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nélie, l'héroïsme de l'amour conjugal; dans Théodore, l'héroïsme de la pudeur; dans Antiochus et Séleucus, l'héroïsme de l'amour fraternel. L'héroïsme se montre partout et sous toutes ses formes, dont la plus originale est sans contredit le caractère de Nicomède, qu'un critique ' a appelé le railleur élevé à la puissance tragique. Corneille n'a pas eu l'ambition de reproduire toute l'humanité dans son ensemble, mais de montrer de préférence le côté noble de l'âme humaine. Il a mis les passions aux prises avec le devoir, et voulant élever le niveau de la morale et combattre par l'exemple des contraires nos lâchetés et nos faiblesses, il a montré le devoir surmontant la passion. Mais cela même lui a fait encourir quelques reproches. Et d'abord on a craint l'influence de ces âmes hautaines et de leurs principes inflexibles sur les cæurs des jeunes gens déjà trop disposés naturellement à l'orgueil et à la lutte. Mais il semble que ceux qui expriment de telles craintes compensent déjà par leurs doctrines, qui ont aussi leur contagion, l'effet que celles de Corneille peuvent avoir sur les âmes, et que si les unes venaient à rompre l'équilibre, les autres le rétabliraient. Le péril de nos temps n'est pas dans les excès de l'héroïsme. Cette objection de certains moralistes nous touche donc médiocrement. A leur tour les critiques prennent la parole, et ils accusent Corneille d'avoir trop souvent donné pour ressort á la tragédie l'admiration, sentiment dont on se lasse bientot, et qui ne tarde pas à se refroidir. Il est vrai

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1 Victorin Fabre, Éloge de Corneille.

que l'admiration ne suffit pas à l'émotion tragique, et si Corneille n'avait pas donné place à d'autres sentiments, il faudrait donner gain de cause à ses adversaires; mais si l'admiration est insuffisante, bâtonsnous d'ajouter qu'elle est nécessaire à la tragédie, car sans elle la pitié serait un affaiblissement de l'âme, la terreur une souffrance morale : ni l'une ni l'autre ne deviendrait un plaisir ; nous n'éprouverions alors ni cette « douce terreur, » ni cette « pitié charmante » dont parle Boileau. L'admiration mêlée à la terreur et à la pitié exalte au plus haut degré le sentiment de notre puissance morale et intellectuelle, et c'est par la vertu de cette noble émotion que le spectateur, transportant à l'humanité tout entière la force et la dignité morale dont il a conscience pour lui-même, jouit ainsi de sa propre grandeur et de celle de ses semblables'. Le spectacle des grandes infortunes supportées avec courage inspire à l'homme une sainte admiration qui adoucit les atteintes de la terreur et de la pitié, double ressort de la tragédie. Ainsi ce sentiment qu'on voudrait proscrire est la condition même du plaisir tragique.

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« Ce n'est point la grandeur, ce n'est point la vertu du vieil Horace qui nous élève; c'est notre propre grandeur, notre propre vertu; c'est ce sentiment qui, trop souvent étouffé, dans la vie réelle, sous le poids des intérêts ou des circonstances, se sent ici dans les espaces libres de l'imagination, et y atteint sans effort cette exaltation, dernier degré du bonbeur placé pour nous dans la faculté de sentir. » (M. Guizot, Corneille et son temps, p. 215.) M. Guizot a traité avec profondeur, dans ce beau livre sur Corneille, la délicate question de l'admiration considérée comme élément moral mêlé à l'émotion du pathétique dans la tragédie.

