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fils,” dit-il, “j'ai besoin de venir t'embrasser encore, de te répéter ce que je t'ai dit. Sois immobile, mon fils ; pose un genou en terre, tu seras plus sûr, ce me semble, de ne point faire de mouvement ; tu prieras Dieu, mon fils, de protéger ton malheureux père. Ah! ne le prie que pour toi ; que mon idée ne vienne pas t'attendrir, affaiblir peut-être ce mâle courage que j'admire sans l'imiter. O mon enfant ! oui, je ne puis me montrer aussi grand que toi. Soutiens, soutiens cette fermeté dont je voudrais te donner l'exemple. Oui, demeure ainsi, mon enfant, te voilà comme je te veux!... Comme je te veux! malheureux que je suis ! et vous le souffrez, ô mon Dieu !... Écoute ... Détourne la tête ... Tu ne sais pas, tu ne peux prévoir l'effet que produira sur toi cette pointe, ce fer brillant dirigé contre ton front. Détourne la tête, mon fils, et ne me regarde pas.—“Non, non,” lui répond l'enfant,

ne craignez rien, je veux vous regarder, je ne verrai point la flèche, je ne verrai que mon père."-" Ah ! mon cher fils,” s'écrie Tell, “ne me parle pas, ne me parle pas : ta voix, ton accent m'ôterait ma force, Tais-toi, prie Dieu, ne remue pas.”

Guillaume l'embrasse en disant ces mots, veut le quitter, l'embrasse encore, répète ces dernières paroles, pose

la pomme sur sa tête, et, se retournant brusquement, regagne sa place à pas précipités.

Là, il reprend son arc, sa flèche, reporte ses yeux vers ce but si cher, essaye deux fois de lever son arc, et deux fois ses mains paternelles le laissent retomber. Enfin, rappelant toute son adresse, toute sa force, tout son courage, il essuie les larmes qui viennent toujours obscurcir sa vue ; il invoque le Tout-Puissant, qui, du haut du ciel, veille sur les pères ; et, roidissant son bras qui tremble, il accoutume son mil à ne regarder que la pomme. Profitant de ce seul instant, aussi rapide que la pensée, où il parvient à oublier son fils, il vise, tire, lance son trait, et la pomme emportée vole avec lui.

FLORIAN.

D

HENRI DE VIC.

PLUSIEURS tours restent encore attachées au palais de justice, que était autrefois le palais de nos rois. A l'une d'elles, Charles V., en 1370, fit mettre la première grosse horloge qu'il y ait eu à Paris ; elle avait été fabriquée par un habile mécanicien d'Allemagne, nommé Henri de Vic, que le roi fit venir tout exprès pour en avoir soin. Il le logea dans cette même tour, et lui assigna un traitement sur les revenus de la ville.

Cet homme, amoureux de son art, consacra le reste de ses jours au perfectionnement de son ouvrage ; il en écoutait le bruit, il en suivait et réglait la marche ; tous les battements de son cœur répondaient aux oscillations du balancier : on eût dit que le mouvement des rouages faisait circuler le sang dans ses veines, et qu'il recevait de cette machine la vie qu'il lui donnait. Sa passion augmenta avec l'âge ; c'était une admiration, une contemplation perpétuelle. A peine une fois par semaine descendait-il le long escalier tournant, pour chercher les provisions nécessaires à sa nourriture ; à peine, à travers les étroits croisillons, jetait-il un regard sur les maisons de la Cité et sur ces vastes jardins qui s'étendaient de l'autre côté de la Seine, au lieu même où devait s'élever plus tard la magnifique architecture du Louvre.

Cette population, marchant d'un pas inégal et tournant sens contraire, dérangeait son système d'harmonie, et bouleversait les combinaisons symétriques de ses idées. Tout lui semblait désordre et confusion auprès du chef-d'æuvre de régularité qu'il avait sans cesse sous les yeux.

Depuis vingt années sans interruption, la cloche sonnait de quart d'heure en quart d'heure, et le cadran montrait toutes les minutes.

Un matin du mois de Juin, le soleil était levé, et l'horloge n'avait pas annoncé les heures de l'aurore ; le soleil montait, et nulle voix dans les airs ne pro

en

clamait sa marche ; les toits des hauts édifices projetaient leur ombre sur les quais, et l'aiguille immobile oubliait de marquer

les
pas

du temps. Le peuple laborieux, les magistrats, les soldats, les artisans, s'arrêtaient ; des groupes se formaient au pied de la tour, et la foule inquiète demandait la cause de ce silence et de ce retard.

La rumeur générale grossissait, quand vint à passer Messire Pierre d'Orgemont, chancelier de France, qui matinalement cheminait sur sa mule pour aller conférer avec le roi. Sa présence apaisa les murmures ; la porte fut ouverte par son ordre, et deux des gardes qui l'accompagnaient entrèrent dans la tour.

Les marches résonnaient sous leurs pas, les murs faisaient retentir le fer de leur dague, et personne ne venait à leur rencontre. Parvenus à la petite chambre de l'horloge, ils trouvèrent le savant vieillard étendu mort sur le plancher. Sa face était tournée du côté de la machine, morte comme lui, et sa main tenait encore la clef d'acier avec laquelle il avait commencé à la remonter la veille.

