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dans l'abîme des temps. Le temps même sera détruit: ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. Il y a des légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui 5 passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps.

DE QUELQUES USAGES

ΙΟ 2. Tel abandonne son père qui est connu, et dont l'on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise. Il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances; et, pour être noble, il ne lui 15 manque que des titres.

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6. Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole.

9. Certaines gens portent trois noms, de peur d'en manquer: ils en ont pour la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des particules, dès que leur fortune devient meilleure. 25 Celui-ci, par la suppression d'une syllabe, fait de son nom obscur un nom illustre ; celui-là, par le changement d'une lettre en une autre, se travestit, et de Syrus devient Cyrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient conserver sans honte, pour en adopter de 30 plus beaux, où ils n'ont qu'à perdre par la comparaison

que l'on fait toujours d'eux qui les portent avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin

qui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands1 ou Italiens, comme si la roture n'était pas de tout pays, allongent leurs noms français d'une terminaison 5 étrangère, et croient que venir de bon lieu c'est venir de loin.

10. Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers.2

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13. Il n'y a rien à perdre à être noble; franchises, immunités, exemptions, privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez-vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles? Ils ne sont pas si vains: c'est pour le profit qu'ils en reçoivent. 15 Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? Je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s'y opposent, je dis même à la communauté.

21. Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe, qui se ras- 20 semblent à certains jours dans une salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens. 25

33. Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser Mélite, qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien qu'Egine, qu'on vous propose, et qui, avec une riche dot, apporte de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds 30 avec sa dot.

34. Il était délicat autrefois de se marier; c'était un

long établissement, une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât: l'on était pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise: même table, même demeure, même lit; l'on n'en était point quitte pour 5 une pension; avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les apparences et les délices du célibat.

42. L'on applaudit à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux d'interrompre les avocats au milieu de eur action,1 de les empêcher d'être éloquents et d'avoir 10 de l'esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes

sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs parties; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui bannit l'éloquence du seul 15 endroit où elle est en sa place, et va faire du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide et sans réplique, qui est celle de l'expédition: il est seulement à désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu'elle réglât au contraire les bureaux 20 comme les audiences, et qu'on cherchât une fin aux écritures, comme on a fait aux plaidoyers.

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43. Le devoir des juges est de rendre la justice; leur métier, de la différer. Quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier.

45. Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les droits de l'amitié et de l'alliance, nuisent à une bonne cause, et qu'une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.

49. La principale partie de l'orateur, c'est la probité : 30 sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle ; et il est

de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire des injures.

53. Si l'on me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt, ou l'un de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connaissait tous 5 depuis longtemps de nom et de visage, savait leurs vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant dans toutes ces profondeurs, et était si initié dans tous ces affreux mystères, qu'il sût rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait pris dans la foule au 10 sortir d'une assemblée, et dont il était sur le point de faire de l'éclat, que le Parlement intervint dans cette affaire, et fit le procès à cet officier, je regarderais cet événement comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et à qui le temps ôte la croyance: comment 15 donc pourrais-je croire qu'on doive présumer, par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en coutume?

58. S'il n'y avait point de testaments pour régler le 20 droit des héritiers, je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes; les juges seraient presque réduits à la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voiton dans les lanternes2 des chambres, au parquet, à la 25 porte ou dans la salle du magistrat? des héritiers ab intestat? 8 Non, les lois ont pourvu à leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d'un testament fait avec loisir, 30 avec maturité, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a été aidé d'un bon conseil; d'un acte où

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le praticien n'a rien obmis1 de son jargon et de ses finesses ordinaires; il est signé du testateur et des témoins publics, il est parafé; et c'est en cet état qu'il est cassé et déclaré nul.

59. Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et humides, et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession. Un article lui donne la charge,2 un autre les rentes de la ville,3 un troisième le rend maître d'une terre à la campagne; il y Io a une clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? il se voit

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officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même; 15 il se voit une bonne table et un carrosse : y avait-il au

monde un plus honnête homme que le défunt, un meilleur homme? Il y a un codicile, il faut le lire : il fait Maevius légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titre, et le met à pied. Il essuie 20 ses larmes : c'est à Maevius à s'affliger.

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65. Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins et que l'on s'en sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature, 25 et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.

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70. Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire. Mais il y a des faits embar

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