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CHAPITRE II

Précurseurs de Balzac. Du Vair. Balzac. Son influence sur la prose française.

Beautés et défauts de ses ouvrages. - L'hôtel Rambouillet. Voiture. Sarrazin. L'Académie française.

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Nous venons de voir comment la poésie s'est constituée par l'heureux génie de Regnier et par la sévère discipline de Malherbe. Son heure est venue avant celle de la prose, qui ne tardera guère, grâce à Balzac, dont elle recevra les qualités qui lui manquent encore. Balzac, comme Malherbe, a eu des précurseurs dont il convient de ne pas oublier les services. Nous avons déjà vu ce que la prose française doit à Calvin, à Rabelais, à Amyot et à Montaigne, qui l'ont dotée

à et enrichie sans songer à gêner le libre cours de ses destinées ultérieures. Ni les auteurs de la Ménippée dans leur admirable pamphlet, ni Henri IV dans ses lettres d'une allure si dégagée et si héroïquement cavalière, ni Marguerite de Valois dans ses Mémoires, qui ont toutes les grâces de son esprit et qui sont plus chastes que sa vie, n'avaient entrepris « de la reduire, » comme avait fait Malherbe pour les vers, « aux regles du devoir. » Duperron et d’Ossat, en lui communiquant la gravité qui leur est propre, ne l'ont pas asservie ; saint François de Sales, au delà de nos frontières, lui donne l'onction et la douceur

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de son âme, l'aimable coloris des fleurs de ses montagnes, le gazouillement des oiseaux de ses bois, il en fait le charme des cours, des yeux et des oreilles; il l'assouplit et il ne la régente pas. Enfin, si le talent d'écrire abonde, on ne cultive pas encore l'art d'écrire, chacun suit sa pente, il n'y a pas de route tracée ni de courant général. Le premier maitre d'éloquence, le premier pédagogue de la prose, fut Guillaume du Vair, qui donne enfin des préceptes dans son Traité de l'Eloquence françoise. Avec lui la France commence sérieusement sa rhétorique.

Du Vair fut garde des sceaux sous Louis XIII, comme plus tard d'Aguesseau sous Louis XV. Les deux magistrats ont laissé les mêmes souvenirs de probité et de faiblesse dans l'exercice de leur charge. Comme écrivains, ils restent l'un et l'autre, avec un talent et un zèle qu'on ne conteste pas, bien en deçà du génie. Nous n'avons pas à nous occuper de la vie politique de du Vair, nous voulons seulement le mettre à son rang dans les lettres et constater les services qu'il leur a rendus. Nous nous contenterons, pour prouver qu'aux leçons de beau langage il a ajouté des exemples, de citer ce qu'il a écrit sur l'efficacité de la prière : « La priere est le souverain et parfaict usage de la parole. Nous, hommes, vers de terre, poussiere agitée du vent, bouillons flottants sur l'eau, venons en conference, entrons en colloque avec non un prince, non un roy, non un empereur, mais avec

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· Pour saint François de Sales, je renvoie mes lecteurs au Port-Royal de M. Sainte-Beuve (t. 1, ch. x), et à M. Sayous, Littérature française à l'étranger.

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le Roy des roys, le Roy du ciel et de la terre. Nous sommes receus, non à l'entrée de sa porte, non en son antichambre, mais au plus magnifique et superbe endroict de son throsne. Nous sommes faicts compagnons de ses anges; et bien plus, nous avons ses anges pour ministres, qui nous ouvrent les tentes de ses pavillons et nous introduisent dans les thresors de sa gloire. Avec quel accueil nous y sommes receus, jugez-le, puisque nous y demeurons tant qu'il nous plaist! avec quelle faveur, jugez-le, puisque nous ne sommes jamais esconduits sinon par nostre faute, et quand nous demandons chose injuste et indigne d'estre demandée! tellement que nous pouvons dire qu'en la priere nous avons tout; car Celuy qui n'est point menteur et ne se repent jamais de sa promesse nous dit que nous demandions et nous obtiendrons ; et pour ce, vie, santé, richesses , esprit, sont en la priere comme en leur source, les tirons à mesure que nous le voulons, pourveu que nous le voulions à la mesure que nous le devons, c'est à dire de nostre salut et de la gloire de Celuy qui nous les donne'. » Voilà bien l'ébauche de cette prose savante, balancée et rhythmique, qui craint surtout d'offenser l'oreille, et plus soucieuse de l'harmonie que de la pensée. Nous arrivons à Balzac, qui l'achèvera.