Les deux archers redescendirent ; ils portèrent cette nouvelle au chancelier qui la transmit au roi. On pourvut aux obsèques du savant, on lui donna un successeur.

L'homme avait cessé ici-bas pour jamais, et la machine reprit son cours ordinaire.

LE COMTE J. DE RESSÉGUIER.

L'ARABE ET SON CHEVAL.

Un Arabe et sa tribu avaient attaqué dans le désert la caravane de Damas ; la victoire était complète, et les Arabes étaient déjà occupés à charger leur riche butin, quand les cavaliers du pacha d'Acre, qui venaient à la rencontre de cette caravane, fondirent à l'improviste sur les Arabes victorieux, en tuèrent un grand nombre, firent les autres prisonniers, et, les ayant attachés avec des cordes, les emmenèrent à Acre pour en faire présent au pacha. Abou-el-Marsch, c'est le nom de cet Arabe, avait reçu un balle dans le bras pendant le combat ; comme sa blessure n'était pas mortelle, les Turcs l'avaient attaché sur un chameau, et, s'étant emparés du cheval, emmenaient le cheval et le cavalier. Le soir du jour où ils devaient entrer à Acre, ils campèrent avec leurs prisonniers dans les montagnes de Japhadt; l'Arabe blessé avait les jambes liées ensemble par une courroie de cuir, et était étendu près de la tente où couchaient les Turcs. Pendant la nuit, tenu éveillé par la douleur de sa blessure, il entendit hennir son cheval parmi les autres chevaux entravés autour des tentes, selon l'usage des Orientaux ; il reconnut sa voix, et ne pouvant résister au désir d'aller parler encore une fois au compagnon de sa vie, il se trậina péniblement sur la terre, à l'aide de ses mains et de ses genoux, et parvint jusqu'à son coursier. “Pauvre ami,” lui dit-il, “ que feras-tu parmi les Turcs ? tu seras emprisonné sous les voûtes d'un kan avec les chevaux d'un aga ou d'un pacha ; les femmes et les enfants ne t'apporteront plus le lait du chameau, l'orge ou le doura dans le creux de la main ; tu ne courras plus libre dans le désert, comme le vent d’Egypte ; tu ne fendras plus du poitrail l'eau du Jourdain qui rafraîchissait ton poil aussi blanc que ton écume ; qu'au moins, si je suis esclave, tu restes, libre ! Tiens, va, retourne à la tente que tu connais, va dire à ma femme qu'Abou-el-Marsch ne reviendra plus, et passe ta tête entre les rideaux de la tente pour lécher la main de mes petits enfants." En parlant ainsi, Abou-el-Marsch avait rongé avec ses dents la corde de poil de chèvre qui sert d'entraves aux chevaux arabes, et l'animal était libre ; mais voyant son maître blessé et enchaîné à ses pieds, le fidèle et intelligent coursier comprit, avec son instinct, ce qu'aucune langue ne pouvait lui expliquer ; il baissa la tête, flaira son maître, et l'empoignant avec les dents par la ceinture de cuir qu'il avait autour du corps, il partit au galop et l'emporta jusqu'à ses tentes. En arrivant et en jetant son maître sur le sable aux pieds de sa femme et de

ses enfants, le cheval expira de fatigue. Toute la tribu l'a pleuré ; les poëtes l'ont chanté, et son nom est constamment dans la bouche des Arabes de Jéricho.

LAMARTINE.

MILTON COMPOSANT LE PARADIS PERDU.

MILTON libre et oublié poursuivit avec ardeur la composition de son sublime ouvrage. Il avait alors cinquante-six ans ; il était aveugle, et tourmenté de la goutte. Un vie étroite et pauvre, de nombreux ennemis, le sentiment amer de ses illusions démenties, le poids humiliant de la disgrâce publique, la tristesse de l'âme et les souffrances du corps, tout accablait Milton ; mais un génie sublime habitait en lui. Dans ses journées rarement interrompues, dans les longues veilles de ses nuits, il méditait des vers sur un sujet depuis si longtemps déposé dans son âme, et qu'avaient mûri, pour

ainsi dire, tous les événements et toutes les passions de sa vie. Séparé de la terre par la perte du jour et par la haine des hommes, il n'appartenait plus qu'à ce monde mystérieux dont il racontait les merveilles. “Donne des yeux à mon âme,” disait-il à sa

Il voyait en lui-même, dans le vaste champ de ses souvenirs et de ses pensées. Les fureurs du fanatisme, l'enthousiasme de la révolte, les tristes joies des partis vainqueurs, les haines profondes de la guerre civile, avaient de toutes parts assailli et exercé son génie. Les chaires des églises d'Angleterre, les salles de Westminster, toutes pleines de séditions et de bruyantes menaces, lui avaient fait entendre ce cri de guerre contre la puissance, qu'il aimait à répéter dans ses chants, et dont il armait l'enfer contre la monarchie du ciel. La religion indépendante des puritains, leurs extases mystiques, leur ardente piété sans foi positive, leurs interprétations arbitraires de l'Écriture, avaient achevé d'ôter tout frein à son imagination, et lui donnaient quelque chose d'impétueux et d'illimité, comme les rêves du fanatisme.

muse.

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