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animé à la composition de Nicomède, et raisonnablement on ne peut en savoir gré ni à la régente ni à son ministre. Ce qui appartient en propre à cette époque, et ce qui la caractérise, c'est la production et la vogue des grandes compositions romanesques où l'histoire et la passion sont également faussées ; c'est l'importance des cabales littéraires où s'agitent et le silencieux Conrart et le galant Ménage, où règne, sous le nom de Sapho, mademoiselle de Scudery; c'est la manie des sonnets, des madrigaux et des bouts-rimés, toujours aiguisés en pointes; c'est encore le débordement du burlesque, et, pour combler la mesure, les formidables avortements de l'épopée. Enfin, dans l'absence des maîtres légitimes, entre Malherbe qui ne l'aurait pas toléré et Boileau qui en a tiré vengeance, il y a eu place pour la royauté littéraire de Chapelain.

La plupart des héros de cette époque ont été des victimes de Boileau, et il convient de rappeler ici le châtiment qu'ils devaient recevoir plus tard, et qu'ils avaient déjà mérité. Ce n'est pas qu'ils fussent tout à fait sans valeur, car Cotin lui-même a fait un joli madrigal aussi bien que Desmarets de Saint-Sorlin; mais ils manquaient de goût et ils avaient une ambition et des succès illégitimes qui provoquaient les rigueurs de la critique. Une revue rapide de ces auteurs déchus indiquera les travers de ce temps. Le plus considérable et le plus encouragé fut le travestissement de l'antiquité dans des fictions romanesques qui sont, pour la plupart, une peinture détournée et partiellement fidèle de la société contemporaine.

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Déjà sous le costume et sous le nom de ces bergers, melés aux druides de la Gaule et aux conquérants germains, d'Urfé avait déguisé des personnages et des aventures de son temps, lorsque mademoiselle de Scudery s'empara des héros de la Perse et de Rome pour représenter les moeurs, le langage, les caractères des habitués de l'hôtel de Rambouillet:on aimait à reconnaitre Julie d'Angenne sous les traits de Mandane ou de Clélie, et M. de Montausier n'était pas fâché de devenir Artamène ou Brutus. C'était un caprice de tous ces beaux esprits, et le plaisir qu'ils y trouvaient était plus encore de l'égoïsme que du mauvais goût. Le royaume de Tendre, dont la carte est dans la Clélie, n'est pour nous qu'un jeu puéril; pour les initiés, c'était une analyse délicate de l'amour ingenieusement figurée. On peut détacher du Cyrus et de la Clélie des portraits habilement tracés et des conversations conduites avec un art infini. L'intérêt romanesque a disparu, mais il subsiste encore dans les romans de La Calprenede , qui ont précédé de quelques années ceux de mademoiselle de Scudery. On sait que madame de Sévigné se reprochait de les lire, mais elle ne pouvait s'en défendre. Ce Gascon, qui ne manquait ni d'imagination ni de coeur, avait eu l'ambition, sans connaitre l'histoire, de peindre dans Cassandre le partage de l'empire d'Alexandre, dans Cléopâtre les dernières convulsions de la république romaine, et dans Pharamond l'établissement de l'empire des Francs : il n'a réussi, comme l'a dit Boileau, qu'à peindre des Gascons d'après lui-même; mais il les introduit dans une action attachante, et il leur

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donne des sentiments d'honneur hyperbolique qui échauffent le cour. Madame de Sévigné l'a bien jugé: « Il y a, dit-elle, d'horribles endroits dans Cléopâtre, mais il y en a de beaux, et la droite vertu est bien dans son trône'. » Lorsqu'on le lit, on se croit haut de plusieurs coudées et capable de pourfendre des géants. Son Artaban est resté, au moins dans la langue, un type de fierté. Dans le même temps, Gomberville, qui trouvait profanes et de pernicieux exemple ces compositions chevaleresques et sentimentales, a écrit dans une intention plus morale son Alcidiane, roman édifiant et inextricable dont les héros raisonnent sur la grâce à la manière de Jansénius et de Saint-Cyran. C'est ainsi que le bon évêque de Belley, Camus de Pontcarré, du temps de l’Astrée,'opposait à Céladon des pastorales mystiques et malheureusement illisibles 3. Le roman était un cadre à la mode qui se prêtait à tout complaisamment.

