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flots variait, changeait, modifiait de la manière la plus fantastique, représentait notre brick comme le géant de la navigation.

Tout à coup de grosses lames blanches, tourbillonnantes, écumeuses, vinrent frapper la proue de notre brick.

Bientôt l'eau s'éleva comme une petite colline, et marcha devant nous, se gonflant à mesure qu'elle avançait. Peu à peu, et du milieu de cette montagne liquide, je vis naître, surgir, s'élever une colline qui monta en tourbillonnant, sifflant, s'allongeant toujours et touchant presque de sa tête aux nuages; les reflets du soleil l'avaient colorée de leurs mille nuances, et les couleurs de l'arc-en-ciel, qui s'y réunissaient comme dans un prisme, éclairaient le cône d'une lumière vive, pourprée, chatoyante, tandis que l'ombre, refoulée vers sa base, la faisait paraître sur un socle d'airain, supporté par des flocons de neige.

“ Une trombe! une trombe !” s'écrièrent en même temps officiers et matelots.

A ces mots, j'éprouvai un moment de terreur involontaire ; mais l'expression calme des visages me

Cependant le silence de l'admiration, et non celui de la terreur, régnait parmi les matelots, et toutes les précautions se bornaient à manouvrer pour éviter la rencontre de la trombe.

Après avoir admiré pendant quelques instants cette scène vraiment magique, le capitaine cria : “ Mettez au sabord, et chargez la caronade de l'avant !"

Et quand cet ordre eut été exécuté: “Lofe, timonier ! lofe un peu ... bien

gouverne comme cela. Attention devant ! Feu !"

Le coup partit, rétentit au-dessus de l'abîme, et le boulet, coupant la colonne par sa base, elle trembla, chancela un instant, puis tomba tout à coup, semblable à une immense avalanche.

HENNEQUIN.

rassura.

L’ABENAKI.

Pendant les dernières guerres de l'Amérique, une troupe de sauvages Abenakis défit un détachement anglais ; les vaincus ne purent échapper à des ennemis plus légers qu'eux à la course, et acharnés à les poursuivre ; ils furent traités avec une barbarie dont il y a peu d'exemples, même dans ces contrées.

Un jeune officier anglais, pressé par deux sauvages qui l'abordaient la hache levée, n'espérait plus se dérober à la mort. Il songeait seulement à vendre chèrement sa vie. Dans le même temps un vieux sauvage armé d'un arc s'approche de lui, et se dispose à le percer d'une flèche ; mais après l'avoir ajusté, tout d'un coup il abaisse son arc et court se jeter entre le jeune officier et les deux barbares qui allaient le massacrer; ceux-ci se retirèrent avec respect.

Le vieillard prit l’Anglais par la main, le rassura par ses caresses et le conduisit à sa cabane, où il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais; il en fit moins son esclave que son compagnon; il lui apprit la langue des Abenakis, et les arts grossiers en usage chez ces peuples. Ils vivaient fort contents l'un de l'autre. Une seule chose donnait de l'inquiétude au jeune Anglais ; quelquefois le vieillard fixait les yeux sur lui, et après l'avoir regardé, il laissait tomber des larmes.

Cependant, au retour du printemps, les sauvages reprirent les armes et se mirent en campagne.

Le vieillard, qui était encore assez robuste pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec eux, accompagné de son prisonnier.

Les Abenakis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts ; enfin ils arrivèrent à une plaine où ils découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux sauvage le fit voir au jeune homme en observant sa contenance.

“ Voilà tes frères,” lui dit-il, “ les voilà qui nous attendent pour nous combattre. Ecoute, je t'ai sauvé la vie,

26 As-tu un

je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches, à surprendre l'orignal dans la forêt, à manier la hache et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étais-tu lorsque je t'ai conduit à ma cabane ? Tes mains étaient celles d'un enfant, elles ne servaient ni à te nourrir, ni à te défendre; ton âme était dans la nuit, tu ne savais rien ; tu me dois tout. Serais-tu assez ingrat pour te réunir à tes frères, et pour lever la hache contre nous ?”

L'Anglais protesta qu'il aimerait mieux perdre mille fois la vie que de verser le sang d'un Abenaki.

Le sauvage mit les deux mains sur son visage en baissant la tête, et après avoir été quelque temps dans cette attitude, il regarda le jeune Anglais, et lui dit d'un ton mêlé de tendresse et de douleur,père ?” “ Il vivait encore," dit le jeune homme, “lorsque j'ai quitté ma patrie.” “ Oh ! qu'il est malheureux !" s'écria le sauvage; et après un moment de silence, il ajouta :-“Sais-tu que j'ai été père ? Je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat; il était à mon côté, je l'ai vu mourir en homme ; il était couvert de blessures, mon fils, quand il est tombé. Mais je l'ai vengé. Oui, je l'ai vengé.” Il prononça ces mots avec force.