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La supériorité de ce système dramatique est donc dans l'effet moral qu'il produit. L'honneur du grand Corneille sera surtout d'avoir connu et représenté la dignité de l'âme humaine. Ce surnom de grand lui a été donné, Voltaire nous le dit, non pour le distinguer de son frère, mais du reste des hommes : il a été décerné, pour employer la belle expression d'un critique éloquent, à la majesté morale de son génie. A ce titre, aucun de ses successeurs, pas même Racine, ne peut lui être égalé. En effet, ce qui caractérise la marche de notre théâtre, c'est la décadence de la force morale et le progrés indéfini de la passion. La passion, contenue dans Corneille par des principes sévères, par une moralité qui a conscience d'ellemême et qui proclame ses principes, n'est plus combatlue, dans Racine, que par des habitudes morales ; ce frein s'affaiblit dans Voltaire, et les dramaturges modernes l'ont complétement rejeté. Leurs héros ne font pas

la distinction du bien et du mal, ils vont toujours dans le sens de leurs convoitises qui ne rencontrent que de ces obstacles matériels dont on triomphe aisément avec le fer, le poison, les fausses clefs et les échelles de corde. Le principe moral a eu sur notre théâtre le sort de la fatalité chez les anciens, et la tragédie a été moins morale à mesure qu'elle est devenue plus pathétique. Corneille, même lorsqu'il nous émeut le plus vivement, tient toujours notre âme à une grande hauteur, et la remplit du sentiment de la dignité de l'homme. Racine la fait des

Monnard, Revue chrétienne, 1860.

cendre de ces sommets pour l'attendrir, et Voltaire pour

la remuer profondément. Le drame moderne la secoue, la bouleverse et la déchire, et va jusqu'à donner des convulsions à ceux qui le prennent au sérieux. Cet excès est la conséquence forcée du système qui prend l'émotion pour mesure du mérite dramatique. C'est ailleurs qu'il faut la chercher. La tragédie doit tendre à ennoblir et à fortifier les âmes et non les torturer et les dépraver par les violentes secousses de la sensibilité. La passion a tout envahi, on veut à tout prix émouvoir des spectateurs blasés, et l'on oublie qu’on ruine ainsi le fondement sur lequel on s'appuie; car la sensibilité, au rebours de nos autres facultés, s'émousse par l'exercice, et demande, lorsqu'elle n'est pas retenue dans de justes limites, des excitations chaque jour plus violentes. Le drame, en continuant de marcher dans la route qu'il a prise, ne tarderait pas à rencontrer les bêtes fauves plus énergiques, plus violentes que ses héros, qui viendraient réclamer leur héritage; car, s'étant fait matérialiste, ce serait justice qu'il fût enfin détrôné par la matière. On n'oublie pas impunément le but véritable et la dignité de l'art. Heureusement ces modèles mêmes dont on s'est écarté subsistent toujours et suffisent pour ramener les âmes vers la grandeur et la beauté.

CHAPITRE IV

Descartes. Importance et légitimité de la philosophie.

Grandeur et simplicité du système de Descartes. - Beauté de son style. Port-Royal. Pascal. Les Provinciales. Travaux de l'école de Port-Royal. — Les Pensées de Pascal.

L'influence littéraire de Richelieu qui donna l’essor au génie dramatique, tout en aspirant à le discipliner, fut loin, partout ailleurs, de se montrer favorable aux hardiesses de la pensée; mais, en dépit des entraves, la liberté se manifesta dans la théologie par le jansénisme, et dans la philosophie par les travaux de Descartes et de Gassendi. La pensée humaine, une fois en mouvement, ne se laisse point faire sa part, même par un ministre tout-puissant; elle franchit de sa propre autorité les limites qui lui sont tracées arbitrairement, spiritus flat ubi vult; elle se joue des ordonnances, elle brave les menaces ou elle les conjure. Le jansenisme entre à la Bastille avec l'abbé de SaintCyran , et il se développe au dehors ; la philosophie se réfugie'avec Descartes en Hollande, et, de cet asile précaire, elle fuit jusqu'en Suède, d'où elle se répand sur l'Europe entière. Le pouvoir ombrageux qui les pourchasse n'a que les torts d'une persécution impuissante. La gloire de Richelieu ne serait pas amoindrie s'il eût vu sans en prendre ombrage Port-Royal naissant, et si Descartes avait philosophé sous la sauvegarde de l'autorité publique.

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