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séder les facultés qu'il nous a données (1) ? Convenez que le plus petit aveu de votre part sur les rapports de Dieu avec sa créature, fait évanouir l'idée de votre souveraineté. Vous êtes si bien un être externe de Dieu, qu'il n'est pas une âme religieuse qui n'abandonnat la prière, si elle croyait , quand elle prie Dieu, s'adresser à M. Proudhon ou à M. Cousin. Quand on appelle M. Proudhon ou M. Cousin, les autres hommes ne répondent pas. Si l'on vous pique, si l'on vous frappe, ce n'est pas un autre homme qui souffre; donc il y a quelque distinction entre vous et un autre homme. Si vous êtes la lumière, je ne saurais l'être pour cela; et si vous montrez la vérité à un autre homme, vous aurez été pour lui le révélateur de cette vérité; donc il y a une révélation externe qui produit la connaissance, phénomène interne. Autrement, pourquoi parleriez-vous, pourquoi vous affligeriez-vous du discrédit de la philosophie, si vous étiez tous le même étre, le même Dieu ? Et comment M. Cousin définirait-il la raison, « la lumière des lumières, » si une lumière, en se communiquant, ne produisait pas d'autres lumières ? La communication n'est pas un rapport! Qu'y a-t-il de plus interne qu'une sensation, quoiqu'elle soit provoquée par un être externe? Il en est de même des opérations de l'entendement. La croyance en est une; mais elle n'aurait jamais eu lieu sans une révélation externe. Omnia enim quce credimus vel visu credimus, vel

E DES DO

(1) Cousin, Introduction , p. 4.

auditu (1). Ma raison montre la vérité, mais elle la montre à posteriori, et seulement quand elle a été éclairée par le révélateur. Tous, nous répétons sans cesse qu'il faut éclairer les masses, c'est-à-dire leur communiquer la lumière d'un être externe. La bougie qui brule donne sa lumière ; la donnerait-elle si elle n'eût été allumée elle-même par un corps externe ? Il en est ainsi des esprits, et la grande lumière qui ne s'éteint jamais, qui brûle d'elle-même, c'est l'esprit de Dieu. Chez l'homme, la faculté de voir est assurément une action propre; mais jouirait-elle de son exercice sans la lumière externe ? Le panthéisme est l'extinction du flambeau externe; il est le règne des ténèbres, de l'arbitraire, du despotisme, le retour de l'esclavage et des erreurs dissipées de la tradition; il est la négalion de l'affranchissement humain; M. Cousin ne versera plus de larmes sur l'émancipation des esclaves et sur la ruine des religions, toutes ensevelies sous les décombres du catholicisme. C'est avec raison que M. Proudhon l'a dit : Après le catholicisme , il n'y a plus de religion possible. Avis à tous les hommes attachés à un culte quelconque. Le panthéisme n'est que l'hypocrisie de l'athéisme, comme le libéralisme n'est que l'hypocrisie de la liberté.

Si je parviens à détruire l'erreur de la subjectivité humaine, j'aurai frappé du même coup l'initiative de l'homme dans la création des lois et par conséquent

(1) Saint AMBROISE. Expl. evang. sec Saint Luc, liv. IV, § 68.

l'arbitraire, j'aurai fait disparaitre, sinon le goût, du moins la raison des persécutions. Je montre, en effet, que la loi du monde est la loi de Dieu objectivée dans l'intelligence humaine, que l'homme est inviolable pour l'homme, et que la vie bien définie est un rapport, mais un rapport d'amour : l'amour est une preuve éclatante de l'objectivité de l'homme,

II.

De ce que l'idée, la connaissance, la science, sont des opérations internes de notre esprit, des formes de notre entendement, le panthéisme en conclut que les objets de nos idées sont eux-mêmes des formes de notre entendement, et qu'il n'y a plus rien hors du moi, ni Dieu , ni monde, ni d'autres hommes, ni justice, ni morale, ni lois aucunes. Par cela seul que vous me connaissez , sans savoir la nature de vos rapports avec moi, je ne suis qu'une forme de votre entendement ! Mais qui sait si ce n'est pas vous qui n'étes que la forme du mien ? Vous voulez m'absorber, je vous préviens et je vous dévore. La souveraineté de la raison est dans votre entendement de philosophe; mais la souveraineté musculaire est dans la vigueur de mon bras. Eh bien ! mettons les deux souverainetés aux prises....... Mais quoi ! vous fuyez! Vous croyez donc à votre individualité et à la mienne bien distincte de la vôtre, et votre souveraineté en ce moment vous parait plus qu'équi

Votre ignorance sur la nature de nos rapports n'en infirme pas le fait. Vous croyez à l'individualité absolue; vous prenez donc la terre pour votre corps, les fleuves et les nues pour vos artères, le soleil pour votre manteau, les étoiles sont votre chevelure. Ces absurdités du panthéisme sont aussi contraires aux avertissements du sens intime qu'à la croyance unanime du genre humain; nous, nous croyons à l'individualité de notre existence, et nous la sentons.

Le panthéiste ne comprend pas les rapports des êtres avec son esprit ; mais comprend-il l'union de son corps et de son âme, et niera-t-il la pensée ou nierat-il la matière ?

Il faut se résigner, calmer les transports de son orgueil, et avouer que bien des choses échappent à l'intelligence de l'homme, comme bien des choses échappent à sa vue : ce qui certainement n'aurait pas Jieu si l'intelligence divine était la forme de notre entendement. Il arrive un moment où la philosophie s'arrête impuissante ; elle n'en conclut pas à son impuissance, la conclusion serait trop simple; elle en conclut à la négation des êtres externes naturels ou surnaturels. Pourquoi nie-t-elle ? Parce qu'elle ne comprend pas. Ahl vous ne comprenez pas !..... Votre intelligence est donc finie , et par conséquent vous n'êtes

pas Dieu.

L'école allemande admet la subjectivité de nos facultés, mais elle nie leur valeur objective, sans remarquer que notre nature n'est que le jeu perpétuel de ce double phénomène. La faculté de marcher est subjec

no

tive; c'est l'homme qui marche, de même que c'est l'homme qui pense. Mais l'exercice de la marche est objectif, l'homme ne saurait faire un pas s'il n'avait un objet sur lequel il pût marcher. Il en est de même de la pensée, elle s'annihilerait si elle ne s'exerçait sans cesse sur des objets externes. La succession du temps qui mesure notre existence n'est que

le rapport

de tre être à la durée : le rapport est l'objectivité. Sans doute, nous sommes impuissants à expliquer la nature de cette valeur relative; mais nous sommes aptés à en constater le fait.

Pourquoi ouvrez-vous des écoles ? Pour transmettre vos idées, la lumière, et c'est en transmettant vos idées que vous niez leur transmission!

L'homme ne voit que la forme des êtres; l'idéal même qu'il a dans son concept n'est qu'une pure abstraction. Il ne comprend que la possibilité des êtres; la réalité surpasse sa raison. Il faut en prendre notre parti, nous ne la comprendrons jamais, mais nous ne pouvons nous empêcher d'en accepter le fait irrévocable.

Le fait est de sa nature objectif, il est accidentel, il suppose une action; dans le temps, il a un commencement, il a une cause, il suppose une puissance productive. Or, une puissance ne peut produire un être sans connaître l'essence de cet étre. La puissance qui connait l'essence d'un être donne le réel au possible, voilà Dieu. Il est absurde de voir Dieu en l'homine, car l'homme ne connait pas, jamais il ne connaîtra l'essence d'un étre. L'homme est lui-même un phénomène isolé,

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