Tout son corps tremblait. Il était presque étouffé par des gémissements qu'il ne voulait pas laisser échapper. Ses yeux étaient égarés, ses

mes ne coulaient plus. Il se calma peu à peu, et se tournant vers l'orient, où le soleil allait se lever, il dit au jeune Anglais :- “Vois-tu ce beau ciel resplendissant de lumière ? As-tu du plaisir à le regarder ?” “ Oui,” dit l’Anglais, "j'ai du plaisir à regarder ce beau ciel.” “Eh bien ! je n'en ai plus,” dit le sauvage, en versant un torrent de larmes. Un moment après, il montra au jeune homme un manglier qui était en fleurs. “ Vois-tu ce bel arbre ?” lui dit-il, as-tu du plaisir à le regarder ?" “ Oui, j'ai du plaisir à le regarder.” “ Je n'en ai plus," reprit le sauvage avec précipitation ; et il ajouta tout de suite :-“ Pars, va dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil qui se lève, et les fleurs du printemps.”

SAINT-LAMBERT.

L'ERMITE DU CAP MALÉA.

A L'EXTRÉMITÉ du Cap Sant-Angelo ou Maléa, qui s'avance beaucoup dans la mer, commence le passage étroit que les marins timides évitent en laissant l'île de Cérigo sur leur gauche. Ce cap est le cap des tempêtes pour les matelots grecs. Les pirates seuls l'affrontent, parce qu'ils savent que personne n'ose les y suivre. Le vent tombe de ce cap avec tant de poids et de fougue sur la mer, qu'il lance souvent des pierres roulantes de la montagne jusque sur le pont des navires.

Sur la pente escarpée et inaccessible du rocher qui forme la dent du cap, dent aiguisée par les ouragans et par l'écume des flots, le hasard a suspendu trois rochers détachés du sommet, et arrêtés à mi-pente dans leur chute. Ils sont là comme un nid d'oiseau de mer penché sur l'abîme écumant de l'onde. Un peu de terre rougeâtre, arrêtée aussi par ces rochers inégaux, y donne racine à cinq ou six figuiers rabougris, qui pendent eux-mêmes avec leurs rameaux tortueux et leurs larges feuilles grises sur le gouffre bruyant qui tournoie à leurs pieds. L'oeil ne peut discerner aucun sentier, aucun escarpement practicable, par où l'on puisse parvenir à ce petit tertre de végétation. Cependant on distingue une petit maison basse sous les figuiers, maison grise et sombre comme le roc qui lui sert de base, et avec lequel on la confond au premier regard. Au-dessus du toit plat de la maison s'élève une petite ogive vide, comme au-dessus de la porte des couvents d'Italie : une cloche y est suspendue ; à droite, on voit des ruines antiques de fondation de briques rouges, où trois arcades sont ouvertes ; elles conduisent à une petite terrasse qui s'étend devant la maison. Un aigle aurait craint de bâtir son aire dans un tel endroit, sans un tronc d'arbre, sans un buisson pour s'abriter du vent qui rugit toujours, du bruit éternel de la mer qui brise, de son écume, qui lèche sans relâche le rocher poli, sous un ciel toujours brûlant. Eh bien ! un homme a fait ce que l'oiseau même aurait à peine osé faire ; il a choisi cet asile. Il vit là : nous l'aperçûmes ; c'est un ermite. Nous doublions le cap de si près que nous distinguions sa longue barbe blanche, son bâton, son chapelet, son capuchon de feutre brun, semblable à celui des matelots en hiver. Il se mit à genoux pendant que nous passions, le visage tourné vers la mer, comme s'il eut imploré le secours du ciel pour des étrangers inconnus dans ce périlleux passage. Le vent qui s'échappe avec fureur des gorges de la Laconie, aussitôt qu'on a doublé le rocher du cap, commençait à résonner dans nos voiles, et à couvrir la mer d’écume à perte de vue. L'ermite monta, pour nous suivre plus loin des yeux, sur la crête d'un des trois rochers, et nous le distinguâmes là, à genoux et immobile, tant que nous fûmes en vue du cap.

Qu'est-ce que cet homme ? Il lui faut une âme trois fois trempée pour avoir choisi cet affreux séjour; il faut un coeur et des sens avides de fortes et éternelles émotions, pour vivre dans ce nid de vautour, seul avec l'horizon sans bornes, les ouragans et les mugissements de la mer : son unique spectacle, c'est de temps en temps un navire qui passe, le craquement des mâts, le déchirement des voiles, le canon de détresse et les clameurs des matelots en perdition.

GUILLAUME TELL.

[GESLER ayant, selon la chronique, fait dresser sur la place

publique d'Altorf, capitale du canton d’Uri, une perche au haut de laquelle il avait fait placer le chapeau ducal d'Autriche, enjoignit à tous les Suisses de rendre à ce chapeau les honneurs prescrits envers le prince lui-même. Tell, dénoncé pour avoir désobéi à ce décret de servitude, fut condamné par Gesler à abattre d'un coup de flèche, sur la tête de son

propre fils, une pomme que le tyran y avait fait placer.] Il regarde son fils, s'arrête, lève les yeux vers le ciel, jette son arc et sa flèche, et demande à parler à Gemmi. Quatre soldats le mènent vers lui : “ Mon

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