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A tant de sources d'originalité il faut joindre cette féconde imitation de la poésie antique, qui nourrissait la verve de Milton. Homère, après la Bible, avait toujours été sa première lecture ; il le savait presque par eur, et l'étudiait sans cesse. Aveugle et solitaire, ses heures étaient partagées entre la composition poétique et le ressouvenir toujours entretenu des grandes beautés d'Isaïe, d'Homère, de Platon, d’Euripide. Il avait fait apprendre à ses filles à lire le Grec et l'Hébreu, et l'on sait que l'une d'elles, longtemps après, récitait de mémoire des vers d'Homère qu'elle avait ainsi retenus sans les comprendre. Chaque jour, Milton, en se levant, se faisait lire un chapitre de la Bible hébraïque ; puis il travaillait à son poëme, dont il dictait les vers à sa femme, ou quelquefois à un ami, à un étranger qui le visitait. La musique était une de ses distractions ; il touchait de l'orgue, et chantait avec goût. Au milieu de cette vie simple et occupée, le “ Paradis Perdu," si longtemps médité, s'acheva promptement.

VILLEMAIN.

CHARLES XII. À BENDER.

LES Suédois, étant enfin maîtres de la maison, refermèrent et barricadèrent encore les fenêtres. Ils ne manquaient point d'armes : une chambre basse, pleine de mousquets et de poudre avait échappé à la recherche des janissaires, on s'en servit à propos : les Suédois tiraient à travers les fenêtres, presque à bout portant, sur cette multitude de Turcs dont ils tuèrent deux cents en moins d'un demi-quart d'heure.

Le canon tirait contre la maison ; mais les pierres étant fort molles, il ne faisait que des trous et ne renversait rien.

Le kan des Tartares et le bacha, qui voulaient prendre le roi en vie, honteux de perdre du monde et d'occuper une armée entière contre soixante personnes, jugèrent à propos de mettre le feu à la maison pour obliger le roi de se rendre. Ils firent lancer sur le toit, contre les pierres et contre les fenêtres, des flèches entortillées de mèches allumées : la maison fut en flammes en un moment ; le toit tout embrasé était près de fondre sur les Suédois. Le roi donna tranquillement ses ordres pour éteindre le feu : trouvant un petit baril plein de liqueur, il prend le baril lui-même, et, aidé de deux Sué. dois, il le jette à l'endroit où le feu était le plus violent; il se trouva que ce baril était rempli d'eau-de-vie ; mais la précipitation inséparable d'un tel embarras empêcha d'y penser. L'embrasement redoubla avec plus de rage : l'appartement du roi était consumé; la grande salle où les Suédois se tenaient était remplie d'une fumée affreuse, mêlée de tourbillons de feu qui entraient par les portes des appartements voisins ; la moitié du toit était abîmée dans la maison même; l'autre tombait en dehors en éclatant dans les flammes.

Un garde, nommé Walberg, osa dans cette extrémité crier qu'il fallait se rendre : “Voilà un étrange homme,” dit le roi, “qui s'imagine qu'il n'est pas plus beau d'être brûlé que d'être prisonnier.” Un autre garde, nommé Rosen, s'avisa de dire que la maison de la chancellerie, qui n'était qu'à cinquante pas, avait un toit de pierres et était à l'épreuve du feu, qu'il faillat faire une sortie, gagner cette maison et s'y défendre. “Voilà un vrai Suédois,” s'écria le roi ; il embrassa ce garde, et le créa colonel sur-le-champ. “Allons, mes amis," dit-il, “prenez avec vous le plus de poudre et de plomb que vous pourrez, et gagnons la chancellerie, l'épée à la main.”

Les Turcs, qui cependant entouraient cette maison tout embrasée, voyaient avec une admiration mêlée d'épouvante que les Suédois n'en sortaient point ; mais leur étonnement fut encore plus grand lorsqu'ils virent ouvrir les portes, et le roi et les siens fondre sur eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers étaient armés d'épées et de pistolets : chacun tira deux coups à la fois, à l'instant que la porte s'ouvrit, et, dans le même clin d'ail, jetant leurs pistolets et s'armant de leurs épées, ils firent reculer les Turcs plus de cinquante pas ; mais le moment d'après cette petite troupe fut entourée. Le roi, qui était en bottes, selon sa coutume, s'embarrassa dans ses éperons et tomba. Vingt et un janissaires se jettent aussitôt sur lui ; il jette en l'air son épée pour s'épargner la douleur de la rendre. Les Turcs l'emmenèrent au quartier du bacha ; les uns le tenaient sous les jambes, les autres sous les bras, comme on porte un malade que l'on craint d'incommoder.

Au moment que le roi se vit saisi, la violence de son tempérament et la fureur où un combat si long et si terrible avait dû le mettre firent place tout à coup à la douceur et à la tranquillité ; il ne lui échappa pas un mot d'impatience, pas un coup d'oeil de colère ; il regardait les janissaires en souriant, et ceux-ci le portaient en criant “Allah” avec une indignation mêlée de respect. Ses officiers furent pris au même temps, et dépouillés par les Turcs et par les Tartares. Ce fut le 12 Février de l'an 1713 qu'arriva cet étrange événement qui eut encore des suites singulières.

