelle est la source de tant de prodiges , dont le simple récit fait encore, après tant de siècles, l'objet de notre admiration?

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Ce ne sont point des armes préparées dans l'école d'un déclamateur : ces foudres, ces éclairs qui font trembler les rois sur leur trône, sont formés dans une région supérieure. C'est dans le sein de la sagesse qu'il avoit puisé cette politique hardie et généreuse, cette liberté constante et intrépide, cet amour invincible de la patrie ; c'est dans l'étude de la morale qu'il avoit reçu des mains de la raison même, cet empire absolu, cette puissance souveraine sur l'ame de ses auditeurs. Il a fallu un Platon pour former un Demosthène, afin que le plus grand des orateurs fit hommage de toute sa réputation au plus grand des philosophes.

Que si, après avoir porté les yeux sur ces vives lumières de l'éloquence, nous pouvons encore soutenir la vue de nos défauts, nous aurons du moins la consolation d'en connoître la cause, et d'en découvrir le remède.

Ne nous étonnons point de voir en nos jours cette décadence prodigieuse de la profession de l'éloquence; nous devrions être surpris au contraire, si elle étoit florissante.

Livrés dès notre enfance aux préjugés de l'éducation et de la coutume, le désir d'une fausse gloire nous empêche de parvenir à la véritable: et par une ambition qui se précipite en voulant s'élever, on veut agir avant d'avoir appris à se conduire ; juger avant d'avoir connu; et, si nous osons même le dire, parler avant d'avoir pensé.

On méprise la connoissance de l'homme comme une spéculation stérile, plus propre à dessécher qu'à enrichir l'esprit ; comme l'occupation de ceux qui n'en ont point, et dont le travail, quelque éclatant qu'il soit par la beauté de leurs ouvrages, n'est regardé que comme une illustre et laborieuse oisiveté.

Mais l'éloquence se venge elle-même de cette témérité; elle refuse son secours à ceux qui la veulent réduire à un simple exercice de paroles ; et les dégradant de la dignité d'orateurs, elle ne leur laisse que peuse de la vérité.

le nom de déclamateurs frivoles, ou d'historiens souvent infidèles du différend de leurs parties.

Vous qui aspirez à relever la gloire de votre ordre, et à rappeller en nos jours au moins l'ombre et l'image de cette ancienne éloquence, ne rougissez point d'emprunter des philosophes ce qui étoit autrefois votre propre bien; et, avant d'approcher du sanctuaire de la justice, contemplez avec des yeux attentifs ce spectacle continuel que l'homme présente à l'homme même.

Que son esprit attire vos premiers regards, et attache pour un temps toute votre application.

La vérité est son unique objet; il la cherche dans ses plus grands égaremens ; elle est la source innocenie de ses erreurs ; et même le mensonge ne sauroit lui plaire, que sous l'image et sous l'apparence tron

L'orateur n'a qu'à la montrer , il est sûr de la victoire ; il a rempli le premier et le plus noble de ses devoirs quand il a su éclairer, instruire, convaincre l'esprit, et présenter aux yeux de ses auditeurs une lumière si vive et si éclatante, qu'ils ne puissent s'empêcher de reconnoître à ce caractère auguste, la présence de la vérité.

Qu'il ne se laisse pas éblouir par le succès passager de cette vaine éloquence qui cherche à surprendre les suffrages par des grâces étudiées, et non pas à les mériter par les beautés solides d'un raisonnement victorieux : l'auditeur flatté sans être convaincu, condamne le jugement de l'orateur dans le temps qu'il loue son imagination ; et, lui accordant à regret le triste éloge d'avoir su plaire sans avoir su persuader, il préfère sans hésiter, une éloquence grossière et sauvage, mais convaincante et persuasive, à une politesse languissante, énervée, et qui ne laisse aucun aiguillon dans l'ame des auditeurs.

Celui qui aura bien connu la nature de l'esprit humain, saura trouver un juste milieu entre ces deux extrémités. Instruit dans l'art difficile de montrer la

Tome I.

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pour leur

le

vérité aux hommes, il sentira que,

même plaire, il n'est point de moyen plus sûr que de les convaincre : mais il saura ménager la superbe délicatesse de l'auditeur, qui veut être respecté dans le temps même qu'on l'instruit, et la vérité ne dédaignera pas d'emprunter dans sa bouche, les ornemens de la parole.

Il la dévoilera avec tant d'art, que ses auditeurs croiront qu'il n'a fait que dissiper le nuage qui la cachoit à leurs yeux; et ils joindront au plaisir de la découvrir, celui de se flatter en secret qu'ils partagent avec l'orateur l'honneur de cette découverte.

Persuadé que sans l'art du raisonnement, la rhétorique est un fard qui corrompt les beautés naturelles, le parfait orateur en épuisera toutes les sources; et il découvrira tous les canaux par lesquels la vérité peut entrer dans l'esprit de ceux qui l'écoutent;il ne négligera pas même ces sciences abstraites

que commun des hommes ne méprise, que parce qu'il les ignore.

La connoissance de l'homme lui apprendra qu'elles sont comme des routes naturelles, et si l'on peut s'exprimer ainsi, les avenues de l'esprit humain. Mais attentif à ne pas confondre les moyens avec la fin, il ne s'y arrêtera pas trop long-temps. Il se hâlera de les parcourir avec l'empressement d'un voyageur qui retourne dans sa patrie; on ne s'apercevra point de la sécheresse des pays par lesquels il aura passé; il pensera comme un philosophe, et il parlera comme un orateur.

Par un secret enchaînement de propositions également simples et évidentes, il conduira l'esprit de vérités en vérités, sans jamais lasser, ni partager son attention; et dans les temps même que ses auditeurs s'attendent encore à une longue suite de raisonnemens, ils seront surpris de voir que, par un artifice innocent, la simple méthode a servi de preuve, et que l'ordre seul a produit la conviction.

Mais ce sera peu pour lui de convaincre : il vous

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