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>quer le problème théologique d'une façon toute nou>> velle. »

«ll ne se demanda plus, comme tout le monde avait » fait avant lui : qu'est-ce que Dieu ? et quelle est la » vraie religion ? d'une question de fait il fit une ques» tion de forme et il se dit : D'où vient que je crois en »Dieu ? Comment, en vertu de quoi se produit en moi >> cette idée ? Quel en est le point de départ et le déve» loppement ? Quelles sont ses transformations et au >> besoin sa décroissance ? Comment enfin, est-ce que, » dans l'ame religieuse, les choses, les idées se passent?

» Tel fut le plan d'études que se proposa sur Dieu et » la religion, le philosophe'de Konisberg. Renonçant à » poursuivre davantage le contenu ou la réalité de l'idée » de Dieu, il se mit à faire, si j'ose ainsi dire, la bio»graphie de l'idée (1), au lieu de prendre comme un

(1) Un faux point de départ, ou une simple omission dans cette biographie de l'idée , a conduit la théorie de Kant à une négation impossible, et cette donnée de Kant, imprudemment introduite dans l'école, a ruiné l'enseignement philosophique en France. Kant ne fit attention qu'au travail intérieur de l'âme, sans examiner que cette opération ne peut avoir lieu qu'autant qu'elle est excitée par une lumière externe. Que dirait-on du physicien qui se mettrait à expliquer le phénomène de la vue, en omettant d'une manière absolue l'intervention de la lumière et des corps externes ? L'homme est bien une substance, une double substance; mais sa vie, comme celle de tous les êtres finis, n'est qu'un rapport. Et il faut, dans une vaste synthèse, embrasser tous les êtres qui déterminent ce rapport, si l'on veut donner une véritable notion de la nature des êtres. Le génie de Kant a manqué d'ampleur pour embrasser toute l'étendue de la constitution » anachorète, pour objet de ses méditations, l'être de » Dieu, telle que la lui offrait une période religieuse de » six mille ans. En un mot, il considéra dans la reli»gion, non plus une révélation externe et surnaturelle » de l'être infini, mais un phénomène de notre enten» dement.

» Dès ce moment, le charme fut rompu, le mystère ► de la religion fut révélé à la philosophie. Ce que nous >> voyons en Dieu, comme parlait Malebranche, ce n'est » point cet étre, ou, pour parler plus juste, cette entité » chimérique que notre imagination agrandit sans cesse, » et qui, par cela même qu'elle doit être tout, d'après » la notion que s'en fait notre esprit , ne peut, dans la » réalité, étre rien. C'est notre propre idéal, l'essence >> pure de l'humanité (1). >>

La chute est profonde; il n'y a plus de Dieu que dans

des êtres; il a eu assez de pénétration pour comprendre qu'il n'aboutissait pas, et il a coupé le næud de la difficulté par une contradiction. Ses disciples sont restés dans l'impasse ; ils se sont bornés à dissimuler la difficulté et à cacher leur impuissance avouée par Jouffroy, âme naturellement vertueuse, sous des mots sonores , obscurs et indéfinis, qui ne manquaient ni de feu ni d'art pour provoquer l'admiration. L'obscurité pique la curiosité des uns, et laisse supposer que tout est clair dans l'esprit de celui qui enseigne.

Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes...
Omnia enim stolidi magis admirantur amantque,
Inversisque sub verbis latitantia cernunt.

(Lucret. 1. 4, v. 640 et seq.)

(1) PROUDHON. Confession d'un révolutionnaire, p. 7 et 8.

l'essence pure de l'humanité, il n'y a plus de Dieu du tout.

Le langage de M. Cousin est-il plus adouci ? Non. La raison humaine est la lumière de toutes les lumières.

Le panthéisme ancien nie l'homme; le panthéisme moderne nie Dieu. Creusa-t-on jamais un abime plus affreux sous les pas de l'humanité ?

