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reprendre haleine, un chef-d'æuvre comique, le Menteur. Cette fois encore il prend son sujet à l'Espagne, mais il se comporte avec Alarcon comme il avait fait avec Guillem de Castro; en effet, il l'imita

j d'une manière si libre et si neuve, qu'il eut et qu'il mérite tous les honneurs d'une création originale. Ainsi Corneille inaugure la comédie comme il a trouvé la tragédie, et il est bien à double titre le père de notre théâtre. Dans cette nouvelle tentative, son mérite est d'autant plus grand que la pièce dont il s'empare est un des chefs-d'auvre de la scène espagnole.

Le caractère du Menteur, de Dorante, est tracé de main de maître; il y a dans ses håbleries une verve, une bonne grâce de jeunesse qui entraîne, et les incidents qu'amène cette manie de son esprit s'enchaînent avec tant de vivacité et de naturel, que cette image d'un travers qui côtoie le vice devient un véritable enchantement. Personne avant Corneille n'avait donné à la versification française cette allure dégagée", cette prestesse de mouvement qui répond à tous les caprices d'une conversation spirituelle et enjouée. Ce n'est pas à l'hôtel de Rambouillet qu'il avait trouvé le modèle de ces entretiens sans apprét, de ces plaisanteries sans affectation, de ces saillies si promptes et si nettes. Comment ce même esprit qui aimait tant à se guinder, cette âme si haute qui se haussait encore si volontiers, ont-ils pu se jouer avec tant d'abandon et de grâce ? Le naturel que Corneille trouve ici comme sans effort, et que Mathurin Regnier avait déjà rencontré, Molière lui-même l'a cherché longtemps avant de l'atteindre. N'avons-nous pas trente ans à l'avance le style des Femmes savantes dans ce tableau de Paris qui n'a pas cessé d'être vrai :

* On doit reconnaître cependant que parmi les comédies antérieures à celles de Corneille il y en a quelques-unes qui sont très-habilement versifiées. Le sieur d'Avis, Pierre Troterel, basnormand spirituel et très-licencieux, ne manque ni de facilité ni de naturel dans ses vers comiques. Il a de la verve et du trait. Dans ses Corrivaux, imprimés en 1612, pièce scandaleuse par la licence des idées et des mols, les vers sont d'un tour aisé et d'une facture excellente pour le temps. Les Corrivaux ont été réimprimés dans le huitième volume de l’Ancien Théâtre français, Bibliothèque Elzevirienne, 1856.

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés :
L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence :
On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France;
Et parini tant d'esprits et polis et meilleurs,
Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs.
Dans la confusion que ce grand monde apporte,
Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte,
Et dans toute la France il est bien peu d'endroits
Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix.
Comme on s'y connaît mal, chacun s'y met de mise
Et vaut communément autant comme il se prise".

Le récit de la collation que Dorante imagine en la décrivant et le conte de son prétendu mariage à Poitiers sont des morceaux achevés. Dans ces tirades, comme dans le dialogue, c'est partout le vrai langage de la comédie; mais dans la scène où Géronte

son fils du vice auquel il s'abandonne, on

fait rougir

i Corneille, le Menteur, acte I, sc. I; t. IV, p. 316.

retrouve, dit Voltaire, la même main qui peignit le vieil Horace et don Diégue. Il faut citer :

GÉRONTE.
Dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n'es plus gentilhomme étant sorti de moi.

DORANTE.

Moi ?

GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture
Souille honteusement ce don de la nature;
Qui se dit gentilhomme et ment comme tu fais,
Il ment quand il le dit et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas ? est-il tache plus noire,
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ?
Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action
Dont un cour vraiment noble ait plus d'aversion,
Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie
Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie,
Et si dedans le sang il ne lave l'affront
Qu'un si honteux outrage imprime sur son front 1.

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C'est dans de telles situations que la comédie peut accidentellement élever le ton, surtout si elle sait de cette noblesse redescendre sans effort à la familiarité qui lui est naturelle ; et c'est un art que Corneille a pratiqué dans ce premier et immortel chef-d'æuvre de notre théâtre comique.

Nous n'avons pas l'intention de suivre tous les pas de Corneille dans sa longue carrière dramatique, marquée par tant de triomphes et semée de quelques revers : il suffit à sa gloire et à notre dessein d'avoir

1 Le Menteur, acte V, sc. III; t. IV, p. 414.

a

montré en lui le créateur de la tragédie et de la comédie. Il a aussi préparé les succès de Quinault dans l'opéra par Andromède, la Toison d'or et Psyché. Ajoutons à ces titres que son génie dramatique n'a point faibli dans quelques tragédies où le style seul offre des traces de négligence; ainsi Rodogune, où il a poussé la terreur jusqu'à ses dernières limites, prend place parmi ses plus belles créations; Héraclius a des scènes que Corneille seul pouvait concevoir et exécuter; Nicomède est encore une création singulièrement heureuse, et on se demande avec surprise par quelle magie le poëte a pu, d'une page obscure et comme d'un recoin caché de l'histoire de Bithynie, faire jaillir un tableau complet de l'abaissement des rois de l'Asie sous l'ascendant de Rome, et le développement de ce caractère héroïque qui tient en échec par le calme d'une âme altière et dédaigneuse toute la puissance des maîtres du monde.

Plus on étudie Corneille, et plus on s'étonne des ressources infinies de son génie pour développer une donnée dramatique, pour conduire une intrigue et pour varier les situations. Sous le rapport de la fécondité et de la variété des moyens, nul ne l'a égalé. On peut comparer les fables de tous ses drames, et l'on sera surpris de voir combien elles différent dans leur principe et dans leur développement; il n'a pas de moule unique dans lequel il jette toutes ses conceptions, il craint, avant tout, de reproduire ce qu'il a déja donné, et comme on lui avait injustement reproché à ses débuts d'etre le plagiaire d'autrui, il

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triomphe doublement de ce reproche, en ne ressemblant à personne de ses devanciers, et en évitant de se ressembler à lui-même; tant il avait à ceur de repousser l'accusation de plagiat qui avait accueilli ses premiers triomphes. Ainsi l'esprit de Corneille avait autant d'industrie que son génie de puissance. Ce grand poëte ne s'est pas borné à donner une physionomie humaine et héroïque à ses personnages par la convenance du langage, le mouvement de la

passion et le rapport des actions avec les situations ; il a su encore leur imprimer un caractère spécial en modifiant les traits généraux de la nature de l'homme par la différence des lieux et des temps. Il tient compte du milieu dans lequel vivent ses personnages. Il a conçu à sa manière, mais dans le sens de la tradition, l'esprit de Rome à son origine, dans les dernières crises de la république expirante, dans les meilleurs jours de l'empire et les hontes de son déclin, et sans s'attacher à le décrire ni à le définir, il l'exprime par reflets dans le langage et dans les habitudes de ses héros. La connaissance des temps, des lieux et des moeurs transpire plutôt qu'elle ne se montre; surtout elle ne s'affiche pas : car autre chose est un poëte, autre chose un archéologue. Corneille se sert de la science profonde qu'il a de l'histoire et se garde bien d'en faire étalage.

Son but est d'élever les âmes, et pour atteindre ce but, il a essayé de peindre l'héroïsme sous toutes ses faces; dans Horace, l'héroïsme du père et du citoyen; dans Auguste, l'héroïsme de la clémence; dans Polyeucte, l'héroïsme de la religion ; dans Cor

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