De nos jours on néglige trop Malherbe et on ne lit

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d'où nous

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J'emprunte ce passage à M. C.-A. Sapey, qui a remis en lumière les titres littéraires de du Vair dans un fort bon livre qui a pour titre : Études biographiques pour servir à l'histoire de l'ancienne magistrature française, 1 vol. in-8°.

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pas assez Balzac. On se croit quitte avec lui pour l'avoir appelé le Malherbe de la prose. Au reste, ce surnom qui l'honore lui est bien dù, car Balzac ne s'est pas contenté de chercher, de trouver et de faire sentir dans la prose une juste cadence, de donner du nombre au langage non mesuré, de choisir les mots et de les mettre à leur place, d'épurer le vocabulaire, de se faire comprendre par la propriété et la disposition des termes qu'il emploie, enfin de faire pénétrer dans l'esprit la lumière de ses idées et de plaire à l’oreille par une harmonie soutenue; mais il a écrit quelques pages

où la beauté de l'expression orne de grandes pensées. Il y a dans ses écrits des parties qui méritent de ne point périr. A la vérité, aucun de ses ouvrages ne saurait subsister comme ensemble; il n'a pas ce qu'on pourrait appeler son chef-d'oeuvre et moins encore, dans le sens absolu, un chef-d'ouvre : ce qu'il a de bon est dispersé, et jamais il n'a composé un tout qui soit une unité vivante : infelix operis summa. Balzac est un esprit brillant et non une ferme et haute raison, une belle imagination et non une âme naturellement élevée. Il n'a ni cette force d'intelligence qui ordonne et enchaîne les idées, ni cette émotion vraie qui vient du cæur et qui ajoute la chaleur à la lumière. Il nous force quelquefois à l'admirer, mais il n'attache point et ne se fait pas aimer. Il n'y a, en effet, que le cæur qui puisse parler au ceur et le maîtriser. Les mérites qui procedent seulement de l'esprit et de l'imagination ne survivent pas à la surprise qu'ils causent; ils se flétrissent bientôt comme cette beauté du visage qui ne tient

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qu'à l'éclat de la jeunesse. L'indifférence de la postérité pour Balzac après l'engouement de ses contemporains le punit justement de n'avoir aimé que lui-même, et de n'avoir cherché, même dans les grandes idées qu'il a quelquefois rencontrées, que l'occasion de produire et de faire briller son bel esprit et son beau langage.

Balzac pèche par le cœur, et avant de mettre en relief les rares qualités de son esprit, il faut donner quelques preuves de l'infirmité morale qui a empeché cette brillante intelligence de s'élever jusqu'au génie. Et d'abord aimait-il les hommes celui qui ose écrire les lignes suivantes : « Certes nous n'aurions jamais faict, si nous voulions prendre à cæur les affaires du monde et avoir de la passion pour le public dont nous ne faisons qu'une foible partie : peut-estre qu'à l'heure que je parle la grande flotte des Indes faict naufrage à deux lieues de terre; peut-estre que l'armée du Turc prend une province sur les chrestiens et enleve vingt mille ames pour les mener à Constantinople; peut-estre que la mer emporte ses bornes et roye quelque ville de Zelande. Si nous faisons venir les malheurs de si loin, il ne se passera heure de jour qu'il ne nous arrive du desplaisir; si nous tenons tous les hommes pour nos parens, faisons estat de porter le deuil tout le temps de nostre vie '. » Balzac n’a garde de faire venir les malheurs de loin : il a bien assez du mauvais état de sa santé, qu'il

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i Les Œuvres de M. de Balzac, huitième édition, 1 vol. in-12, 630 ; liv. Ji, lett. 1, p. 156.

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