Si l'homme est divin, toutes ses actions participent à sa divinité : le mensonge et la vérité, la mansuétude et la haine farouche, l'avidité insatiable et le candide désintéressement, l'héroïsme du martyre et la froide barbarie du tyran, le gémissement de l'esclave et le calcul du maitre impitoyable. Toutes les actions humaines, dérivant d'une substance une et intelligente, sont la manifestation même du grand tout dont la sainteté est l'attribut intrinsèque. Horrible doctrine ! Néron livrant Rome à l'incendie, Galère faisant sombrer les navires sur lesquels il avait fait placer les mendiants de l'empire, ne produisent que des manifestations de la divinité ! Quelles théories absurdes l'homme n'a-t-il pas inventées pour se donner le repos dans le crime ! Mais la voix de la nature est plus forte que le délire des passions. C'est la conscience du genre humain tout entier que j'interroge : a-t-il vu, a-t-il pu voir un acte divin et de divine origine dans le parricide ?

Il n'est pas de système aussi fécond en crimes que le panthéisme, il n'est pas de système aussi vain; chacune de ses affirmations est l'antithèse du sens commun et de la conscience humaine. Vue de près, en effet, cette théorie de Kant, autour de laquelle on fait tant de bruit, qu'est-elle au fond'? Kant enseigne que l'exercice de nos facultés est une opération intérieure. Et vous nous donnez cela pour une découvertel Indignor quandoque ! Est-il une école, est-il un philosophe, sans en excepter Malebranche, qui n'ait eu et formulé cette pensée ? Mais comment cette opération interne est-elle excitée par les êtres externes ?' Tel est , tel sera l'éternel échec de la philosophie. Kant a le sort commun, il est impuissant à l'expliquer. A-t-il fait faire un pas à l'esprit humain? Qu'a-t-il dit, qu'a-t-il vu qui n'ait été dit et vu avant lui? Il a voulu donner l'exercice de nos facultés comme dernière limite au monde !. Moins téméraire, moins insensé que Fichte, il a vu la révoltante absurdité de cette prétention, et il s'est tiré d'embarras par une sublime contradiction, dit M. Cousin. Une contradiction, une erreur, une négation sublime! Elle ne peut être que puérile. Mais il fallait ennoblir la chute du révélateur. Sanctificent prælium. O subtil orgueil ! Kant a été un admirable analyste ; la puissance synthétique lui a fait défaut. Je n'en veux d'autre preuve que ses sublimes contradictions.

S'il suffisait pour anéantir une théorie de démontrer qu'elle conduit à l'absurde, nous serions bientôt débarrassés du panthéisme , dont les conséquences répandues dans les théories sociales, portent dans le monde l'effroi et la destruction et forcent les peuples éplorés à se réfugier sous l'égide d'un protecteur. « Les . » ennemis de la philosophie l'accusent, dit M. Cousin,

» de mener au scepticisme et à l'athéisme; nous don» nons pour la dixième fois un démenti solennel à cette

» accusation (1). » Eh ! mon Dieu , pourquoi dix démentis solennels lorsqu'un simple syllogisme suffirait. Montrez que la philosophie panthéiste , après avoir affirmé que

la raison humaine est la source unique de la lumière, ou que Dieu est l'essence pure de l'humanité, n'affaiblit pas dans l'esprit des hommes la notion de l'être infini, et je vous dispense du reste. Le raisonnement est le seul démenti permis en philosophie.

Comment cette doctrine absurde et monstrueuse at-elle obtenu un crédit qu'elle perd aujourd'hui, il est vrai, avec un amer dépit (2) ? Le ton doctrinal, l'ignorance et l'inattention du public, les mots sonores et pompeux et surtout la confusion du langage, qui engendre la confusion des idées, expliquent cette faveur d'un moment; on a représenté la souveraineté comme synonyme de la liberté et de l'inviolabilité humaine. Or, de la souveraineté humaine à la domination de l'homme par l'homme, il n'y a qu'un pas, et comme l'homme souverain est Dieu, malheur au faible! La souveraineté ne connait pas d'autres limites

que

celles de ses forces. L'idée même de souveraineté et l'idée de bornes s'excluent mutuellement. Voilà par quel enchainement s'est établie la philosophie doctrinaire ou panthéiste sous l'empire de laquelle nous gémissons encore. On voit que l'obscurité n'est pas toujours un défaut, quelle peut

(1) Introduction, p. 5

(2) « Les fils n'ont pas hérité de l'enthousiasme de leurs » pères. Notre génération a vu et supporté, tant de charige» ments, qu'elle en est lasse et soupire après le repos. »

(Cousin. Introd. , p. 5.)

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