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Pascal a dit tout cela; et puisqu'il le disait, il l'a pensé; mais ne sent-on pas jusque sous ces mots frémissants je ne sais quelle tendresse fraternelle pour cette créature jugée de si haut et d'un ton si fier? Aussi ne s'étonne-t-on pas d'entendre sortir de la même bouche d'autres paroles qui proclament, non sans orgueil, la grandeur de l'homme : « L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien1. >> D'ailleurs cette raison qu'il rudoie, Pascal la prend pour juge sur elle-même : « La raison, dit-il, ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre 2. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre, et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge qu'elle ne doit pas le faire3. Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui sont de foi; et rien de si contraire à la raison

de ce passage célèbre et le complément qui le termine, nous donnons deux indications; c'est qu'en effet il a été formé par le rapprochement de deux fragments séparés l'un de l'autre dans le manuscrit. Nous sommes bien loin d'en faire un crime aux premiers éditeurs.

1 Pensées de Pascal, page 20.

2 Ibid., p. 185.

3 Phrase ajoutée dans la première édition par Nicole, qui a aussi modifié les phrases qui suivent.

que le désaveu de la raison dans les choses qui ne sont pas de foi. Ce sont deux excès également dangereux d'exclure la raison, de n'admettre que la raison 1. » Ainsi les détracteurs systématiques de la raison n'ont pas à compter sur Pascal; et comme sa foi ne l'aveugle pas, de même la sévérité de ses principes ne le jette pas dans les rangs de ces tourmenteurs de conscience qui appellent la force en aide à la prédication. Ce n'était pas un persécuteur, celui qui écrivait ces lignes qu'on attribuerait volontiers à Fénelon « La conduite de Dieu, qui dispose de toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce; mais de vouloir la mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur 2. » Et encore « Commencez par plaindre les incrédules; il ne faudrait les injurier que si cela leur était utile, mais cela leur nuit 3. >>

1 Dans le manuscrit de Pascal, il y a seulement : « Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison >> (p. 186); et à côté « denx excès: exclure la raison, n'admettre que la raison. »>

2 Pensées de Pascal, page 295.

3 Ibid.

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popées. Chapelain. — George Scudery. Desmarets.

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Saint-Amant. La Fronde. Guy-Patin.

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La publication des Provinciales fut le seul grand événement littéraire de la période placée entre la mort de Richelieu et le règne personnel de Louis XIV: encore n'y a-t-il pas moyen de le rapporter à l'esprit dominant de l'époque. C'est de l'austére solitude de Port-Royal et de la conscience indignée d'un chrétien séparé du monde que jaillit, à l'improviste, cet accident de génie. L'Espagnole Anne d'Autriche et le Sicilien Mazarin n'étaient ni disposés à encourager les écrivains, ni capables de les inspirer. Le relâchement s'introduisit de toutes parts; l'enflure castillane, l'affectation italienne, tous les caprices du mauvais goût, purent se donner carrière. Le génie de Corneille, qui avait produit sous Richelieu, en quelques années de sublime fécondité, sans reprendre haleine, le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte et le Menteur, subit alors une première éclipse dans Théodore, se relève avec effort par Rodogune et par Héraclius, pour descendre bientôt jusqu'à Pertharite. Seulement le sort de Condé pendant la Fronde l'avait

animé à la composition de Nicomède, et raisonnablement on ne peut en savoir gré ni à la régente ni à son ministre. Ce qui appartient en propre à cette époque, et ce qui la caractérise, c'est la production et la vogue des grandes compositions romanesques où l'histoire et la passion sont également faussées; c'est l'importance des cabales littéraires où s'agitent et le silencieux Conrart et le galant Ménage, où règne, sous le nom de Sapho, mademoiselle de Scudery; c'est la manie des sonnets, des madrigaux et des bouts-rimés, toujours aiguisés en pointes; c'est encore le débordement du burlesque, et, pour combler la mesure, les formidables avortements de l'épopée. Enfin, dans l'absence des maîtres légitimes, entre Malherbe qui ne l'aurait pas toléré et Boileau qui en a tiré vengeance, il y a eu place pour la royauté littéraire de Chapelain.

La plupart des héros de cette époque ont été des victimes de Boileau, et il convient de rappeler ici le châtiment qu'ils devaient recevoir plus tard, et qu'ils avaient déjà mérité. Ce n'est pas qu'ils fussent tout à fait sans valeur, car Cotin lui-même a fait un joli madrigal aussi bien que Desmarets de Saint-Sorlin; mais ils manquaient de goût et ils avaient une ambition et des succès illégitimes qui provoquaient les rigueurs de la critique. Une revue rapide de ces auteurs déchus indiquera les travers de ce temps. Le plus considérable et le plus encouragé fut le travestissement de l'antiquité dans des fictions romanesques qui sont, pour la plupart, une peinture détournée et partiellement fidèle de la société contemporaine.

Déjà sous le costume et sous le nom de ces bergers, mêlés aux druides de la Gaule et aux conquérants germains, d'Urfé avait déguisé des personnages et des aventures de son temps, lorsque mademoiselle de Scudery s'empara des héros de la Perse et de Rome pour représenter les mœurs, le langage, les caractères des habitués de l'hôtel de Rambouillet: on aimait à reconnaître Julie d'Angenne sous les traits de Mandane ou de Clélie, et M. de Montausier n'était pas fâché de devenir Artamène ou Brutus. C'était un caprice de tous ces beaux esprits, et le plaisir qu'ils y trouvaient était plus encore de l'égoïsme que du mauvais goût. Le royaume de Tendre, dont la carte est dans la Clélie, n'est pour nous qu'un jeu puéril; pour les initiés, c'était une analyse délicate de l'amour ingénieusement figurée. On peut détacher du Cyrus et de la Clélie des portraits habilement tracés et des conversations conduites avec un art infini. L'intérêt romanesque a disparu, mais il subsiste encore dans les romans de La Calprenède, qui ont précédé de quelques années ceux de mademoiselle de Scudery. On sait que madame de Sévigné se reprochait de les lire, mais elle ne pouvait s'en défendre. Ce Gascon, qui ne manquait ni d'imagination ni de cœur, avait eu l'ambition, sans connaître l'histoire, de peindre dans Cassandre le partage de l'empire d'Alexandre, dans Cléopâtre les dernières convulsions de la république romaine, et dans Pharamond l'établissement de l'empire des Francs: il n'a réussi, comme l'a dit Boileau, qu'à peindre des Gascons d'après lui-même; mais il les introduit dans une action attachante, et il leur

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