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N'oublions pas que ces vers sont des vers de requête, et que leur mérite est de donner place au style de la procédure. Continuons :

Que si nous sommes moins utiles
Aux l’Estoiles, aux Gombervilles,
Aux Serisays, aux Saint-Amants,
Aux Conrards, Baros et Racans,
Et tels autres savants critiques
Des ouvrages académiques,
Ces grands et fameux palatins
Étrangers aux pays latins;
Il est pourtant très-véritable
Que, ce qu'ils savent de la Fable,
Ils l'ont appris des versions
Qu'à l'aide de nos dictions
Il fut autrefois nécessaire
De leur faire en langue vulgaire ;
Ainsi, quoique indirectement,
Nous leur servons de truchement.

Si nous comptons bien, voilà, sur les Quarante, sept académiciens qui n'entendaient rien au latin. Ce n'est pas une raison d'en négliger l'étude, mais c'est pour ceux qui l'ignorent et qui aspirent à bien écrire le français une consolation et une espérance. Ménage ne fut pas de l'Académie, il en prit son parti, et il continua bravement à faire, en grec, en latin, en italien, en français même, des vers médiocres, et à trouver des étymologies qui ont laissé le champ libre à de nouvelles recherches.

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CHAPITRE III

État du théâtre au commencement du dix-septième siècle.
Essais de Hardy.

Influence de Richelieu. Débuts de Corneille.

Ses premiers chefs-d'oeuvre tragiques. Le Cid. - Horace. Cinna. Polyeucte. - Corneille poëte comique.

Le Menteur. — Système dramatique de Corneille.

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Aux dernières années du seizième siècle, l'état du théâtre en France était bien précaire. Depuis longtemps déjà les Mystères avaient été bannis de la scène, et la tragédie, renouvelée des Grecs et des Latins, n'était pas parvenue à occuper la place qu'ils avaient laissée vacante. Les confrères de la Passion avaient livré leur salle à des acteurs nomades qui n'avaient, pour charmer un auditoire, composé de petits bourgeois et d'artisans, que des farces spirituelles quelquefois et toujours obscènes, et leur privilége, dont ils n'usaient plus et qu'ils défendaient à outrance, n'était en leurs mains qu'une entrave à l'établissement régulier d'un nouveau théâtre. Ils ne faisaient rien et ils empechaient de faire. Enfin une troupe d'acteurs put, vers 1600, s'établir au Marais, et c'est d'elle

que

date véritablement l'existence d'un théâtre ouvert chaque jour à la curiosité publique. Cette troupe avait à son service un homme inépuisable chargé seul de fournir des pièces selon les besoins du moment et au gré des spectateurs. Aucune tradition tyrannique, aucun sys

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tème d'école ne l'enchaînait, il n'avait d'autre obligation que d'attirer et de retenir la foule. On a souvent regretté que cet auteur, qui avait une si rude charge et tant de liberté, esclave d'un côté et de l'autre maître souverain , ait manqué de génie, car l'occasion était belle pour créer avec puissance et originalité, et elle a été unique. Nous n'avons pas à discuter cette hypothèse. M. Guizot a dit excellemment : « Le talent de Hardy ne connut d'autres entraves que la pauvreté; rien ne lui fut imposé que la fécondité, et jamais devoir ne fut mieux rempli '. » Cela est vrai, mais aussi quelle heureuse rencontre que cette fécondité quand tout était à faire, puisque les Mystères étaient proscrits et les pièces érudites mortellement ennuyeuses. Il n'y avait point de réserve, et il fallait aux acteurs et au public la provision de chaque jour. Alexandre Hardy suffit pendant vingt années à cette tâche héroïque.

Hardy a été un improvisateur infatigable venu à propos. Des cinq ou six cents pièces qu'il a fait représenter, les quarante et une qu'il a recueillies et publiées dans sa vieillesse ont toutes dans leur langue courante et négligée, leur versification facile et régulière, leur fable claire et rapide, un certain intérêt dramatique; elles étaient ce qu'il fallait à un public peu instruit qui voulait se divertir sans fatigue. Elles préparèrent un auditoire et formèrent des acteurs, parmi lesquels il y en eut de fort habiles, pour des @uvres meilleures, et permirent de les attendre. Le théâtre du Marais finit par attirer, et il eut le bon esprit d'accueillir des auteurs considérables. Théophile , qui osa tant de choses , y fit applaudir sa Thisbé, Racan y fit représenter ses Bergeries, après

· Corneille et son temps, par M. Guizot, 1 vol., Didier, 1858,

p. 156.

; cet exemple illustre, Gombaud, déjà célèbre par son roman d'Endymion, dont il était, sous le voile de l'allégorie, le véritable héros, et Marie de Médicis la Diane, ne dédaigna pas d'y apporter une Amaranthe qui réussit ; Mairet suivit de près, et le succès de sa Sylvie a fait époque. L'ouvre de Hardy n'était donc

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pas stérile.

En dehors de ce grand courant dramatique, il y eut des tentatives isolées qui auraient pu être remar quées et qui ont passé inaperçues. Nous pouvons au moins en signaler une dont le succès aurait inauguré, au commencement du dix-septième siècle, toutes les libertés du romantisme. Cette œuvre étrange et puissante a pour titre : Tyr et Sidon; elle se compose de deux journées, dont chacune a cinq actes; c'est donc une tragi - comédie en dix actes. Il ne parait pas qu'elle ait été représentée, mais elle a été imprimée dès 1608, et une seconde fois en 1628. L'auteur, Jean de Schelandre, né en 1585, l'avait donc écrite avant sa vingt-troisième année. Jean de Schelandre ose plus que nous ne pouvons dire, mais il ose avec

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Tyr et Sidon, réimprimé en 1856, fait partie du huitième volume de l'Ancien Théâtre françois, bibliothèque Elzévirienne. M. Charles Asselineau avait préparé cette curieuse exhumation par un travail très-intéressant sur Jean de Schelandre, inséré dans l’Athenæum français, 13 mai 1854.

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talent. Homme de

guerre, il a dans son langage des licences de corps de garde, il ne respecte rien, et la règle des unités moins que toute autre chose ; il se joue du temps, des lieux et de l'action ; il prend des personnages dans l'histoire et ne se soucie aucunement de la vérité historique. Au nom d'Abdolonyme, roi de Sidon, et d'un fils qu'il lui attribue, il coud à sa convenance des aventures romanesques auxquelles il mele un Pharnabase, qu'il fait roi de Tyr. Pharnabase tient aussi de Schelandre un fils héroïque. Ces jeunes princes sont amoureux et braves avec des succés divers, et c'est de leurs galanteries, de leurs exploits, de leurs revers, que se forme la trame agitée et confuse de ce drame de haute fantaisie, où il

у de la variété et du mouvement, de l'esprit et de l'éloquence, mais où la vraisemblance des faits, la vérité des mæurs et du langage manquent absolument. C'est un roman dont l'intérêt ne se soutient pas. Ce qui le distingue, c'est la vigueur et la souplesse du talent de l'auteur, et çà et là quelques vers vraiment beaux. Je veux citer au moins cet éloge de la guerre :

a

Les Estats sur la guerre ont fondé leurs colonnes.
La guerre, c'est la forge où se font les couronnes;
C'est la guerre qui peut, seule eschelle des cieux,
Faire les hommes rois et les rois demi-dieux!.

Nous n'avons point, je pense, à regretter que la méthode de Schelandre n'ait point prévalu. Ce désordre et ces témérités ne vont guère à notre temperament

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Tyr et Sidon, seconde journée, acte II, sc. 111, p. 149.

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