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leurs ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou 5 par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique,1 ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou 10 par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire ? Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,2 aient sur eux cet avantage de moins.

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On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non 20 plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.

Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m'informe plus du sexe: j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère à 25 être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de certains défauts. Concluez donc vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient sages, 30 et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante, ou qu'une femme savante, n'étant

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telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.

53. Les femmes sont extrêmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes.

58. Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.

66. Il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il coûte encore moins aux hommes de Io dire ce qu'ils sentent.

DU CŒUR

I. Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.

23. Être avec des gens qu'on aime, cela suffit; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à 15 des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.

33. Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où l'on est de se trouver seuls. 34. Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est 20 borné, et que le cœur a ses limites.

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C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de guérir.

On guérit comme on se console; on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer.

35. Il devrait y avoir dans le cœur des sources inépuisables de douleur pour de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction l'on pleure amèrement, et l'on est sensiblement touché; mais l'on est ensuite si faible ou si léger 30 que l'on se console.

39. L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime.

45. Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner.

47. La libéralité consiste moins à donner beaucoup 5 qu'à donner à propos.

57. Il est doux de voir ses amis par goût et par estime; il est pénible de les cultiver par intérêt: c'est solliciter.

63. Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de 10 mourir sans avoir ri.

64. La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable, puisque, si l'on cousait ensemble. toutes les heures que l'on passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un grand nombre d'années une vie de 15 quelques mois.

68. Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons beaucoup offensés.

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71. Drance veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien, non plus que le public: parler sans cesse à un grand que l'on sert, en des lieux et en des temps où il convient le moins, lui parler à l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa 25 présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour ou attendre impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par son 30 habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des libertés, marquent mieux un fat qu'un favori. ***

74. Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanité. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que 5 de la cacher.

75. Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire: «J'étais ambitieux; » ou on ne l'est point, ou on l'est toujours; mais le temps vient où l'on avoue que l'on a aimé.

78. L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce 10 par le cœur que par l'esprit.

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80. Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance.

82. Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent, et où l'on aimerait à vivre.

Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.

85. Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils 20 fussent permis: de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu.

DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION

2. C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque 25 part.

3. L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare; à un homme qui est né tel, il est encore fort délicat1 d'en soutenir longtemps le person30 nage: il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.

4. Il y a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce, et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop de politesse, et même trop de fécondité: c'est créer que de railler 5 ainsi, et faire quelque chose de rien.

7. Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas : vous plairait-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous : « Il fait froid » ? Vous voulez 10 m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: « Il pleut, il neige.» Vous me trouvez bon visage et vous désirez de m'en féliciter; dites: « Je vous trouve bon visage.» – Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant? Qu'im- 15 porte, Acis? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement: une chose vous 20 manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous 25 entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit, et vous dis à l'oreille : « Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit ; peut-être alors croira-t-on 30 que vous en avez.»

9. Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader

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