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La Discorde aux crins de couleuvres,
Peste fatale aux potentats,

Ne finit ses tragiques œuvres
Qu'en la fin mesme des Estats:
D'elle naquit la frenesie
De la Grece contre l'Asie;
Et d'elle prirent le flambeau
Dont ils desolerent leur terre
Les deux freres de qui la guerre
Ne cessa point dans le tombeau.

C'est en la paix que toutes choses
Succedent selon nos desirs :

Comme au printemps naissent les roses,

En la paix naissent les plaisirs;

Elle met les pompes aux villes,

Donne aux champs les moissons fertiles,
Et, de la majesté des lois

Appuyant les pouvoirs supremes,

Fait demeurer les diademes

Fermes sur la teste des rois1.

Nous voyons dans ces traits, avec le génie de Malherbe, sa pensée d'homme et de citoyen. Le souvenir des guerres civiles lui pèse cette image ne s'efface pas de sa mémoire ; il craint de revoir ce qu'il a déjà trop vu d'une fois. C'est ce qui lui fait dire :

Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,
Qui les rend ennemis du repos où nous sommes :
La plupart de leurs vœux tendent au changement:
Et comme s'ils vivoient des miseres publiques,
Pour les renouveler, ils font tant de pratiques
Que qui n'a point de peur n'a point de jugement 2.

1 Poésies de François Malherbe, liv. III, p. 168 et 169. 2 Ibid., liv. II, p. 68.

Pour prévenir ce qu'il redoute, il compte sur la force, et il l'invoque, car c'est l'unique moyen de goûter les douceurs du repos :

Tu nous rendras alors nos douces destinées;
Nous ne reverrons plus ces fascheuses années
Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleurs ;
Toute sorte de bien comblera nos familles,

La moisson de nos champs lassera les faucilles

Et les fruits passeront les promesses des fleurs 1.

Quelle poésie! André Chénier affirme que nous n'avons pas de plus beaux vers dans notre langue.

Ce n'est pas tout: Malherbe a devancé et surpassé Jean-Baptiste Rousseau par quelques strophes imitées du psaume CXLV: la poésie du roi - prophète, desséchée par Marot, amollie par Desportes, que Godeau devait délayer et Racan noyer dans leurs languissantes paraphrases, va paraître ici avec l'éclat de ses images et dans toute la profondeur du sentiment religieux :

N'esperons plus, mon ame, aux promesses du monde;
Sa lumiere est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empesche de calmer :
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre,
C'est Dieu qui nous fait vivre,
C'est Dieu qu'il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lasches envies,
Nous passons pres des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mepris et ployer les genoux :

1 Poésies de Malherbe, liv. II, p. 71.

Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont ce que nous sommes,

Veritablement hommes,

Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussiere

Que cette majesté si pompeuse et si fiere

Dont l'esclat orgueilleux eblouit l'univers;

Et dans ces grands tombeaux, où leurs ames hautaines
Font encore les vaines,

Ils sont mangés des vers.

Là, se perdent ces noms de maistres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre ;
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs;
Et tombent avec eux, d'une chute commune,

Tous ceux que la fortune

Fesoit leurs serviteurs 1.

Ces idées du néant de nos grandeurs et de la vanité de nos plaisirs se retrouvent encore dans des vers de Malherbe, qui, cette fois, s'inspire d'Horace et, dans cette lutte nouvelle, sait toujours être original:

L'Orne comme autrefois nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,

Esgarer à l'escart nos pas et nos discours;

Et couchés sur les fleurs, comme estoiles semées,
Rendre en si doux esbats nos heures consumées,
Que les soleils nous seraient courts!

Mais, ô loi rigoureuse à la race des hommes !

C'est un point arresté que tout ce que nous sommes,
Issus de peres rois et de peres bergers,

1 Poésies de Malherbe, 1. IV, p. 287.

La Parque egalement sous la tombe nous serre,
Et les mieux establis au repos de la terre
N'y sont qu'hostes et passagers.

Tout ce que la grandeur a de vains equipages,
D'habillements de pourpre et de suites de pages,
Quand le terme est eschu, n'allonge point nos jours.
Il faut aller tout nus où le destin commande;
Et de toutes douleurs, la douleur la plus grande,
C'est qu'il faut quitter nos amours '.

On a bien souvent, avant et depuis Malherbe, essayé de reproduire le charme attendrissant de la strophe d'Horace Linquenda tellus et cette harmonie gémissante du poëte latin; mais personne n'en a plus approché que ne l'a fait dans ces admirables stances le père de notre poésie. Après de pareilles inspirations, on comprend que Malherbe, en se comparant à ceux qui l'entouraient, ait eu quelques transports d'orgueil et qu'il ait promis l'immortalité à ses vers et à ceux qu'ils célébraient. Qui donc lui ferait un crime d'avoir prophétisé en beaux vers, lorsqu'il disait :

Les ouvrages communs vivent quelques années,
Ce que Malherbe escrit dure eternellement 2.

Ou encore :

Apollon, à portes ouvertes,

Laisse indifferemment cueillir
Les belles feuilles toujours vertes
Qui gardent les noms de vieillir;

1 Poésies de Malherbe, liv. I, p. 56 et 57. 2 Id., ibid., 1. III, p. 250.

Mais l'art d'en faire des couronnes
N'est pas su de toutes personnes,
Et trois ou quatre seulement,
Au nombre desquels on me range,
Peuvent donner une louange

Qui demeure eternellement 1.

Malherbe fut chef d'école. Il en eut les avantages et les inconvénients, c'est-à-dire de fervents admirateurs et des adversaires déclarés. Il accepta les louanges, qui jamais ne lui parurent exagérées, et il ne s'émut pas des critiques. En vain mademoiselle de Gournay réclama pour Ronsard; en vain Regnier, prenant en main la même cause, osa-t-il accuser le sévère réformateur d'être de ceux de qui

Le savoir ne s'estend nullement

Qu'à regratter un mot douteux au jugement 2.

et de ne faire autre chose

Que proser de la rime et rimer de la prose,
Que l'art lime et relime, et polit de façon
Qu'elle rend à l'oreille un agreable son 3.

Malherbe laissa dire et ne crut qu'à sa gloire et à la nécessité de la réforme qu'il avait accomplie. Pour en assurer la durée, il fut même pédagogue; il forma directement par des leçons orales plusieurs disciples auxquels ils n'épargnait ni les conseils sévères ni les réprimandes. Il tenait sa classe dans une petite

1 Poésies de Malherbe, liv. III, p. 171.

2 Regnier, sat. ix, v. 55.

3 Id., ibid., v. 74.

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