VOLTAIRE.

COMBAT À LA LANCE.

L'ARRIVÉE subite du roi et des barons de France força Henri et les Anglais à se retirer pour le moment, afin de ne point éprouver le premier élan de la valeur Française. Richard et le Comte de Leicester furent placés à l'arrière-garde, pour protéger la retraite. Il était presque nuit, et Phillippe-Auguste fit sonner le cor pour prendre du repos. Il y avait, parmi les chevaliers qui accompagnaient le roi, le fameux Guillaume des Barres, le plus accompli des paladins de France. Tandis que les chevaliers se disposaient à prendre du repos, il sort du groupe qui entoure le roi, prend des mains de son écuyer son bouclier et sa lance: “ Qui viendra avec moi?" s'écrie-t-il; “voilà que Richard nous provoque, je reconnais sur son bouclier les dents de lion ; il est là, en place, tel qu'une tour de fer ; il est là, et de sa bouche insolente il blasphème le nom des Français ; il a oublié de fuir ; il se livre à tout son orgueil ; et, s'il ne trouve pas à combattre, il s'en ira avec une mauvaise opinion de nous. Je vais voir cet homme de plus près. Il dit, et s'élance au milieu de la plaine. A sa suite marchent le héros de Mellot et Hugues, sous la seigneurie duquel, ô Mâcon ! s'accrut infiniment ta gloire, et par qui ta renommée fut célébrée dans le monde ; et de plus Baudouin et Girard de Tournival. Ces hommes et petit nombre d'autres, excités par l'amour de la gloire, s'avancent à la suite de la bannière du chevalier des Barres, tous accompagnés de leurs écuyers, qui ne pouvaient manquer à leur seigneur, et d'une bande de ribauds, lesquels, quoiqu'ils n'aient point d'armes, n'hésitent jamais à se jeter au milieu des périls, quels qu'ils soient. Ainsi, jadis, Jonathas, à l'insu de son père et suivi de son écuyer, parvint en grimpant au sommet d'une montagne escarpée ; et, ayant massacré de sa main vingt Philistins, seul il força des milliers d'hommes à prendre la fuite devant lui.

Aussitôt qu'il vit près de lui Guillaume brandissant sa lance, le Comte d’Arondel, plus rapide que l'oiseau qui lui donne son surnom, et dont il porte l'image sur son bouclier, s'élance du milieu des rangs et plonge sa lance vigoureuse, à la pointe bien effilée, dans le bouclier resplendissant que Guillaume portait de son bras gauche en avant de son corps.

Volant avec une pareille légèreté, le Comte de Chicester, brandissant sa lance, veut essayer aussi dans le même moment de renverser Guillaume. Mais de même que ni le souffle impétueux de Borée ne renverse le mont Rhodope, et qu'aucun torrent débordé n'ébranle le mont Hémus, quoiqu'ils soient livrés à toute la violence de ce redoutable choc, de même le Chevalier des Barres ne tombe point sous les doubles coups qui lui sont portés de près, et son corps ne fléchit sous aucune de ces attaques. Au contraire, dès le premier effort, sa lance remporte un succès et enveloppe dans une même chute et le comte et son cheval, puis dans sa fureur il frappe l'autre chevalier du revers de sa lance, et le précipite parterre à la renversé. Brisant les liens qui le retenaient, le cheval, rendu à la liberté, s'enfuit à travers les champs, pour devenir la proie d'un ennemi quelconque. Il se fait un grand fracas, dont le retentissemeut se prolonge dans la colline voisine, lorsque tombent à la fois, et le cheval et les deux comtes, et leurs armes.

CAPEFIGUE.

ANECDOTE.

A L'AVÈNEMENT de Louis XVI. au trône, des ministres nouveaux et humains firent un acte de justice et de clémence en revisant les registres de la Bastille, et en élargissant beaucoup de prisonniers.

Dans leur nombre était un vieillard qui depuis quarante-sept années gémissait, détenu entre quatre épaisses et froides murailles. Durci par l'adversité qui fortifie l'homme, quand elle ne le tue pas, il avait supporté l'ennui et les horreurs de la captivité avec une constance mâle et courageuse. Ses cheveux blancs et rares avaient acquis presque la rigidité du fer ; et son corps, plongé si long-temps dans un cercueil de pierre, en avait pour ainsi dire la fermeté compacte. La porte basse de son tombeau tourne sur ses gonds effrayans, s'ouvre, non à demi, comme de coutume, et une voix inconnue lui dit qu'il peut sortir. Il croit que c'est un rêve ; il hésite, il se lève, s'achemine d'un pas tremblant, et s'étonne de l'espace qu'il parcourt, L'escalier de la prison, la salle, la cour, tout lui paraît vaste, immense, presque sans bornes. Il s'arrête comme un égaré et perdu ; ses yeux ont peine à supporter la clarté du grand jour ; il regarde le ciel comme un objet nouveau, son oeil est fixe; il ne peut pas pleurer: stupefait de pouvoir changer de place, ses jambes malgré lui demeurent aussi immobiles que sa langue. Il franchit enfin le redoutable guichet.

Quand il se sentit rouler dans la voiture qui devait le ramener à son ancienne habitation, il poussa des cris

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