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1 Lettres de madame de Sévigné, 6 vol. in-18, Lefevre et Charpentier, 1843. Tome 1, lett. 168, p. 325.

2 Dans la première édition de cet ouvrage, je citais le Polexandre, mais un avertissement amical de M. Sainte-Beuve m'a appris que l'influencë du jansenisme a été nulle sur ce premier roman de Gomberville. Je me soumets avec reconnaissance.

3 On a essayé de nos jours de remettre en faveur un de ces romans qui a pour titre : Palombe; mais Palombe, avec toute sa vertu, est restée dans l'ombre, quoiqu'elle ait paru sous les auspices d'Hippolylc Rigault et précédée d'une étude sur le Roman chrétien, niorceau charmant et l'un des plus distingués qui soit sorti de la plume si judicieuse et si spirituelle de ce jeune et à jamais regrettabile écrivain.

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Il faut dire quelques mots des catastrophes épiques qui signalèrent cette époque; ce sera le moyen de payer la dette de la postérité aux ambitieux qui, tout en échouant dans des entreprises au-dessus de leurs forces, laissent cependant un souvenir. Que le sillon ait été creusé par la gloire ou par le ridicule, pourvu qu'il soit profond, il ne s'efface pas dans le champ de l'histoire. A ce titre Scudery, Chapelain, Desmarets de Saint-Sorlin, Saint-Amant, ne doivent pas être passés sous silence. D'ailleurs Chapelain et Scudery nous fourniront l'occasion d'exhumer quelques beaux vers. On sait la lamentable histoire de la Pucelle de Chapelain. Ce poëme, lentement élaboré, prôné longtemps à l'avance, qui promettait au monde une autre Énéide, ne s'est produit que pour subir les affronts de l'ennui et du ridicule. Boileau ne s'en est pas trop moqué: rien n'est plus lourd ni plus fastidieux, et on se demande par quelle grâce d'état l'auteur a eu le courage de composer ce que personne ne devait avoir la force de lire. Quoique Chapelain ait frappé d'une empreinte vigoureuse quelques vers énergiques, il n'en est pas moins prosaïque par essence; c'est un esprit méthodique et minutieux, n'oubliant rien et disposant tout symétriquement. II

pousse si loin le scrupule que, parlant d'un fruit dont Agnès Sorel doit être empoisonnée, il nous dira

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que c'était

Une pomme incarnate, entre cent la plus belle,
Qu'en langage fruitier calleville on appelle';

1 Manuscrit des douze derniers chants de La Pucelle, restés inédits et déposés à la Bibliothèque impériale sous le n° 677, fonds français. Liv. XIX, p. 11, v. 5.

et qu'après avoir peint le jeune Roger montrant à deux visiteurs les tableaux de la galerie de Fontainebleau et leur en expliquant les sujets, il ajoutera :

Roger lève la canne et la voix à la fois,
L'eil s'attache à la canne et l'oreille à la voix i.

Fils de notaire, Chapelain aurait été incomparable dans la profession de son père : ses descriptions sont des inventaires et des états de lieux; je n'en veux qu’un exemple, mais il sera frappant. Il s'agit du bûcher préparé pour Jeanne d'Arc ! Je fais grâce au lecteur de la première couche de souches enduites de poix, sur laquelle les exécuteurs placent

Une seconde couche
Et la souche d'en haut croise la basse souche;
Mais pour donner au feu plus de force et plus d'air,
Le bois en chaque couche est demi-large et clair.
A la couche seconde une troisième est jointe,
Qui, plus courte, la croise, et commence la pointe;
Plusieurs de suite en suite à ces trois s'ajoutant,
Toujours de plus en plus vont en pointe montant?.

Rien n'est plus exact; mais il est à craindre que celui qui dresse le bûcher avec tant de précision et de sang-froid ne connaisse pas le prix de l'héroïque victime qu'il va consumer. Malheureuse Jeanne d'Arc, combien d'outrages t'étaient réservés !

i La Pucelle, 1 vol. in-fol., 1656, liv. VII, p. 224. 2 Manuscrit, lir XXIII, p. 2, 1, 1.

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