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la boule se transmet-elle elle-même? Y a-t-il transubstantiation de boule? Non. Donc ce qu'on appelle improprement une conscience transmise n'est pas une conscience propre, c'est simplement la connaissance d'une autre conscience. S'il en était autrement, par cela seul que nous aurions conscience des actes d'autrui, nous porterions la conscience d'autrui, ce qui serait plus que la solidarité fraternelle, plus que l'assurance mutuelle de M. E. de Girardin, ce qui serait le panthéisme dans le fait. Heureusement, le fait connu de tout le monde est un éclatant démenti à cette bizarre théorie.

Kant lui-même le reconnait, lorsqu'il dit : Nous nous jugcons nous-mêmes fatalement, c'est-à-dire que l'identité du moi est pour nous un fait de conscience nécessaire. Pourquoi donc, philosophe superbe, ce dédain pour le vulgaire, quand, par une confession authentique, vous arrivez vous-même à l'idée commune, à l'idée vraie, par là même qu'elle est commune et invincible? Les ames sont distinctes comme les consciences; donc nous ne formons pas un tout unique et substantiel. Que devient alors le panthéismo ? Et remarquez que Kant, timide dans sa présomption, ne nie pas d'une manière absolue la valeur objective de l'ame; il invente la raison pratique. Cette raison pratique se met en rapport avec les étres externes, et son rapport avec la raison théorétique est tout naturel; mais cette plaisante invention ne diminue pas les rapports, elle les multiplie. Rapport de la raison pratique avec les êtres externes, rapport de la raison théorétique avec la raison pratique, tous ces rapports sont-ils pour vous les objets d'une intuition sensible ?

Je vais plus loin. L'ame qui transmet est ou spirituelle et simple ou matérielle et composée. Si elle est spirituelle, tous les mouvements, toutes les pensées, tous les phénomènes lui sont communs. Si elle est simple, pourquoi mettez-vous autant d'âmes que de boules élastiques , puisque plusieurs substances simples forment chacune une unité et ne sauraient jamais former un tout composé. Si la substance est matérielle et composée, vous ne parviendrez pas à avoir un sujet, à former un jugement. Il est impossible, en effet , de former un jugement dès que les deux termes sont répartis entre deux éléments séparés; et la raison pratique n'apparait que comme un embarras de plus, que comme une contradiction à votre théorie, ou, si vous l'aimez mieux, que comme un voile sur votre honte. C'est la feuille de figuier dont se couvre Adam après la conscience de sa faute. La théorie de Kant est le point de départ du panthéisme actuel. C'est Kant qui a rompu le charme, comme dit M. Proudhon, et on voit à quelle conséquence logique il a conduit ce disciple enthousiaste. Voyons les progrès de sa théorie dans ses disciples d'Allemagne.

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La langue allemande, nuageuse, de sa nature, peut impunément formuler les systèmes les plus excentriques. Je désespère donc de traduire la pensée de Fichle, je le copie. Sans ce caractère d'authenticité, on pourrait croire que j'accumule le ridicule à plaisir. Qui aurait pu imaginer, par exemple, que le panthéismę repose sur un fait de conscience? Que chaque lecteur examine bien sa conscience, qu'il en pèse bien tous les phénomènes, et qu'il se demande s'il y a trouvé la preuve de sa divinité ? Voyons s'il y croira mieux après la démonstration de Fichte; cette formule si simple de Descartes est son point de départ : Je pense , donc je suis.

« Cet acte, c'est-à-dire X= je suis, ne repose sur au» cun principe plus élevé (1). >>

Cette proposition, par elle seule, constate le fait de mon existence, mais elle ne m'en apprend pas la nature, elle ne m'en démontre pas l'indépendance; elle établit, au contraire, la nouveauté de mon existence, et me force à remonter à une cause plus élevée, antérieure, au moins.

«Donc (l'acte je suis), continue Fichte, est le prin» cipe posé, absolument d'un certain acte de l'esprit » humain, puisqu'il est à lui-même son fondement. » Son caractère véritable est le caractère pur de l'acti» vité en soi, abstraction faite des conditions empiri» ques qui lui sont faites (2). »

Le caractère d'un acte est son activité, vérité banale que Fichte daigne répéter. La pensée est donc le caractère de l'ame. Or, la pensée n'est pas l'objet d'une

(1) Doctrine de la science, première partie , p. 1. (2) Ibid.

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Le moi se pose

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intuition sensible. Comment donc l'âme pourrait-elle l'étre, et pourquoi niez-vous ce que vous ne voyez pas par une intuition sensible ?

« Se poser lui-même, continue-t-il, c'est pour le moi » ce qui constitue l'activité pure. » lui-même et existe en vertu de cette simple ac» tion. » Ainsi cette parole : Ipse fecit nos, non ipsi nos, se trouve démentie. C'est nous qui nous faisons nousmêmes, c'est là un fait de conscience bien établi. Oserait-on, en français, écrire une pareille puérilité ?

« Et réciproquement, le moi existe et pose un étre, » simplement en vertu de son être. Il est en même » temps et l'agent et le produit de l'action (agent, par » conséquent, avant d'être, puisqu'il est le produit de » l'action). Ce qui opère et ce qui est produit par l'ac» tion; en lui, le fait et l'action sont une seule et même » chose. C'est pourquoi je suis est l'expression d'un » acte, mais aussi du seul acte possible, comme on le » verra par toute la doctrine de la science. »

Voilà un être produit et se produisant lui-même. En vérité, Rousseau était bien déraisonnable, quand il disait : Vous ne vous 'étes pas fait vous-même. L'homme de Fichte existe en vertu d'une simple action, et il exerce cette simple action en vertu de l'existence. Nous disons bien, nous, que Dieu existe par lui-même, mais nous ajoutons qu'il a toujours existé, qu'il est l'être infini, nécessaire; nous n'aurions jamais imaginé de dire qu'il s'est fait lui-même, qu'il a passé à l'être par son action avant d'être.

» Examinons, toutefois, continue Fichte, la proposition : Je suis.

» Le moi est posé absolument; si l'on admet que le » moi, qui occupe dans la proposition précédente la » place du sujet formel, désigne le moi posé absolu>> ment; si le moi qui se trouve à la place de l'attribut » désigne le moi existant, le jugement, qui a une valeur » absolue, affirme que tous deux sont complètement une >> même chose, ou posés d'une manière absolue; le moi » existe parce qu'il s'est posé lui-même. »

Le moi s'est posé lui-même. A qui ferez-vous croire cette merveille? C'est la fạble de-Méphistophélès.

Le moi se pose en s'affirmant quand il existe. Mais confondre l'idée de s'affirmer après son existence et l'idée de produire et de se produire soi-même avant d'étre, je le répète, la clarté de notre langue ne supporterait pas cette mystification.

» La même chose a lieu relativement à la forme logi» que de toute proposition. Dans l'équation , A=A; le >> premier A est ce qui se trouve posé dans le moi, soit » absolument comme le moi lui-même, soit sur un fon» dement quelconque, comme tout non-moi déterminé. » Le moi joue ici le rôle de sujet absolu. C'est pourquoi » on nomme le premier A sujet. Le second A désigne » le moi se faisant lui-même objet de la réflexion, » comme posé en soi, parce que lui-même a posé cet » objet en soi. »

Une proposition logique est une chose intelligible. Les choses intelligibles existent toujours, elles existent nécessairement, elles existent éternellement, elles ne

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